Muzito : le bras de fer Eglise catholique – Gouvernement est bénéfique pour le pays

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itoInvité de l’émission « Grande interview » sur Radio Okapi le samedi 03
février, Adolphe Muzito, Député national et Premier ministre
honoraire, a donné de la voix sur les questions brûlantes de
l’actualité en RDC. Avec une tribune en plus intitulée « RDC : qui
doit à qui ? », ce cadre du PALU encourage les catholiques à continuer
à faire pression sur le Gouvernement « C’est un bras de fer dont le
pays a besoin ». Adolphe Muzito – qui établit un bilan mitigé quant à
l’application de l’Accord de la Saint-Sylvestre et souligne qu’il n’y
a plus ni majorité ni opposition, toutes les institutions étant hors
mandat – ne croit pas à la tenue des élections selon les projections
de la CENI. La RDC, dit-il, n’a pas de ressources suffisantes pour
réunir en 6 mois 500 millions USD dont la CENI a besoin. Il conseille
l’humilité afin de recourir à la communauté internationale pour le
soutien à la RDC dans le processus électoral.
Ci-dessous l’intégralité de l’interview d’Adolphe Muzito à la radio onusienne.
Radio Okapi : Vous êtes Premier ministre honoraire et Député national.
Vous venez de publier votre 17ème tribune. Vous vous exprimez souvent
par ce moyen. Pourquoi ?
Adolphe Muzito : C’est une coutume héritée du Parti Lumumbiste Unifié
(PALU). On dit que les écrits restent et les paroles s’envolent. Donc
pour moi, je pense qu’en écrivant, en mettant des chiffres, la
discussion est possible en cas de contradiction. C’est donc facile
pour moi d’assumer mes écrits, mes idées, mes propositions dans
l’hypothèse où il y aurait un contradicteur.

R.O : Que répondez-vous à certains de vos détracteurs qui estiment
qu’après avoir été au pouvoir, après avoir été aux affaires, vous
n’avez de leçon à donner à personne et surtout quand vous publiez des
titres assez durs comme « RDC : un royaume d’aveugles conduit par des
borgnes » ? C’était votre 8ème tribune.
A.D : En principe, tout acteur politique devait s’exprimer sur des
questions d’actualité nationale, diagnostiquer, faire des
propositions, faire la prospective. C’est une responsabilité. Je suis
déçu de constater que des acteurs politiques au haut niveau, au-devant
de la scène, ne s’expriment pas. Ils sont plutôt dans des stratégies
de positionnement pour conserver le pouvoir ou y accéder, sans parler
– comme j’aime bien le dire – avec le peuple dans un dialogue vertical
où on rend compte, on évalue, on critique, on fait même l’autocritique
et on fait des propositions. J’ai géré le pays,  le moment viendra où
je ferai mon bilan. D’ailleurs, quand je fais mes propositions, je
fais des critiques, je mets aussi en exergue les actions qui ont été
les nôtres en comparaison avec les politiques publiques actuelles.
Donc, je ne dis pas des choses que je n’ai pas eues à faire. Même pour
ce que je n’ai pas fait, je fais l’état des lieux pour constater les
faiblesses qui ont été les miennes, les faiblesses qui auront été
celles de mon gouvernement. Le plus important, c’est de constater
qu’on s’est trompé ici ou là et que la prochaine fois, on doit faire
mieux et on conseille à ceux qui sont là de ne pas commettre les mêmes
erreurs pour le pays. Voilà donc, il ne s’agit pas de donner des
leçons, il s’agit de réfléchir. D’ailleurs, quand je fais ces
réflexions, je prends un risque, je m’exhibe, je me soumets aussi à la
critique des autres. Je voudrais que les gens réagissent par rapport à
ce que je dis, là où je me trompe parce que j’ai aussi le droit de me
tromper. Le plus important, c’est que l’on évolue avec le débat dans
ce pays, mais les gens se taisent : ils n’ont pas la substance ou ils
l’ont, mais ils préfèrent la conserver parce qu’ils ont plutôt des
préoccupations de positionnement politicien.

