Pour se débarrasser de Lumumba : par des procédés honnêtes ou ignobles

0
93

patrice-lumumba-en-portrait « Je ne crois pas que la démocratie peut-être imposée à un peuple du jour au lendemain, pas plus qu’elle ne peut être injectée par piqûre sous-cutanée ».

– Lorsque dans ses discours de campagne électorale, le sénateur John F. Kennedy établissait un rapport entre Cuba et le Congo en alléguant que ces pays constituaient un échec de l’administration Eisenhower à faire face à la menace soviétique, il était là en train de toucher un nerf sensible.

Depuis le mois de juillet, Mr. Dulles, Directeur de la CIA liait les deux cas lorsqu’il décrivait Lumumba comme un « Castro ou pire ». Il considérait les deux hommes comme une menace contre les intérêts américains. Car même s’ils n’étaient pas communistes, on ne les considérait pas moins comme des radicaux de gauche dont les appels en direction de l’interventionnisme soviétique n’allaient pas manquer de perturber le rapport des forces dans le monde. A l’un et à l’autre, Nikita Kroutchev avait promis l’aide militaire et dans le cas du Zaïre, le numéro un soviétique avait même joint l’acte à la parole.

Face à l’influence soviétique sur Castro et Lumumba, la Centrale américaine des renseignements (CIA) avait réagi en échafaudant des plans visant la liquidation physique des leaders jugés dangereux.

            C’est ainsi qu’à la mi-août 1960, les experts de la CIA mirent au point un plan visant à empoisonner les cigarettes de Castro. Vers la fin du même mois, ils travaillaient sur un autre poison pour l’élimination de Lumumba. Castro qui se trouvait à quelques 90 miles des Etats-Unis était considéré comme la menace la plus immédiate. La CIA décida d’utiliser une approche peu orthodoxe pour traiter son cas ; elle sortit de ses propres rangs et envisagea  l’aide de la Mafia.

            Au mois de septembre, lorsque Castro était à New York pour la session de l’assemblée générale où, pour la 1ère fois, il rencontra Kroutchev.

            Il y avait un officier supérieur de la CIA qui tenait une réunion à l’Hôtel Piazza (à quelques blocs) avec Robert Maheu, un ancien agent FBI.

            Ce dernier avait travaillé en étroite collaboration pendant plusieurs années avec la CIA et son contact avec John Rossel, responsable de la Mafia qui avait accepté de recruter à Miami des Cubains anti-Castro pour assassiner le leader Cubain. Malgré le fait qu’apparemment Rossel savait qu’il était engagé par la CIA, les trois personnes mirent en place un plan laborieux, prétendant que Maheu représentait un groupe d’hommes d’affaires qui voulaient écarter Castro de leur chemin afin qu’ils puissent retrouver leurs investissements à Cuba.

            Les approches des bas-fonds de la société prirent beaucoup de temps. Pendant que le complot contre Castro se trouvait encore à son stade de début, le complot contre Lumumba qui dépendait, lui, d’un personnel régulier de la CIA avançait beaucoup plus rapidement. Au moment où Kroutchev faisait son discours de la troïka aux Nations-Unies, « Joe de Paris » était déjà en route vers Léopoldville avec son colis de poison. Et avec instructions d’aider le Chef d’antenne local pour assassiner Lumumba.

« Joe de Paris » : La Cia tente d’empoisonner

Lumumba

            Lorsque l’Expert de la CIA arriva à Léopoldville le 26 septembre, il informa Delvin que le quartier général « lui demandait de voir s’il pouvait utiliser le poison « contre Lumumba ». L’idée était de l’appliquer  sur sa nourriture, sur sa brosse à dents, sur tout ce qu’il pouvait porter à sa bouche.

            Gottileb assura le Chef d’antenne que ce poison ne laissera que de « traces normales que l’on retrouve chez des personnes mortes de certaines maladies ». Il lui explique que l’empoisonnement n’était pas de la seule méthode d’assassinat autorisée par le quartier général étant aussi acceptables pourvu qu’elles ne puissent être susceptibles d’impliquer… ni un américain ni le gouvernement des USA.

