Nouvelles provinces : dangereuse distraction !

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logo-constitution-EN-RDC-1Selon l’article 2 de la Constitution adoptée par référendum en 2005 et promulguée le 18 février 2006 par ordonnance présidentielle, « la République Démocratique du Congo est composée de la ville de Kinshasa et de 25 provinces dotées de la personnalité juridique. Ces provinces sont : 1.Bas-Uele, 2. Equateur, 3. Haut-Lomani, 4. Haut-Katanga, 5. Haut-Uele, 6. Ituri, 7. Kasai, 8. Kasaï Oriental, 9. Kongo Central, 10. Kwango, 11.Kwilu, 12. Lomami, 13. Lualaba, 14. Kasaï Central, 15. Mai-Ndombe, 16. Maniema, 17. Mongala, 18. Nord-Kivu, 19. Nord-Ubangi, 20. Sankuru, 21. Sud-Kivu, 22. Sud-Ubangi, 23. Tanganyika, 24. Tshopo, 25. Tshuapa ».
On se souvient que lors d’un débat houleux à l’Assemblée Nationale, en 2008, il avait été démontré que le pays n’était pas prêt politiquement, financièrement, administrativement et techniquement, à passer de 11 à 26 provinces. D’où l’adoption d’un moratoire de 36 mois au terme duquel devrait être fait l’état des lieux pour savoir si les conditions étaient réunies pour répondre à la volonté du législateur. Cette attitude prudente avait été saluée par tous.

Sept  ans après, force est de constater que les paramètres n’ont pas changé. Mais, mus par des ambitions politiques obscures, des compatriotes ont fait le forcing au niveau des deux chambres du Parlement pour exiger l’installation immédiate de nouvelles provinces. Leur soif parait avoir été assouvie après la signature, par le Chef de l’Etat, de l’ordonnance consacrant le découpage territorial et partant l’installation imminente de nouvelles provinces.
Ce qui dérange, dans l’affaire, c’est l’obligation faite au gouvernement de se battre désormais sur deux fronts, à savoir celui de la réorganisation politico-administrative et celui de la tenue des élections, avec les implications financières que cela devrait entraîner.
Tout le monde sait, au stade actuel, que le gouvernement n’est pas en mesure de supporter, seul, le coût d’un peu plus d’un milliard de dollars américains que lui réclame la CENI (Commission Electorale Nationale Indépendante) pour l’organisation des élections des conseillers de secteurs, chefs de secteurs, chefs de secteurs adjoints, conseillers municipaux, bourgmestres et bourgmestres adjoints, conseillers urbains, maires et maires adjoints, députés provinciaux, gouverneurs et gouverneurs adjoints de provinces, sénateurs, députés nationaux et président de la République. Même le concours des partenaires extérieurs ne saurait combler un gap financier qui s’annonce fort important, compte tenu de la modicité du budget national (9 milliards Usd).
De même, les maigres ressources financières disponibles n’autorisent pas l’exécutif national de se lancer dans une politique hasardeuse d’installations de nouvelles provinces, au risque de conduire le pays tout droit à la faillite.

Dangereuse distraction

Fatalement, il faut faire un choix : soit financer les élections, soit les nouvelles entités territoriales décentralisées. Et c’est ici que risque de surgir une dangereuse distraction. En effet, depuis un certain temps, des messages partent de certains états-majors politiques pour saluer le découpage effectif du pays en 26 provinces et appeler le gouvernement à dégager, illico, des fonds en vue de la matérialisation de l’option levée dernièrement par le Chef de l’Etat, conformément à la Constitution.
Dans leur entendement, les anciens districts transformés en provinces devraient rapidement fonctionner tels quels et couper les cordons ombilicaux avec les anciennes entités provinciales. On note, dans plusieurs coins de la République, des velléités d’autonomie d’anciens districts vis-à-vis de la tutelle de Bandundu, de Mbandaka, de Kisangani, de Kananga, de Mbuji-Mayi et de Lubumbashi. Mais, on enregistre aussi des foyers de mécontentement parmi les autochtones qui jugent injuste d’avoir été déversés, contre leur volonté, dans une nouvelle province donnée plutôt que dans une autre.
Certains compatriotes estiment avoir été floués par le référendum de 2005 car les rares campagnes d’explication menées alors auprès du public s’étaient focalisées plus sur le volet électoral que le découpage territorial. Des contestations se signalent un peu partout, au point de vicier sérieusement l’atmosphère et de créer, avant l’installation de nouvelles provinces, une grave fracture entre leurs futurs gestionnaires et leurs administrés. Mais si une guerre larvée s’est déjà déclarée entre les futurs tenants de la «petite» et de la «grande» territoriale, sur lesquelles devrait s’appuyer la CENI pour la conduite du processus électoral, et les autochtones, la machine électorale risque de se bloquer à tout moment.