R.O : La loi électorale révisée a été publiée depuis le 24 décembre
2017 et dans votre 17ème tribune intitulée « RDC : Qui doit à qui ? »,
vous faites référence à cette loi alors que  la plupart d’analystes
disent qu’elle est conflictogène à cause du problème du seuil, de la
caution qui est exorbitante et de la machine à voter. Quel est votre
avis ?
A.M : De manière générale, j’apprécie cette loi. Elle va dans le sens
que j’ai souhaité, à savoir le regroupement des partis politiques.
Evidemment, le regroupement pas uniquement pour des besoins
électoralistes, mais plutôt sur fond d’une vision partagée, d’une
idéologie, d’un projet de société, des politiques publiques vers
lesquelles peuvent converger plusieurs partis politiques. Ça, c’est
bon. Je suis déjà contre le clivage actuel : opposition-majorité. La
majorité n’est pas une identité, encore qu’il n’y a plus de majorité.
La majorité présuppose un programme sanctionné par le peuple et un
mandat. Et l’opposition, c’est aussi un mandat pour apporter la
contradiction à ceux qui ont eu la majorité en émettant des
observations sur leurs politiques et en proposant. Aujourd’hui, il n’y
a plus personne qui a un mandat et qui a un projet de la part du
peuple. Donc, il n’y a ni opposition ni majorité. Cette loi est bonne
parce qu’elle va favoriser le regroupement ; les petits partis
politiques n’apportent rien. On ne peut être à deux ou à trois et
porter un projet pour toute une nation, c’est de l’imposture. Par
contre, ceux qui sont des brillants personnages, qui ont un parti avec
deux ou trois militants de leurs familles, mais qui se révèlent
brillants universitaires, peuvent mieux se démarquer dans des grands
ensembles en étant avec les autres, en les fédérant autour des idées
qu’ils portent, quitte à ce qu’on avance et qu’on ait le mandat du
peuple sur base des projets. Donc, le seuil va dans le sens de
regroupement. Mais, ces partis qui vont avoir le seuil et qui auront,
de ce fait, démontré qu’ils ont l’ancrage dans le peuple, l’adhésion
du peuple pour avoir travaillé en lui, il faudrait les soutenir et les
encourager parce qu’ils travaillent pour la nation. Il existe une loi
qui prévoit le financement des partis politiques avec deux grandes
rubriques. La première, c’est le financement au profit du
fonctionnement permanent des partis politiques, c’est 1 % du budget de
l’Etat. L’autre rubrique est de 2 % du budget de l’Etat au titre des
ressources ou des quotités. On doit rembourser les frais de campagne
engagés de manière générale par les partis et en particulier par les
candidats présidents de la République. Cette loi existe. Nous l’avons
faite voter dans le cadre de la coalition portée par le PALU et
dirigée par Gizenga en juin 2008. Elle avait pour vocation de donner
une espèce d’égalité de chances entre les partis, ceux qui sont au
pouvoir, voire ceux qui sont dans l’opposition, leur donner la chance
pour qu’ils aient des moyens de se déployer dans le pays, d’encadrer
la population, de l’amener à avoir une conscience nationale. C’est une
production citoyenne et sociale pour laquelle il faut une rétribution.

R.O : Mais, cette loi n’a jamais été appliquée comme la plupart des lois.
A.M : Jamais appliquée parce qu’elle devait l’être au quinquennat
suivant, c’est-à-dire 2012-2016. La majorité au pouvoir ne l’a pas
voulu. Mauvaise volonté ou ignorance ? Je n’en sais rien. Donc, on n’a
pas remboursé les frais de campagne aux candidats qui ont franchi un
certain seuil acceptable. Je pense à Kabila lui-même. Il a engagé des
frais et je pense que c’est de l’argent à lui propre et qu’il fallait
lui rembourser. Son parti aussi. Le PALU compris. Kamerhe, par
exemple, était candidat et a eu un seuil respectable de plus de 5 %.
Tshisekedi aussi. Ils auraient eu des moyens d’abord pour rembourser
les frais qu’ils ont dû emprunter ou reconstituer les fonds de leurs
militants pour leur permettre de fonctionner. Au-delà de ces
remboursements, le fonctionnement c’est 1 % en moyenne d’un budget de
5 milliards USD pendant ce quinquennat. Ça signifie 50 millions USD à
repartir sur une moyenne de 20 à 25 partis politiques. Ce qui pouvait
faire autour de 2 millions USD par an, plus ou moins 10 millions USD
en 5 ans. C’aurait permis aux partis politiques qui ne sont pas au
pouvoir d’avoir les moyens de leur indépendance face au pouvoir en
place et face à d’autres lobbies.

