Oser chaque 16 février

0
21

(Par Thierry Nlandu Mayamba, Professeur à la Faculté des Lettres/Université de Kinshasa)

Le 16 février 1992 a donné naissance à un autre moi, un moi confiant en moi-même mais surtout en l’autre, mon fils, ma fille, mon voisin,  mon frère, ma sœur et mon épouse. Je vois encore cette dernière m’invitant à quitter le lit pour commencer la marche qui conduira à l’église et sur la route du combat pour la démocratie.

 Ensemble, nous sommes animés par cette flamme qui vous fait abandonner la cruche au bord du puits pour répéter l’acte créateur qui sauve l’autre, mon frère et ma sœur souffrants. La célébration  eucharistique de ce jour est une expérimentation de la rencontre avec l’Esprit Saint. Nous sortons tous de la maison de Dieu en paix, rassurés et convaincus qu’il nous accompagne comme ces autres marcheurs sur la route d’Emmaüs.

Chants, prières et dialogues avec les hommes en arme rythment nos pas. La destination est connue. De partout, nous nous dirigeons vers elle. Kinshasa n’est pas seule. Kikwit, Kananga, Mbuji-Mayi, Kisangani, Matadi, Bukavu, etc. se joignent à la marche pour dire « non » pas à un homme, mais plutôt à un système avilissant et irrespectueux de l’humain.

La peur ne nous habite plus. Bien au contraire, elle a visiblement changé de camp. La répression qui accompagne cette marche pacifique et d’autres de l’après 16 février 1992, est l’expression d’un pouvoir éphémère malgré ses 30 ans ; un pouvoir fragile et en émoi ; un pouvoir finissant parce que rendu illégitime par son caractère corrupteur qui chosifie dirigeants et dirigés ; un pouvoir qui, malgré son illusion de puissance, se découvre fébrile.

Chaque 16 février devient ainsi symbole, métaphore vive, latente et patiente de notre refus commun d’être, par notre silence, complices d’un régime qui avilit l’homme et la femme de ce pays. C’est sans doute ce qui explique la peur et la crispation des régimes « démocratiques de façade » qui se succèdent depuis le 16 février 1992. Leurs animateurs ont compris que le 16 février restera suspendu sur leur tête comme une épée de Damoclès tant qu’ils s’évertueront à répéter le modèle de ce système qui prend sans donner.

         Aujourd’hui, plus que jamais, le 16 février de chaque année devient un devoir de mémoire pour moi qui comprends que seul le courage permet de réaliser ce que les autres ont peur de faire. Chaque 16 février donne naissance à un fils ou à une fille nourri à la mamelle de l’audace pour la conquête de ses droits et de sa liberté. Chaque 16 février, j’ose parce que seuls les hommes et femmes qui osent peuvent se tromper.

         C’est pourquoi aucun régime ne m’empêchera de célébrer le 16 février de chaque année en souvenir de mes frères et sœurs qui ont donné de leur vie pour que demain soit meilleur. C’est pourquoi, je refuse de me taire et continue à rappeler ce moment bâtisseur d’un Congo nouveau parce que nourri par le « fumier sang » des fils et filles de ce pays qui, au-delà de la mort, sonnent les trompettes de la victoire à venir.

         Moi, j’y crois. Depuis le 16 février 1992, notre peuple n’est plus le même parce qu’il s’est doté d’une histoire, celle d’un peuple debout, résolument en marche.  Sa route est certes longue, mais elle est désormais faite de nombreux petits 16 février et de nombreuses petites victoires.

         A Lubumbashi, le peuple debout rompt avec le silence et réclame un traitement humain à la SNCC. A Mbuji-Mayi, c’est l’arrestation d’un homme politique qui met ce même peuple sur la route. A Kinshasa, le théâtre des concertations nationales n’a pas eu d’audience. Le public peuple kinois lui a tourné le dos pour lui donner, aujourd’hui des allures de « consternations nationales ». A l’Est du pays, comme à travers le pays, ce même peuple interroge l’ « accord-déclaration » de Nairobi, un document aux allures  d’une victoire « à la qui perd-gagne ».

         Moi, je crois au 16 février parce que chaque 16 février est une date magique, porteuse du rêve d’un Congo debout.

LEAVE A REPLY

*