Vers le brouillage du discours électoral

Réputées années électorales, 2015 et 2016 risquent, si l’on y prend garde, de se muer en « années du découpage territorial ». Dans ce cas, une partie substantielle du budget national pourrait être aspirées par les frais d’installation de nouveaux gouverneurs, maires de villes, bourgmestres, chefs de secteurs à nommer par le ministre de l’Intérieur, en attendant l’organisation hypothétique d’élections locales, municipales, urbaines, législatives, sénatoriales et présidentielle.
Si, par ailleurs, toute l’attention et tous les moyens des pouvoirs publics sont canalisés vers les travaux d’aménagement et de réhabilitation des infrastructures de base de futures nouvelles provinces, villes, communes et cités, le discours électoral portant sur l’impératif de prioriser les élections présidentielle et législative ainsi que le renvoi des élections locales, municipales et urbains au-delà de 2016 va forcément subir un gros brouillage. Un glissement de calendrier électoral pourrait dans ce cas paraître incontournable et susciter de nouvelles manifestations populaires, car dans l’imagerie populaire du moment, rien ne devrait arrêter la machine électorale.
Ainsi donc, la réactivation de la fameuse « décentralisation » s’annonce comme une dangereuse distraction de nature à précipiter une nouvelle implosion sociale, à l’image de celle des journées du 19 au 23 janvier 2015.

On aurait pu copier Mobutu

Le maréchal Mobutu de triste mémoire n’est jamais un bon exemple à citer dans les dossiers politiques, administratifs, financiers et autres du pays, à cause de sa double carapace de « bâtisseur » et de « destructeur » du pays. Il avait au moins eu le mérite de comprendre, dès son avènement au pouvoir en 1965, que l’éclatement du Congo en 21 provincettes comportait des germes non seulement de la balkanisation mais aussi du sous-développement. Après avoir ramené le nombre de provinces (régions) à 9, plus la ville de Kinshasa, il avait lancé, avec le maximum de prudence, le train du découpage au Kivu dans les années ’80 (Nord-Kivu, Sud-Kivu, Maniema) et s’en était arrêté là jusqu’à sa chute, en 1997.
Les véritables nouvelles provinces à « construire » étaient le Nord-Kivu et le Maniema. Quant au Sud-Kivu, il disposait du minimum d’infrastructures depuis l’époque coloniale. L’histoire a montré que les fonds publics n’ont permis que l’érection du Nord-Kivu en province autonome, le Maniema étant resté un grand « village ». Il a fallu attendre les « Cinq chantiers de la République » et surtout la « Révolution de la modernité » pour assister à l’émergence de quelques infrastructures dans cette partie de la République.
Dans un Etat doté d’un budget de pauvre et où les anciennes provinces souffrent encore du manque ou de l’insuffisance de routes, de bâtiments administratifs, de ports et aéroports modernes, d’industries, de fermes agricoles, d’écoles, d’hôpitaux, d’universités, des médias (radios, télévisions, journaux), des moyens de télécommunications (internet, téléphonie mobile), des cours et tribunaux, il est paradoxal que l’on ait décidé l’éclatement d’entités difficilement viables en nouvelles provinces. L’on a pratiquement choisi l’émergence de nouveaux ilots de pauvreté en provoquant l’émiettement des moyens de l’Etat. Pendant que les Kimbuta, Mbadu, Kande, Kamisendu, Bamanisa et autres font régulièrement le pied de grue à Kinshasa dans l’espoir recevoir la «manne» de la rétrocession, on se demande ce que visent les architectes du découpage.
Kimp