R.O : Est-ce que la majorité en place ne s’affaiblirait pas en
finançant les partis politiques ?
A.M : Elle s’affaiblirait si le critère pour être fort est l’argent ou
les armes. Mais, si le critère c’est l’excellence, c’est la qualité
des idées, c’est la production de la pensée, elle serait en même
position que les partis de l’opposition pour que le pays avance. Les
meilleurs de nos intellectuels ne sont pas dans des partis politiques
parce que  c’est la précarité là-bas. On dit qu’à vaincre sans péril
c’est triompher sans gloire. Donc, les partis politiques au pouvoir ne
doivent pas se féliciter d’être forts parce que tout simplement ils
ont de l’argent que les autres n’ont pas. Ils doivent être forts parce
que dans la compétition d’égal à égal ils montrent une certaine
transcendance. C’est ce qui fait que dans d’autres pays, même le parti
qui est dans l’opposition n’a pas besoin, à la limite, d’aller
quémander le pouvoir d’une majorité dont il désapprouve la politique.
Ce qui est déjà un paradoxe. Ils veulent y aller tout simplement parce
qu’ils ont besoin d’un peu de ressources, d’un peu de revenus, de
donner du travail aux militants pour qu’ils aient une certaine
capacité de financer les élections et le fonctionnement. Ça devait
l’être par le soutien de l’Etat et ce n’est pas le cas. C’est ce qui
fait que les partis de l’opposition, au lieu d’attendre les élections,
font la débauche pour aller gérer avec ceux dont ils contestent la
politique.

R.O : La loi électorale serait plus efficiente si, à travers le seuil,
les partis politiques étaient financés ?
A.M : Oui. Si en contrepartie, l’Etat vous soutient aussi. Les deux
lois se tiennent et la loi électorale indique un seuil d’éligibilité
pour que vous soyez viables et méritez de la République. C’est que
vous avez une politique, une masse critique pour être au Parlement, un
minimum de ressources. En contrepartie donc, l’Etat vous soutient. De
la sorte, les ressources de l’Etat qui ne sont que, comme le dit la
loi, subsidiaires, viennent compléter les cotisations et les dons des
militants. A partir de ce moment-là, on peut financer la caution avec
les cotisations et on peut financer les élections et le fonctionnement
avec les subsides de l’Etat. Les deux mis ensemble donnent de la force
aux partis. Dans le cas en espèce, on demande aux gens une caution
prohibitive d’environ 5 millions USD pour les partis qui vont être à
tous les échelons, de l’échelon présidentiel aux Conseils de secteurs
et de chefferies, plus ou moins 14 000 candidats. C’est 5 millions USD
de caution quand on fait la sommation. Ces partis qui vont mobiliser
cette caution à travers les dons et les cotisations de leurs militants
seront obligés de l’utiliser non pas pour la campagne, mais aussi pour
financer l’Etat  qui devait, par contre, les subventionner et les
soutenir.

