Pétrole du Parc des Virunga

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Lettre ouverte du député Kyaviro à Kabila

Excellence Monsieur le Président de la République,
J’ai beaucoup hésité avant de me résoudre à vous adresser une requête sous cette forme dont je m’excuse en liminaire. En effet un député de la majorité ne devrait pas s’adresser à sa propre Autorité Morale au  travers  d’une  lettre ouverte.

Cependant, compte tenu de la gravité  de la matière;
Considérant les étranges comportements et les manouvres suspectes  qui entourent le dossier ;
Vu l’urgence ;

Me voici humblement en train d’emprunter cette voie. En effet, quoique faisant partie intégrante du territoire d’un pays souverain qu’est la RDC, le Parc dont question ne saurait être réduit ni à une affaire strictement nationale, ni à un simple business. 

Je dois écrire pour éviter que le Pétrole dans le Parc ne nous produise des scenarii similaires au triste épilogue de l’épopée CCT-OFIDA ou encore ne suive la route épineuse que prend la transformation de la majeure partie de nos entreprises et services publics, le tout étant victime de la mauvaise préparation sur fond d’intérêts obscurs.

 

Le Parc National des Virunga est le plus vieux d’Afrique et figure en bonne place sur la liste des sites du patrimoine mondial, un lieu dont la préservation ne peut être que bénéfique au monde et à la postérité, et dont toute forme de négligence ou pire, de destruction serait la source d’interminable remontrance contre notre pouvoir de la part de nos propres progénitures.

Le Parc est une réserve où les animaux ne sont pas les seuls biens préservés de la ruée humaine.
La conservation concerne également le sol et le sous sol. Le Congo a encore la chance d’avoir des réserves pures qui font des envieux dans le monde entier. Il y a très longtemps que nous savons qu’il y a du pétrole dans le Graben. Il faut se demander si le moment est venu pour l’exploiter et comment le faire de façon bénéfique à notre postérité.  On a du pétrole un peu partout dans le monde mais les sites comme le Parc des Virunga sont si rares et si fragiles que tout ce qui s’y fait est sous les regards du monde entier. Le cas échéant, l’histoire risque de nous accuser de manque de prévoyance. Or gouverner, c’est prévoir.

Excellence Monsieur le Président.

Autant je suis toujours en désaccord avec l’ICCN pour les méthodes brutales de certains de ses agents envers mes électeurs qui sont quotidiennement victimes de multiples exactions (incendies, pillages, extorsions, viols, tortures, bastonnades, mépris…) autant je tiens à souligner que cette richesse inestimable qu’est le Parc National des Virunga ne saurait être l’objet d’une exploitation sans les garanties environnementales et développementales rigoureuses.

Excellence Monsieur le Président,

Loin de moi toute idée de contester votre décision ou de remettre en cause votre respectable signature : vous avez autorisé l’exploration et l’exploitation du pétrole dans le Parc. L’ordonnance est là et je ne vous demanderai pas de la retirer. Ma demande est que toute action sur une terre aussi sensible soit précédée d’un maximum de précautions.
En recevant l’information de l’existence de ladite ordonnance, je me suis permis d’en savoir un peu plus, vu que cette nouvelle donne devra considérablement affecter la vie des entités qui m’ont élu.

C’est ainsi que je me suis rendu compte des faits suivants, que je porte à votre connaissance, même si vos services doivent en savoir davantage :

1.   L’étrange secret qui a entouré le CPP du bloc 5. Alors que le CPP concernant le bloc 5 du Graben Albertine (celui qui touche le Parc) a été signé déjà en 2006, aucun notable, aucun élu, aucun responsable de la zone considérée, aucun représentant des populations qui seront affectées positivement ou négativement par l’exploitation du pétrole n’a été officiellement contacté. Ceux qui l’ont été l’ont été en catimini comme si la chose ne va pas modifier la vie des communautés. Ceci est perçu comme une grave lacune dans la mesure où les élus et les notables de l’ITURI, par exemple, ont été abondamment consultés autour des CPP des blocs 1 et 2.  Peu après, il y a eu même un débat houleux sur la question lors de l’interpellation du ministre des Hydrocarbures par notre collègue JEAN BAMANISA  SAIDI. Ce dernier, entre les lignes, nous a même annoncé que le bloc 5 était déjà attribué. En réponse le ministre des Hydrocarbures d’alors a vigoureusement démenti du haut de la tribune de l’Assemblée Nationale, prétendant que rien n’était fait dans ce sens. Les images et le texte du ministre sont disponibles. Il a menti à la Représentation Nationale.

