Opération « Likofi 2 »: lettre d’un «Kuluné» à Scott Campbell

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scottMonsieur le Chef de Division des Droits de l’Homme de la Monusco chargé du Bureau Conjoint des Nations Unies aux Droits de l’Homme en RDC, je me permets de m’adresser à vous en ma qualité de « Kuluné » (victime des « Kuluna »). En effet, la douleur de mes blessures au bras, à la jambe et au dos, consécutives à une avalanche de coups de machette reçus de ces malfaiteurs il y a presque deux mois, s’est subitement réveillée après lecture de votre enquête sur les violations des droits de l’homme dont se seraient rendus coupables des policiers lors de l’opération « Likofi 2 » (novembre 2013 – février 2014).

            J’aurais dû réagir plus tôt, mais le plâtre qui emprisonnait mon bras droit jusqu’il y a encore une semaine, ne m’a pas permis de le faire à chaud. Qu’à cela ne tienne ! Je voudrais vous faire part de ma profonde tristesse, mais aussi de ma colère, en prenant connaissance d’un document qui a tout l’air d’un plaidoyer en faveur de l’impunité des « Kuluna » et d’une prime d’encouragement à leurs activités criminelles. Lorsque j’entends parler du respect des droits de ces hors-la-loi, j’ai le sentiment que leurs victimes n’en ont pas, qu’elles sont bonnes à jeter dans le compte des pertes et profits. Votre rapport accuse la police de Kinshasa d’avoir liquidé 9 « Kuluna » et fait disparaître 32 deux autres, soit 41 « Kuluna » mis hors d’état de nuire, mais reste muet sur le bilan d’innocents coupés mortellement à la machette, de femmes et filles violées, de personnes de tous âges mutilées, d’enfants devenus orphelins de père ou de mère ou les deux à la fois, de citoyens rendus totalement ou partiellement invalides, de familles économiquement sinistrées, suite à la sauvagerie de ces délinquants.

            De ce point de vue, je pense que vous devez revoir votre copie, en intégrant les cas de tous les Kinois et Kinoises «charcutés» ou dépouillés par les «Kuluna». Monsieur Campbell, devrait-on vraiment verser des larmes sur les tombes des membres d’associations de malfaiteurs, qui passent le plus clair de leur temps à violer des femmes enceintes à un jet de pierres des maternités, à truander des enfants sur le chemin de l’école, à piller les vendeuses de pain, de beignets et de « matembele », à organiser des rapts des biens dans les domiciles de paisibles citoyens, à narguer les forces de police ?

« Kulunage » au quotidien

            Monsieur Scott Campbell, chaque jour qui passe à Kinshasa est ponctué d’un ou plusieurs méfaits de Kuluna à travers les 24 communes. Plusieurs chaînes privées de télévision de la capitale en font leurs choux gras, à l’intention d’un audimat qui ne fait que croître. Pendant mes deux mois de repos forcé, j’ai pu enregistrer un petit échantillon. On y voit un écolier en pleurs, le visage enturbanné,  la joue complètement labourée, pour avoir opposé une résistance aux Kuluna qui venaient de lui ravir 18.000 Fc, représentant l’acompte de ses frais scolaires. Il y a aussi cette scène insoutenable des écuries de Kuluna de Kisenso et Banza-Lemba, occupées à se battre à la machette en plein midi, avec des blessés graves à la clef. Je n’aimerais pas être à la place de ce mari dont la femme est violée massivement aux encablures de la maternité des Sœurs de Kingasani, alors qu’elle est secouée par des douleurs d’enfantement. Je n’ose pas non plus regarder deux fois le visage de cet étudiant dont le nez est rogné à la machette, alors qu’il dormait tranquillement dans sa maisonnette de communication.

            Je voudrais rappeler au superviseur de l’enquête sur l’opération « Likofi 2 » qu’il y a quelques années, un sous-commissaire de la police du nom de Mombili avait vu son bras sectionné à la machette par des Kuluna à Yolo, ce qui avait entraîné une amputation de son avant-bras. Tout Kingabwa se souvient aussi de l’humiliation subie par un colonel de la police pris en otage par la même pègre. Cette année même, plusieurs journalistes viennent de faire la connaissance des machettes de Kuluna ou être pillés au retour de leurs services, notamment un du Phare, un de L’Observateur, un de L’Avenir (pillé et blessé à répétition), un de Radio Okapi, pour ne citer que ces cas. Plusieurs rédactions de presse écrite et audiovisuelle de Kinshasa vivent désormais dans une véritable psychose, car craignant de tomber dans les pièges de ces nouveaux bouchers de nuit.

Tolérance-zéro pour les Kuluna

            Monsieur Scott Campbell, si vous aviez pris soin d’interroger la population kinoise au sujet de l’opération « Likofi », vous auriez certainement recueilli un paquet d’opinions largement favorables à la liquidation de cette industrie du crime. Tout le monde penche pour la tolérance-zéro à l’égard de «Kuluna ». Il vous souvient que la semaine dernière, tout le Canada a salué l’acte héroïque du policier qui a réussi à abattre le forcené qui voulait attenter à la vie de son Premier ministre, en plein Parlement. On n’a pas parlé droits de l’homme. C’est pareil pour l’action commando menée par la CIA contre Oussama Ben Laden au Pakistan.

            Trop, c’est trop ! Les Kuluna causent tellement des torts à la communauté qu’ils ne méritent aucune pitié. Au contraire, s’il y a un débat à relancer, c’est celui de la fameuse police, dont la faillite est constatée au quotidien à travers Kinshasa. Car, au lieu d’assurer la protection des personnes et de leurs biens, en se portant à leur secours à la moindre alerte, les policiers se contentent de gérer les parkings des véhicules improvisés devant leurs containers, de « collecter » des amendes transactionnelles au sujet des disputes entre maris et femmes, entre vendeurs des marchés pirates, entre enfants autour des puits d’eau, entre bailleurs et locataires, etc.

            S’il y a une autre observation à faire, c’est celle concernant l’instrumentalisation des «Kuluna » par des partis politiques bien connus de la place de Kinshasa, lors de la campagne électorale de 2011. Ces enfants égarés étaient utilisés pour de basses besognes destinées à perturber les meetings de leurs adversaires politiques, à violenter leurs leaders et militants, à saccager les sièges, à incendier et vandaliser des médias jugés proches de l’Opposition. Une fois la campagne électorale passée, leurs parrains les ont jetés à la rue comme des citrons pressés et bons pour la poubelle.

            Je conviens que cette bombe sociale exige d’être désamorcée, à travers non seulement des opérations de ratissage mais aussi de réinsertion sociale, en créant des emplois susceptibles d’absorber cette jeunesse désœuvrée.

Jacques Kimpozo

Mayala

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