Pourquoi tuer des journalistes ?

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Le long feuilleton des journalistes assassinés en République Démocratique du Congo est loin de s’arrêter. La dernière victime en date s’appelle  Guylain Chandjaro, du desk Swahili de la Radio Canal Révélation de Bunia, chef-lieu du district de l’Ituri, en Province Orientale. Porté disparu il y a deux semaines, son corps a été retrouvé en fin de semaine dans la périphérie de cette ville. A la vue de sa dépouille mortelle truffée des traces de violence, tous les indices d’une mort planifiée semblent parfaitement réunis.

            La corporation des professionnels congolais des médias, encore sous le choc, pose et repose une question demeurée sans réponse : pourquoi tuer des journalistes dans un Etat qui se dit démocratique ? Depuis l’exécution inexpliquée de Franck Ngyke du quotidien La Référence Plus, en novembre 2005, en passant par celles du free-lance Louis Bapuwa Mwamba, de Serges Maheshe et Namujimbo de Radio Okapi, les jours passent et semblent se ressembler.

            Après l’assassinat d’un journaliste, l’on assiste à une litanie de protestations de la part de ses confrères et consoeurs… Dans la foulée des émotions fortes, les décideurs politiques promettent une enquête approfondie et des sanctions contre les coupables… Il s’ensuit une mascarade de procès au terme duquel des lampistes sont punis en lieu et place de véritables commanditaires et exécuteurs… Et puis, plus rien.

En effet, rien n’est fait pour sécuriser les journalistes en amont comme en aval ni pour lancer une campagne de tolérance-zéro contre ceux qui attentent à leur vie. Au contraire, la corporation est à la merci de tous ceux qui, pour des raisons inavouées, sont prêts à leur régler des comptes pour avoir eu le tort de rendre compte, à l’opinion, de la manière dont sont gérées les affaires publiques au sein de la « Cité ». De 2005 à ce jour, l’on n’a jamais appris qu’un journaliste était puni par la mort pour avoir volé, violé, tué, insulté, menti, « vendu le pays ». Tous les professionnels des médias qu’on élimine volontairement partent sans savoir pourquoi ils ont quitté précocement cette terme des hommes.

Que cherche-t-on à cacher ?

            La thèse largement partagée au sein de la corporation des journalistes, à la lumière du flou qui a toujours entouré les morts suspectes de leurs compagnons de travail, est celle de leur statut de témoins gênants. En raison de son devoir d’informer et du droit du public d’être informé, le journaliste a le privilège de côtoyer à la fois le décideur politique, l’opérateur économique, le serviteur de Dieu, le limier des services spéciaux, le technocrate, l’enfant de la rue, la prostituée, le « Kuluna », l’homme en uniforme, le fonctionnaire, etc. Il est continuellement à l’écoute du citoyen d’en-haut comme de celui d’en-bas.

            A ce titre, il a le devoir de tout entendre mais de ne pas tout dire, conformément à l’éthique et à la déontologie de son métier. Puisque le journaliste est devenu l’ennemi, la personne à abattre par ceux qui détiennent les informations, que cherche-t-on à cacher ? Ou encore, qui a peur du journaliste ? A Kinshasa, à Bunia, à Bukavu, à Mbuji-Mayi comme à Lubumbashi, les citoyens ont soif de connaître ce qui se passe autour d’eux, d’être renseignés sur la manière dont sont gérés au quotidien l’Etat congolais, la province, la ville, le district, le territoire, le secteur, le village, la commune, le quartier. Sans presse, dit-on dans des pays civilisés, il n’y a pas de démocratie.

Dès lors, il est difficile de trouver une explication aux assassinats des journalistes dans un Etat où les gouvernants, au nom de cette même démocratie, ont l’obligation de rendre sans cesse compte, au souverain primaire, de la manière dont ils gèrent le patrimoine communautaire. Avec la série de journalistes éliminés gratuitement et des dossiers judiciaires de leurs présumés tueurs qui se terminent par l’étouffement de la vérité, d’aucuns sont tentés de croire que certains gestionnaires des affaires publiques se sentent plus à l’aise en travaillant dans un environnement totalement débarrassé de ce type de témoins gênants.

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