R.O : Seuls le PALU et le PPRD pourraient avoir cet argent.
A.M : Oui, le PALU, parce que nous sommes au pouvoir dans les
conditions que vous connaissez. Mais, ça ne m’empêche pas de demander
que ce soit le cas pour les autres partis politiques. Je veux qu’il en
soit ainsi demain si nous ne sommes plus au pouvoir. C’est le cas avec
le PPRD demain et après-demain. On ne sera pas au pouvoir
éternellement. On a eu un  parti fort qui a eu un pouvoir que plus
jamais personne n’aura dans ce pays. C’était le Parti-Etat,
c’est-à-dire que le sol et le sous-sol appartenaient au MPR. Mais
quand ils ont quitté l’Etat, ils n’ont pas eu même un lopin de terre,
même pas un dollar, c’était la mort subite. Tout leur appartenait en
tant qu’Etat et ils n’avaient rien en privé parce qu’ils n’étaient pas
privés. Le PPRD finira par ne pas être au pouvoir. Il pourrait être
déserté par les militants ; les militants qui, du reste, n’ont pas la
coutume de cotiser. Et quand ces militants cotisent, c’est parce
qu’ils ont des postes de responsabilité. Donc, ce sera la mort subite.
C’est un combat de libération, un vrai combat de libération qui fait
d’ailleurs qu’il n’y aurait plus désormais de chamailleries pour que
des gens qui n’ont pas gagné cherchent toujours à aller au pouvoir. Le
PALU ne défend pas ça pour lui-même. Nous avons une position marginale
dans les institutions pour des raisons évidentes. Nous ne sommes pas à
la mangeoire comme les autres. Mais, là n’est pas le problème. Le
problème, c’est qu’il soit désormais entendu que le président qui
vient, le prochain président, doit être trop fort non parce qu’il a
l’argent, mais plutôt parce qu’il a de bonnes idées qu’il soumet à la
compétition des autres qui sont aussi forts financièrement et que la
différence se dégage à partir de la qualité des idées, des
propositions, des visions.

R.O : 31 décembre 2016 – 31 décembre 2017, cela fait aujourd’hui plus
d’une année que l’Accord de la Saint Sylvestre a été signé. Pour vous
Adolphe Muzito, quel bilan faites-vous de sa mise en application ?
Entretemps, il y a les laïcs catholiques qui ont commencé des
manifestations, des marches, pour réclamer la mise en application
intégrale dudit Accord. Pendant ce temps, la majorité pense que ça va
mieux, l’opposition, par contre, est d’avis que le bilan est
calamiteux. Quelle est votre analyse ?
A.M : En termes d’abord de bilan d’exécution de l’Accord de la
Saint-Sylvestre, il ne faut pas parler de cet Accord, il y a celui qui
l’a précédé qui a échoué dans l’application. On n’a pas organisé les
élections parce qu’on a réduit le dialogue à la seule problématique
des élections comme si les élections étaient un problème technique.
Les élections n’ont pas eu lieu parce que la démocratie n’a pas
fonctionné, parce qu’il n’y a pas un rapport des forces entre le
peuple et les dirigeants politiques qui soit tel qu’un dirigeant ne
puisse pas se permettre de ne pas donner au souverain la parole. C’est
une crise sociétale, une crise politique, une crise économique et une
crise sociale. C’est plusieurs crises à la fois et on n’a pas voulu en
parler pendant le dialogue, alors que le dialogue de Sun City voulait
que l’on fasse un état des lieux de l’échec de l’ancien régime. Le
fait qu’on n’ait pas organisé les élections consacre l’échec du
régime. C’est l’échec de la société. Il fallait donc examiner tout
cela. Il y a eu un premier accord qui n’a pas réussi et un deuxième
n’a pas non plus réussi. On a mis en place un gouvernement et l’accord
était mal conçu en ce qu’on a dit qu’il fallait que les candidats
viennent de l’opposition. Les candidats dans un gouvernement de
coalition viennent de la coalition, quelle que soit la provenance du
candidat Premier ministre. Celui-ci passe par la coalition pour qu’il
soit le produit de la coalition et non pas de l’opposition.

