Nous devons redoubler d’efforts pour améliorer la qualité des médicaments en Afrique

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pharmaciePar le docteur Patrick Lukulay*

Lorsque nous sommes souffrants et que nous nous rendons dans les pharmacies ou les dispensaires les plus proches, nous nous attendons à y recevoir des médicaments sûrs et efficaces, qui nous aideront à nous sentir mieux, car c’est que l’on attend de tout médicament.

Il en va pourtant bien autrement pour beaucoup d’habitants du continent africain, où les médicaments de contrefaçon et de qualité inférieure inondent les marchés. On estime que les produits de contrefaçon représenteraient jusqu’à un tiers des médicaments en circulation dans certaines régions, un chiffre qui serait encore plus élevé pour les médicaments de mauvaise qualité. Concrètement, cela signifie que bon nombre d’Africains ont plus de 30 % de risques d’obtenir des médicaments peu ou pas du tout efficaces, voire nocifs. Ayant grandi en Sierra Leone, j’ai pu en faire le constat à de trop nombreuses reprises. 

Les conséquences de ces médicaments de mauvaise qualité sont nombreuses et considérables. Les antipaludéens contrefaits seraient ainsi responsables chaque année à eux seuls de la mort d’au moins 122 000 enfants de moins de cinq ans. Ces produits de piètre qualité font également peser d’énormes contraintes économiques sur les familles, qui doivent débourser encore plus d’argent pour se procurer, si elles ont de la chance, des médicaments plus efficaces ou s’acquitter de frais d’hospitalisation après avoir reçu des traitements inutiles ou nocifs.

À plus grande échelle, les médicaments de contrefaçon ou de qualité inférieure contribuent à l’apparition de souches pharmacorésistantes de maladies mortelles, telles que le paludisme, la tuberculose ou des infections courantes. Lorsque les médicaments contiennent une quantité insuffisante de substance active, ils ne permettent pas de venir totalement à bout de la bactérie ou du parasite pathogène, favorisant ainsi la multiplication des bactéries ou des parasites les plus résistants chez l’individu contaminé, et, bien souvent, la propagation de l’infection. Cette pharmacorésistance rend à la longue les médicaments inefficaces, y compris ceux de bonne qualité, constituant une menace grave de santé publique à l’échelle internationale.

Si ces produits contrefaits et de qualité inférieure sont si répandus, c’est parce qu’ils sont malheureusement difficiles à détecter, en particulier dans les pays africains manquant de ressources. De nombreux gouvernements ont édicté des normes de qualité qu’ils n’ont pas les moyens d’appliquer. Très souvent, les procédures douanières sont relativement laxistes, et la plupart des organismes de réglementation et des laboratoires ne disposent ni des équipements ni des compétences techniques nécessaires pour réaliser des contrôles rigoureux de la qualité.

          C’est la raison pour laquelle la Convention de la pharmacopée américaine (USP) a créé en 2013 le Centre de promotion et de formation pharmaceutiques (CePAT) à Accra, au Ghana. Son objectif est de former un contingent de professionnels de la réglementation compétents, qui pourront veiller au respect et à l’application des normes de qualité à l’échelle du continent, afin que les personnes qui en ont le plus besoin puissent avoir accès à des médicaments efficaces et bénéfiques pour leur santé. Ces trois dernières années, le centre a formé 190 professionnels issus de 32 pays, dont deux originaire du RDC. Bon nombre d’entre eux ont contribué à former à leur retour d’autres scientifiques et responsables de la réglementation.

          Outre ce programme de formation, le CePAT a également réalisé des contrôles sur des produits pharmaceutiques au Ghana et dans toute l’Afrique pour détecter les médicaments de mauvaise qualité avant qu’ils ne soient mis sur le marché tout en plaidant au niveau politique pour une amélioration des normes de qualité. En 2013, les tests conduits par l’USP et l’Autorité ghanéenne de sécurité des aliments et des médicaments (GFDA) ont montré que près de 90 % de l’ocytocine en circulation dans le pays (une hormone utilisée pour prévenir les hémorragies pendant et après les accouchements) était de qualité insuffisante. Une collaboration a depuis été mise en place avec le Ministère de la santé pour garantir le contrôle et l’enregistrement en amont de tous les stocks d’ocytocine par la GFDA.

          Cette semaine, le CePAT inaugurera un nouveau laboratoire de microbiologie, qui lui permettra de former des professionnels de la réglementation originaires de tout le continent à l’identification des médicaments contaminés par des micro-organismes tels que des bactéries. Ce type de test s’était toujours avéré très difficile à réaliser en Afrique, du fait de sa complexité et des ressources nécessaires. Le laboratoire de microbiologie préassemblé du CePAT, spécialement conçu pour fonctionner avec des ressources restreintes, pourra peut-être servir de modèle à d’autres pays africains.

          Les bons résultats obtenus par le Centre en matière de formation et de dépistage des médicaments témoignent ce qu’il est possible d’accomplir avec les ressources adéquates. Il est urgent que les différents acteurs concernés à l’échelle du continent fassent du contrôle de la qualité des médicaments une priorité.

          Au niveau national, les gouvernements doivent adopter des politiques strictes en matière de qualité des médicaments et veiller à ce qu’elles soient rigoureusement appliquées. Ils doivent également doter les laboratoires des équipements adaptés et investir dans la formation du personnel chargé de l’application de la réglementation en matière de dépistage des médicaments de contrefaçon et de qualité inférieure.

          Dans certains pays, le soutien de donateurs sera nécessaire pour financer la modernisation des laboratoires de contrôle et renforcer les capacités au niveau local. Le CePAT, qui accueille à l’heure actuelle 12 personnes de six pays différents tous les deux mois, est quant à lui prêt à accueillir de nombreux autres stagiaires, à condition de bénéficier davantage de ressources pour financer l’octroi de bourses.

          Les communautés doivent elles aussi s’impliquer, dans la mesure où elles sont les premières à subir au quotidien les conséquences de cette situation. Elles doivent exiger de leur gouvernement qu’il garantisse la qualité des médicaments et empêche la mise en circulation des produits pharmaceutiques de mauvaise qualité.

          Ces dernières décennies, des progrès considérables ont été accomplis en Afrique pour améliorer l’accès aux médicaments de base. Grâce aux efforts croissants pour renforcer les systèmes de santé et parvenir à la couverture de santé universelle, cette tendance devrait se confirmer, mais à condition que nous soyons en mesure de garantir que nos médicaments sont sûrs et efficaces.

          Nous devons unir nos efforts pour que tous les médicaments mis en circulation sur le continent remplissent bel et bien leur mission : sauver des vies et améliorer la santé. Ils doivent faire partie intégrante de la solution aux principaux défis de santé auxquels l’Afrique est confrontée, et non du problème. Il est temps d’agir.

Le docteur Patrick Lukulay est Vice-Président de la Convention de la pharmacopée américaine (USP), en charge des programmes de santé mondiale en Afrique. Il est basé au Centre de promotion et de formation pharmaceutiques (CePAT) à Accra (Ghana)