            Plus tard et devant la commission de Sécurité du Sénat, Devlin déclara qu’il avait eu « une réaction émotionnelle de grande surprise » quand Gottileb l’informa de ce plan. « Je dois avoir fait … remarquer que ceci n’était pas un procédé courant ou habituel de l’agence, jamais dans ma formation comme agent secret ou dans les services rendus antérieurement, je n’ai entendu un jour des références faites à ces méthodes.

            Il demanda à Gottileb qui avait ordonné l’assassinat et l’expert indiqua que les Ordres venaient du président lui-même. Le Chef d’antenne décrivit sa réaction vis-à-vis de la mission comme étant sans enthousiasme.

            Devlin aussi avait des objections pratiques contre le complot d’assassinat. « Je le considérais sur le plan professionnel comme étant une véritable machination sauvage», explique-t-il à la Commission. Dans le message que Devlin avait envoyé à Washington le jour suivant leur  réunion, il laissait entendre que s’il avait des doutes sur la réalisation de la « mission », il préférait les garder pour lui-même, comme tout bon bureaucrate, il informa le quartier général que Gottileb et lui émettaient sur la même longueur d’ondes. Il recommandait d’actions exploratoires qu’il faisait entreprendre afin de mettre l’opération en marche.

            En priorité sur la liste il y avait une proposition d’infiltration dans le milieu de Lumumba. Au cas où le quartier général l’approuvait, il instruirait l’un de ses agents de « chercher refuge auprès du Grand frère » (se référant à Lumumba). L’agent agirait de l’intérieur pour déblayer le terrain. En d’autres termes, il examinerait la situation à la résidence de Lumumba et étudierait les moyens pratiques pour administrer le poison.

            Dans un avertissement à ses chefs, Devlin faisait remarquer que la pression extérieure exercée sur les Forces anti-Lumubistes les mettait en perte de vitesse au point qu’elles risquaient d’accepter de se réconcilier avec Lumumba.

            Au regard de cette alarmante possibilité, il arriva à la conclusion qu’une action consistante avec un maximum de sécurité était indiquée le plus rapidement possible… sauf instructions contraires ».

            Trois jours plus tard, lorsque Devlin eut le temps d’examiner la situation, il fit le rapport suivant : « avec les éléments actuellement disponibles, il n’est pas possible de garantir une opération complètement hermétique.  Nous devons choisir entre l’annulation de l’opération ou l’acceptation de certains risques à différents niveaux ». Il insista auprès de ses supérieurs d’autoriser des prises de contact exploratoires avec l’agent qu’il avait en tête afin de savoir s’il était disposé à participer à l’opération d’assassinat.

            Il leur dit qu’il l’aborderait sur une « base hypothétique », ne révélant pas l’étendue du plan, mais ajouta que si l’agent était disposé à accepter la mission, il aurait à lui révéler l’objectif de l’opération. Il demanda une réponse rapide faisant remarquer qu’il était nécessaire « d’agir immédiatement ou alors laisser tomber ». Le même jour, le quartier général dona la réponse par un câble autorisant Devlin de procéder à la « prise de contact exploratoire» avec l’agent et en acceptant ce qui semblait être la meilleure des possibilités disponibles.

            Le câble continuait : « Nous examinerons très alternativement vos évaluations initiales, son attitude aussi bien que n’importe qu’elles approches qui pourraient surgir. Nous apprécierons votre manière d’approche du problème… »

            Malgré ses fréquentes allusions à la nécessité d’une action rapide, Devlin gardait toujours des réserves quant au  schéma d’assassinat et apparemment il était en train de gagner du temps avant de le mettre en exécution.

            Au cours des deux mois qui suivirent, il envoya à Washington un flot continu des rapports d’avancement par le canal TP SECRET PROP mais il ne réussit jamais à réaliser l’opération.

            Le premier délai expira avec le départ de Gottileb de Léopoldville le 5 octobre. L’expert informa la Commission sénatoriale qu’il avait jeté le poison dans le fleuve Congo avant de partir parce qu’ »il ne paraissait pas possible qu’au cours de cette visite il puisse mettre en place le dispositif opérationnel pour faire le boulot ». Le chef d’antenne avait été incapable de trouver un agent suffisamment sûr ayant u accès parfait auprès de Lumumba. En plus, Gottileb commençait à s’inquiéter quant à la consistance du poison étant donné qu’il n’était pas réfrigéré et pouvait se révéler non stable ». Il craignait donc que le poison ne puisse plus être « efficace ». En d’autres termes, il pouvait ne pas être suffisamment mortel pour tuer Lumumba.