R.O : L’Accord était déjà mal parti ?
A.M : Oui. D’abord, c’est anticonstitutionnel de dire que le candidat
Premier ministre vient de l’opposition. S’il est de l’UDPS pour
équilibrer le rapport des forces parce que c’est le principal parti de
l’opposition, il fallait dire que le candidat vient de la coalition
qui sera formée entre la majorité entre guillemets et l’opposition
entre guillemets. De sorte que l’UDPS donne son candidat qui est
accepté dans le cadre de la coalition pour appliquer une politique
consensuelle. A ce moment-là, on cesse d’être opposition et on cesse
aussi d’être majorité de l’autre côté. C’est un gouvernement de
coalition parce que s’il y avait une majorité on n’aurait pas fait
appel à l’opposition.

R.O : Quel est alors  votre bilan ?
A.M : Le bilan, c’est qu’on a mal formé le gouvernement. Le CNSA (Ndlr
: Conseil National de Suivi de l’Accord) a été mis en place sans texte
organique. Il n’a pas de pouvoir de sanctions, ce n’est pas donc un
organe de suivi et de contrôle et les élections n’ont pas eu lieu.
Pour moi, il faut reprendre les choses, mais en préservant les acquis.

R.O :   En termes de pourcentage, ça ferait combien et quels sont les
acquis pour vous ?
A.M : Je ne peux pas quantifier une question qui est qualitative. On
n’a pas appliqué l’accord. Il y a des choses qui ont été faites : on a
mis en place un gouvernement, mais dans des conditions qui n’étaient
pas conformes à l’accord qui, lui-même, était mal ficelé. On a mis en
place une institution sans texte organique, sans pouvoir de sanctions
sur le gouvernement. C’est même un double emploi que d’avoir un CNSA
en même temps qu’on a un Parlement qui a compétence de sanctionner le
programme du gouvernement. C’est de l’imbroglio. Voilà, on en est
encore là. Je pense quant à moi qu’il faut que l’on se retrouve.

R.O : Donc, on est dans la cacophonie et la confusion.
A.M : C’est la confusion totale. C’est une crise sociétale. Les autres
ont fait des guerres quelque fois. La société se construit avec ce
genre d’erreurs. Pour ma part, je dis que le rapport des forces que
vient de créer l’Eglise catholique comme société civile est une très
bonne chose pour que le gouvernement sente qu’il est faible et qu’il
ne peut devenir fort qu’en respectant ce que la société, à travers les
corps intermédiaires, veut, y compris par exemple, les écouter.
Pourquoi on n’a pas appelé l’Eglise pour dire qu’est-ce que vous
voulez, qu’est-ce que vous proposez ?

R.O : C’est une déclaration forte de la part d’un membre de la majorité.
A.M : Il n’y a plus de majorité s’il vous plaît. Notre majorité s’est
faite à travers une alliance sanctionnée par le peuple. C’est le
peuple qui nous a mariés en nous donnant un mandat. Ce mandat, il nous
a dit que c’est 5 ans, vous êtes majorité pendant 5 ans et après vous
n’êtes plus rien. Mais, il se fait que pour n’avoir pas organisé les
élections nous avons, par imposture, confisqué le pouvoir du peuple
dont chacun est redevable vis-à-vis de lui. Nous ne sommes pas, nous
PALU, au gouvernement du fait de notre alliance avec Kabila, mais
plutôt du fait que nous étions là et que nous étions obligés de gérer
le pouvoir, quitte à rendre compte le moment venu. Moi, j’ai hâte que
le peuple vienne nous engueuler. Nous ne sommes plus dans une
majorité, sinon on ne ferait pas appel à l’opposition. Nous attendons
que l’UDPS vienne nous joindre pour qu’on gère un pouvoir sans mandat
pour lequel nous serons sanctionnés, quitte à ce que chacun se
défende.