2.  Les experts de l’ICCN, seul organe spécialisé de l’Etat congolais en matière de l’environnement et conservations de la nature, affirment n’avoir pas été associés aux études qui ont précédé la signature de l’ordonnance, qui n’a donc pas bénéficié de leur contribution, ni de leur expertise. A ce niveau déjà, la validité scientifique même de cette étude  est questionnable. Pire, il y a lieu de se poser des questions sur les origines et les conséquences de cette lacune. En effet, devant une délégation des  élus du Nord Kivu, le ministère des hydrocarbures a affirmé que la Commission qui a analysé la chose comprenait un membre du ministère de l’environnement qui aurait donné son feu vert. Ceci, vrai ou faux, est vivement contredit par l’ICCN qui juge l’étude insuffisante avec des arguments non négligeables.

3. La pertinence des observations de l’ICCN. En effet, ce service public spécialisé en la matière déplore entre autre l’absence de publicité de la procédure, l’absence des commentaires des représentants des populations concernée, les lacunes et le caractère flou des études sur les impacts, le caractère unilatéral et bureaucratique de ces dernières, l’absence des correspondants clairement cités qui devront constituer l’interface avec la population qui ne manquera pas d’être affectée…bref notre organe spécialisé a été si sceptique que le Ministre de l’Environnement a dû suspendre une exploration   qui, à son avis, était mal partie. Je soutiens cet acte qui pour moi a sauvé le processus d’une grave dérive et permettra sa correction, si pas son arrêt si les conditions ne sont objectivement pas réunies pour exploiter le pétrole en ce moment dans la Parc.

4.  La contradiction publique frisant la dispute entre deux ministres sur la question. Pour la énième fois en effet, le manque de discipline et de solidarité au sein du Gouvernement est mis à nu dans cette affaire. Ceci est un signal négatif et suspect. Curieusement répétitif et impuni. Ca sent l’existence des  intérêts privés.

5. La guerre médiatique, les campagnes et les dollars. Nous suivons à la télévision des personnalités qui défilent, défendant l’une ou l’autre position. En plus les médias diffusent des manifestations de notabilités faisant la campagne de l’exploitation du pétrole. Il se dit qu’un certain nombre de personnalités seraient sponsorisées par l’entreprise qui devra procéder à ladite exploitation. Avant même de savoir quelle quantité il y en aurait, le pétrole serait en train de nous corrompre et de nous diviser.

6.  La mauvaise comparaison avec le voisin ougandais. Pour justifier tout ce qui précède, certains affirment que le voisin ougandais exploite le pétrole dans le Queens Elizabeth National Parc. Ils ignorent que l’Ouganda a bel et bien associé les populations et les autorités environnementales à toutes les étapes ; ils ne veulent pas dire ce que les entreprises ont eu à débrousser de l’autre coté de la frontière ; ils refusent de noter que l’Ouganda, pour le pétrole comme pour le parc, n’a que le prolongement de ce qui se trouve principalement en RDC. Le Parc Ougandais n’est pas un patrimoine mondial. Il doit son succès récent à la bonne organisation administrative, sécuritaire et logistique qui booste le tourisme. La somme des précautions des autorités ougandaises sur ce dossier et le fait que le site de ce pays voisin est loin de la qualité du nôtre fait sourire devant les comparaisons de ce genre, certainement basés sur l’ignorance, si pas l’appât acharné du gain.

7. La minimisation de la valeur actuelle du Parc. J’ai appris au Ministère des Hydrocarbures, dans une rencontre avec les élus du Nord Kivu, que les animaux du Parc auraient tous fui pendant la guerre vers l’Ouganda. C’est faux et irresponsable. En effet juste une partie des éléphants a fui la guerre et le braconnage des forces négatives. Mais tout le monde qui, comme moi passe régulièrement par le Parc sait que les animaux du PNV sont de retour en grand nombre.

8. Lors de votre dernier séjour en ce lieu béni, vous en avez même été, Excellence, le témoin oculaire. C’est  pour moi à la fois irresponsable et mensonger de prétendre que le Parc peut servir à n’importe quoi sous prétexte que quelques animaux auraient fui la guerre. Ceci voudrait dire qu’il n’y a plus d’espoir, alors que bien de Parcs dans le monde ont été repeuplés et font le bonheur des touristes. Une telle attitude est contraire à votre politique de conservation de la nature, laquelle est conforme à notre Constitution.

9. La négligence des populations. On peut lire dans la réaction de Son Excellence le Ministre des Hydrocarbure que le pétrole fournira aux communautés du Nord Kivu 200 mille dollars par an. Même multipliée par dix, cette somme paraît ridicule et proposée de façon unilatérale. On ne peut pas comparer une telle somme à ce que peut directement ou indirectement générer le tourisme si le Parc est aménagé et sécurisé. Pour voir un éléphant on paie 400 dollars. Le Parc a des dizaines de sites où des lions ; pythons, antilopes, gorilles de montage, pangolins sont prtésents. On peut aménager des dizaines de sites qui recevront chacun des dizaines de touristes par jour. Un site qui reçoit 100 touristes donne déjà 400mille dollars. Ceci en trois jours en moyenne. Ceci donne 4 millions par mois pour un seul site rien que pour les visites. On doit compter les effets induits dans l’alimentation, l’hôtellerie, l’aviation, le transport, les sites de distraction, l’artisanat…Il suffit ainsi d’aménager 10 sites nager entre les 40 à 60 millions par mois. Ceci sans rien détruire ni trop polluer.

