On revient à la case départ

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Les maux étaient multiples, horribles, tentaculaires et chroniques, que faute de les diagnostiquer objectivement et froidement, et de concevoir des remèdes appropriés pour les juguler. On serait condamné à se retrouver dans un cercle vicieux avec un risque d’autodestruction collective dans les grandes largeurs. Jamais une circonstance n’a été aussi orchestrée et médiatisée que la commémoration du cinquantenaire de l’accession du Congo à l’indépendance. Il était même créé une structure temporaire ad hoc dénommée « Haut Commissariat général du cinquantenaire ». Eu égard à l’importance historique de l’événement et dans le dessein de rafraîchir la mémoire à l’opinion de leurs lecteurs, certains quotidiens ont fait un effort de préparer et sortir des éditions spéciales retraçant autant que possible, le cheminement du pays depuis les signes avant-coureurs du crépuscule de la colonisation jusqu’aux étapes consécutives à la décolonisation durant tout ce demi-siècle. Une histoire écrite à l’encre rouge avec des larmes de sang, selon son survol fait par ces quotidiens. Des discours officiels se sont limités à évoquer cette histoire seulement sous un jour favorable, donnant un coup de chapeau aux Pères de l’Indépendance. Mais tous les commentaires et conversations «off» sont unanimes à reconnaître que le pays a plus reculé dans tous les domaines comparativement au jour de sa décolonisation en 1960, qu’il n’a avancé.

 

            Le constat amer et indéniable est que les 50 ans d’indépendance n’auraient servi qu’à détruire et à anéantir l’essentiel de ce qui a été construit pendant 80 ans de colonisation. Des routes, des infrastructures sociales, le potentiel de production, ne sont plus aujourd’hui que des vestiges méconnaissables d’un essor économique et social d’antan disparu à jamais. On a plus facilement détruit qu’on n’était pas en mesure de reconstruire. Quel espoir de relance et de réactivation de la prospérité peut-on encore nourrir pour les années ultérieures à ce cinquantenaire qui vient d’être commémoré ? On est toujours abreuvé d’éternelles promesses, d’hypothétiques projets de développement qu’on donne pour réalisables dans un avenir indéterminé. Et pourtant les causes pathogènes restent les mêmes, répétées et amplifiées. Chaque système qui vient condamne et charge facilement le précédent dont, curieusement, il ne tarde pas à devenir l’imitateur assidu. Violation systématique de la Constitution et d’autres textes légaux, personnalisation du pouvoir, politique du règlement de comptes, constitution d’une oligarchie au sein du système, népotisme, clientélisme politique, mauvaise gouvernance, pillage des ressources et des fonds du trésor, corruption, impunité, violation des droits humains, culte de la médiocratie, paupérisation absolue de la majorité du peuple, manipulation de la justice, clochardisation des fonctionnaires, des enseignants et des médecins…

            Toutes les époques restant les mêmes et les systèmes se ressemblant à s’y méprendre, on ne peut pas être loin d’en déduire qu’après 50 ans d’indépendance tout comme avant, ce ne serait pas moins du pareil au même. En d’autres termes, on revient encore à la case départ. C’est le principe apparemment consacré de tous les systèmes qui se succèdent depuis 1965. Mais tout bien considéré, on peut accuser plus la classe politique que les dirigeants. Il n’y a pas un seul système qui n’ait bénéficié du soutien et de la collaboration sans réserve des politiciens, toutes sensibilités et compétences confondues. Ils n’hésitent pas à brûler aujourd’hui ce qu’ils ont adoré hier, à tourner à tous les vents, à manger à tous les râteliers. Des lumumbistes ou tshisekedistes, ils deviennent mobutistes. Des mobutistes ils se font passer pour des kabilistes. Une classe politique qui manque de courage, de force morale et de fermeté, sans le goût du risque et la détermination à se montrer constante dans ses convictions personnelles. C’est dans cette classe politique que se recrutent des technocrates défenseurs des régimes autocratiques, développant des thèses en contradiction avec leur savoir pour soutenir des choses que l’opinion trouve anormales et choquantes. 

Une clase politique de traîtres

            Les partis politiques sont naturellement des forces dynamiques et agissantes qui ont pour mission et devoir de conscientiser les masses, d’éveiller l’opinion, d’animer la scène politique pour provoquer le changement. Si ceux qui évoluent dans les partis politiques et qu’on appelle « la classe politique » ne sont pas en mesure de s’affirmer et d’assumer leurs responsabilités, ne s’embarrassent pas de scrupules pour s’inféoder au pouvoir ou flirter avec ceux qui l’exercent à différents niveaux, on ne sait par quel miracle la démocratie vraie et l’Etat de droit peuvent être consolidés, accompagnés du changement au bénéfice du pays et du peuple. Cette impasse quasi permanente qui ne date pas d’aujourd’hui mais remonte au lendemain même de la proclamation de l’indépendance en 1960, est caractéristique de la marche à reculons que fait le Congo-Zaïre-RDC. Même s’il est généralement admis que certaines puissances étrangères sont impliquées d’une manière ou d’une autre dans les malheurs qui affligent notre pays, il ne faut pas oublier que c’est la classe politique nationale qui leur a toujours servi de marchepied. C’est la classe politique qui avait trahi le Premier ministre Lumumba, ayant contresigné – par 2 ministres Bomboko et Delvaux – le décret de révocation du Président Kasa-Vubu, ensuite par sa collaboration avec Mobutu à partir de 1965. C’est encore la classe politique qui avait trahi Etienne Tshisekedi à plusieurs reprises lorsqu’elle aidait Mobutu à reprendre du poil de la bête, à partir de l’Union sacrée de l’opposition jusqu’au sabordage du schéma de la Conférence nationale, sans oublier Sun City où il avait proposé une transition de 5 ans, et son appel de 2005 pour la recherche d’un nouveau consensus politique. Si la classe politique était courageuse, ferme, constante, consciente et responsable, les forces du mal n’auraient pas fait de ce pays la proie des autocraties destructrices du pays et exploiteuses de la misère du peuple. C’est ce cercle vicieux infernal qui est la base de l’éternelle case départ des régimes politiques dans ce pays. La page du cinquantenaire est désormais tournée. Mais le jour où le Congo-Zaïre-RDC sera exorcisé pour repartir sur de nouvelles bases saines et sûres est encore inconnu.
 
Jean N’Saka wa N’Saka
Journaliste indépendant

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