            A ce sujet, une discordance importante existe entre le souvenir de Gottileb et celui de Devlin. Ce dernier confirmait qu’il avait gardé le poison dans son bureau en lieu sûr jusqu’au mois de décembre après l’arrestation de Lumumba et qu’il l’aurait jeté dans le fleuve lui-même.

            Dans son rapport daté du 7 octobre, Devlin informait ses chefs que Gottileb avait « laissé derrière lui des détails sans aucune importance apparente » et qu’il se proposait d’essayer de continuer à réaliser l’opération. Il les informait qu’il avait eu une « convention exploratoire » avec son agent qui, apparemment, était disposé à jouer n’importe quel rôle nécessaire pour l’accomplissement de la mission mais cela dans certaines limites de sécurité voulues.

            Devlin lui posa des questions spécifiques concernant le plan de la résidence de Lumumba. Il voulait savoir si l’agent avait l’accès à la salle de bain… accès à la cuisine, des détails de ce genre. Evidemment, il n’était pas tout à fait satisfait des réponses qu’il reçut à la suite de cette interrogation et il suggère à ses chefs qu’ils arrivaient à la conclusion que l’agent ne pouvait pas être utilisé avec succès. Ils « devraient envoyer un Expert venant d’un pays du Tiers-Monde » pour accomplir la mission. Le même jour, Devlin reçut la réponse venant de Tweedy lui disant qu’il venait tout juste d’avoir une intéressante entrevue avec Gottileb.

            Il expliquait aussi qu’il examinait la possibilité d’envoyer à Léopoldville un agent natif d’un pays du Tiers-Monde comme suggéré par Devlin. Ainsi, au cas où ce dernier donnait satisfaction au regard de l’importance de l’opération, il s’agirait d’un poids supplémentaire dont il faudrait s’imprégner. Dans le cas contraire, un officier supérieur serait prêt pour réaliser cette opération… Sous la supervision de Devlin.

            Le projet d’emprisonnement semblait être mis de côté pendant un certain temps – en attendant la maturation du cas de l’Officier supérieur et celui du ressortissant d’un pays du Tiers-Monde qui pouvaient aller à Léopoldville.

            Dans l’entretemps, Devlin n’avait pas abandonné ses efforts visant à convaincre que cela marcherait s’il s’agissait d’un Congolais. Lumumba avait tellement d’ennemis qui voudraient se débarrasser de lui qu’il n’était pas nécessaire pour les USA d’être directement impliqués dans son assassinat. Tout ce dont on avait besoin, c’était un peu d’aide derrière la scène – en termes d’armes, conseils et argent. Il avait fait cette recommandation au mois de septembre, juste quelques jours après que Mobutu ait pris le pouvoir.

            Le 6 octobre, il reçut un message venant de Tweedy  et Bissel l’informant que ces recommandations avaient été acceptées.

            La CIA projetait de fournir un support clandestin à des éléments qui étaient en opposition contre Lumumba.

            L’addition envisagée comprenait l’approvisionnement en armes et peut-être aussi un entraînement à fournir aux groupes de résistance anti-Lumumbistes.

            Les deux experts lui recommandaient aussi de ne discuter de ces plans avec n’importe quels représentants du département d’Etat.

            Neuf jours plus tard, le même sujet revint encore à la surface dans un câble envoyé par Tweedy à travers le circuit normal de la CIA. Cela voulait dire que le message pouvait être lu par le « personnel approprié » de l’ambassade américaine à Léopoldville y compris l’Ambassadeur lui-même. Tweedy confirmait la possibilité de fournir secrètement des fonds et de l’aide militaire à certains leaders congolais. Il expliqua que le gouvernement américain ne pouvait pas jouer un rôle actif et direct dans l’opération anti-Lumumba.

            Il poursuivait : « La seule action que nous pouvons soutenir serait de favoriser l’immobilisation ou l’arrestation de Lumumba ».

LEAVE A REPLY

*