10. Le caractère nocif et passager de l’exploitation du pétrole. Tout en ayant une terrible capacité de détruire la nature pour de bon, l’exploitation du pétrole n’est pas éternelle. Notre côte Atlantique en porte déjà les stigmates. Nous devons  nous assurer que nos petits fils vivront mieux ou non quand le Parc sera dévalorisé et le pétrole aura nécessairement pollué ce paradis.

11. L’usage abusif de votre ordonnance. Excellence, je ne doute pas que c’est d’abord pour nos intérêts et au vu de toutes autorisations requises que vous avez signé cette ordonnance. Je suis donc surpris que ceux qui ont cheminé vers vous sans prendre toutes les mesures commencent à avoir des langages étrangement autoritaires quand on pose des questions pertinentes. Toute suggestion dans le sens de corriger les graves lacunes objectives ci-dessus se heurtent à l’évocation du caractère exécutoire de l’ordonnance. On doit explorer maintenant, sinon on ne respecte pas la signature du chef. C’est la parade permanente qui est certes juridiquement défendable, mais la paraît tout simplement instrumentalisée au vu de l’ampleur des lacunes en présence.

CONCLUSION

Excellence Monsieur le Président, j’ai tenté, dans les lignes précédentes de démontrer :
1. L’étrange secret de tout ce qui a précédé le CPP et le silence qui a entouré ce dernier avant la signature de l’ordonnance
2. Les graves insuffisances des études qui ont abouti à la signature de ces deux documents ;
3.         La lutte aussi âpre que suspecte qui oppose deux de nos ministres sur cette affaire.
4. Les campagnes de promotion et les rumeurs persistantes de distribution de billets verts.
5. La nette opposition de tous nos partenaires environnementaux  externes et internes à ce projet qui ne présente pas encore de garanties suffisantes.
6. Le danger de la perte totale ou partielle du Parc si le pétrole y est exploité sans précautions suffisantes.
7. L’insuffisante implication des communautés locales dans le processus et la sévère exigüité de la part qui leur est réservée.
8. La nécessité de choisir entre l’exploitation éphémère du pétrole ou celle, non périssable de notre environnement.
9. L’usage de votre ordonnance comme un épouvantail pour esquiver des questions importantes.

Excellence Monsieur le Président,

Je m’excuse d’avoir été si long, mon but était juste de vous proposer ce qui suit :

1. Il serait bénéfique de faire reprendre des études par un organisme expert et neutre qui devra autant que possible associer l’ICCN et les Communautés du Nord Kivu.
2. En cas d’absence ou d’insuffisance de garanties environnementales, il me paraît sage de retirer simplement l’ordonnance car qui aura été fondée sur des données insuffisantes. A ce stade, un procès même perdu contre SOCO ne vaudra pas le prix du bien-être de nos enfants si ces derniers en payaient les pots cassés.
3. En cas de décision de lancer l’exploitation,  les bénéfices des entités et communautés locales devraient faire l’objet de négociations pour être à la hauteur des attentes, si pas de la réalité des autres entités et pays qui sont dans des situations similaires.
4. Enquêter sur les anomalies ayant marqué ce dossier et  tirer les conséquences.
5. Interdire les polémiques et les campagnes qui divisent et désorientent les Congolais du Nord Kivu sans résoudre les problèmes de fond.

En définitive, le Congo face au pétrole dans le Parc a un choix à faire. Mais ce choix ne doit pas être biaisé et ceci me semble être le cas présentement.
Il s’agira, Excellence, à notre pays de faire un choix définitif sur ce qui serait plus bénéfiques aux générations futures : une vraie prospérité pétrolière à durée nécessairement limitée ou la conservation de nos réserves pour les générations futures tout en profitant au maximum de nos richesses naturelles sans les altérer.
Sans contrepartie conséquente, toute exploitation constituerait une atteinte massive aux droits de mes électeurs et un tord majeur à la postérité. Seule une étude et une approche plus sérieuse, et surtout moins ouvertement intéressée, moins émotionnelle et plus inclusive, vous permettra d’autoriser ou non les travaux. La reprise des études est donc à notre humble avis une urgence minimale. A moins que seule la logique de l’appât du gain de quelques individus au détriment de nos écosystèmes ne triomphe, ce qui ne saurait garantir le bien-être de nos descendants pour lequel nous avons tous été démocratiquement élus.
Recevez, Excellence Monsieur le Président, mes hommages les plus déférents.

Fait à Kinshasa, le 10/04/2011

Jean-Louis Ernest KYAVIRO MALEMO
Député National

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