NTIC : l’administration congolaise à deux vitesses

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kinkieyMurs délavés, tables décolorées par le temps, chaises en bois ballantes où de vieux registres entassés les uns sur les autres servent de coussins,  armoires poussiéreuses rongées par des termites, et logeant des nids de cancrelats et des rats, un personnel démotivé se livrant allègrement aux jeux de pronostics de courses de chevaux et passionné par les débats politiques sur la marche tortueuse du pays, des documents empilés sur des tabourets, deux épaves des machines à écrire en panne depuis des décennies et abandonnées dans un coin de ce local, rappellent le beau vieux temps d’une administration moderne d’une certaine époque très reculée. Tel est le décor miséreux et piteux d’un de nombreux bureaux de quartiers de la ville de Kinshasa logé par bonheur dans l’appartement d’une maison d’habitation où l’odeur de cuisine et le brouhaha des enfants perturbent constamment l’ambiance du travail.

Pour toutes fournitures de bureau, l’utilisation volontiers des papiers de réemploi par souci d’économie, sinon par crise, est de rigueur, et les documents officiels, retenez votre émotion, sont encore établis à la main et les copies obtenues grâce à l’usage de papier carbone usagé intercalé. En guise de salle d’attente, on accueille avec un certain sens de courtoisie, les visiteurs dépaysés sous un arbre touffu, écologie oblige, faute de locaux disponibles. Et si vous tenez aux documents officiels saisis à l’ordinateur ou à la dactylographie, on recourt sans gêne aux secrétariats en plein air ou bureautiques du quartier. Les archives et autres documents longtemps délaissés par terre dans une pièce où suintent les eaux de pluie, sont irrécupérables, puisque mouillés. L’archivage étant impossible, on ne sait pas retrouver un document datant d’il y a cinq ans. Dans un territoire distant de dizaines de kilomètres du chef-lieu de la province, un vieux téléphone à manivelle assure encore les liaisons téléphoniques, permettant aux fonctionnaires de se communiquer des informations. C’est là le vrai visage d’une administration publique de « l’âge de la pierre taillée » marchant à pas de tortue que l’on retrouve dans la capitale, comme dans toutes les provinces et surtout dans des territoires enclavés que les courriers et autres instructions de la hiérarchie de Kinshasa n’atteignent qu’après des mois, voire des années trois ans.

Le cabinet ministériel, un autre univers de modernisme

 Par contre, quand on veut retirer une lettre ou un arrêté ministériels, et comme on a droit à certains égards dans la capitale, on traverse le temps et on s’engouffre dans une autre planète. Le cabinet du ministre ou du secrétaire général  offre un autre confort avec ses vastes bureaux aérés, abondamment éclairés et tapissés de moquettes. Première découverte de taille. Pendent aux murs, des cartes du monde et de la RDC, pour localiser facilement les prochaines destinations de l’autorité. Des photos du chef de l’Etat que la climatisation en bon état arrose constamment de fraîcheur, ornent le bureau du ministre, la salle de réunion et la salle d’attente, rappelant à ceux qui l’ont oublié le slogan à la mode « La révolution de la modernité en marche ». Deuxième trouvaille. Quatre ordinateurs derniers modèles, deux imprimantes de grande capacité, et une photocopieuse couleur haute définition, tous ces matériels de bureau pimpant neufs, fonctionnent avec des rames de papier duplicateur bien rangées dans les coffrets. Les fournitures de bureau font rarement défaut au secrétariat du cabinet ministériel. Comme on le voit, on est en plein dans le modernisme à très grande vitesse et l’usage de l’internet assure un passage en force dans l’ère de Nouvelles technologies de l’information et de la communication. La transmission de correspondances et autres décisions gouvernementales se fait en temps réel sans qu’il soit nécessaire de dépêcher un huissier. D’ailleurs, toutes les communications se font au téléphone cellulaire. Il ne manque plus que le conseil des ministres ordinaire puisse se tenir en vidéo-conférence, les ministres demeurés confortablement assis dans leurs bureaux, leurs proches collaborateurs « à la portée de la main », prêts à leur apporter tel ou tel document. Dans un local moins fréquenté servant de magasin et de cuisine, on aperçoit des cafetières et un frigo où sont entreposés quelques bières blondes, des bouteilles de vin mousseux, de jus et de lait semi-écremé pour les visiteurs de marque du ministre.

En RDC, il est surprenant qu’en plein 21 ème siècle, nous puissions disposer d’une administration à deux vitesses. D’un côté, une administration moderne naviguant dans le modernisme, interconnectée dans les sphères de commandement, c’est celle des dirigeants qui décident et qui baignent dans la facilité. De l’autre côté, c’est l’administration «  de l’ère paléolithique » où le « Moyen-Age » n’a pas encore coupé ses racines, ni rompu ses liens avec les fonctionnaires d’une certaine époque très nostalgique. Qu’il y ait ces différences entre la capitale et les provinces, peut se comprendre ! Mais que dans la capitale, l’on vive ces deux univers administratifs qui symbolisent le jour et la nuit, le modernisme et l’archaïsme, l’utilisation des équipements modernes et les méthodes manuelles, ne peut que bouleverser les bonnes consciences. Surtout qu’après avoir débarqué de l’aéroport international de Ndjili, et après avoir roulé sur des routes asphaltées sans nids de poule, on visite le centre-ville, on a une idée des progrès auxquels aspire la capitale. Mais quand on visite les quartiers semi-ruraux, c’est une autre réalité qui se dresse devant le visiteur.  A Kinshasa, le modernisme doit aussi gagner la base de l’administration, le bureau de la localité et le bureau du quartier. Le gouvernement ferait œuvre utile en rompant la fracture numérique de son administration.

 J.R.T.

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