R.O : Donc, les catholiques doivent être écoutés.
A.M : Les catholiques doivent être écoutés et ils doivent continuer à
créer le rapport des forces. La société a besoin des corps sociaux,
des corps intermédiaires qui font la jonction entre le sommet et la
base pour qu’ils soient des intermédiaires entre ceux d’en bas et ceux
d’en haut et qui, quelque fois, aident le peuple à comprendre les
difficultés des gens d’en haut. On ne peut pas avoir une nation forte
sans des églises fortes aussi bien sur le plan spirituel, atemporel
que temporel. On ne peut pas avoir un pays, un Etat fort sans
syndicats forts. On ne peut pas avoir un président respecté s’il n’est
pas assis sur des corps sociaux solides qui le font respecter pour que
sur le plan diplomatique il se fasse respecter. On ne peut pas avoir
un Etat fort si on n’a pas les trois institutions qui se contrôlent
mutuellement, c’est-à-dire le législatif, l’exécutif et le judiciaire.
Tout cela est vide. Et voilà pourquoi notre pays est faible et,
par-delà, son président.

R.O : Les laïcs catholiques ont dit qu’ils ne baisseront pas les bras,
le gouvernement, de son côté, a dit qu’il ne continuera pas à
autoriser les marches. Comment entrevoyez-vous la suite ?
A.M : C’est un bras de fer dont le pays a besoin. Le pays a besoin des
crises. En tant que dialecticien, je suis adepte des crises. On ne
construit que sur la base du négatif et du positif. C’est bon pour
notre pays qu’il y ait une église qui fait pression sur le
gouvernement pour dire attention ce n’est pas vous le souverain, vous
gérez par délégation de souverain et on peut vous déloger. Et que dans
l’entretemps, le pouvoir, conscient de cela, se doit de dire que je ne
ferai plus de telles bêtises. Je ne comprends pas que le gouvernement
ne se soit pas fait pardonner en expliquant, par exemple, pourquoi en
2016 il n’a pas organisé les élections, pourquoi il ne les a pas non
plus organisées en 2017. Je ne comprends pas que le gouvernement n’en
soit pas arrivé à ne fût-ce que mentir même au peuple afin de lui
faire voir qu’on a peur de lui c’est pourquoi on lui a menti. Si vous
ne rendez pas compte, c’est-à-dire que ce peuple n’existe pas pour
vous. C’est très grave.

R.O : Vous vous adressez au président Kabila ?
A.M : A lui-même, à moi-même, à nous tous. Ayons le sens de redevabilité.

R.O :   Voulez-vous dire que c’est ce qui a manqué au Président Kabila
lors de sa conférence de presse ?
A.M : Quand il dit, par exemple, qu’il a réussi, je dis, pour ma part,
qu’il a peut-être réussi par rapport à ses propres objectifs. Quand il
parle des routes, il sied de noter que le Congo a besoin de 58 000 km
de routes et je ne dis pas qu’avec un, deux ou trois mandats on peut
faire ça. C’est 58 milliards USD. C’est plusieurs décennies de
travail. Il n’a fait que 1 500 km sur la route nationale. Du reste,
les ressources ayant servi à leur financement ne proviennent
d’ailleurs pas de l’Etat, c’est plutôt des dons Banque Mondiale, Union
européenne, BAD, etc. C’est un objectif pour deux ou trois
quinquennats. Il a donc atteint son objectif et, pour lui, le résultat
est bon. Mais par rapport aux attentes du peuple, le résultat n’est
pas bon, quitte à expliquer pourquoi. Le plus important c’est
d’expliquer.

R.O : Le président de la République a souligné que conformément à ce
qu’a prévu la CENI, les élections seront organisées en 2018. Adolphe
Muzito y croit-il ?
A.M : Je n’y crois pas. Non pas à cause du problème de la volonté
politique même si c’est le cas, mais surtout du fait du problème
financier. On dit que nous devons financer les élections par nos
propres ressources. Quel est le budget de l’Etat ? C’est 5 milliards
USD, dont 4 milliards USD de ressources propres. Les milliards de
l’extérieur, il ne faut pas y compter et ça ne vient jamais. Les
procédures sont assez sophistiquées et les gouvernements sont faibles
pour les respecter. Quatre milliards, c’est moins que 70 % de
réalisations. C’est le cas pour le budget 2017. Si nous réalisons 60
%, on sera à 3 milliards. Le niveau de mobilisation des recettes
mensuelles, c’est 300 millions USD ; l’essentiel va aux salaires. Il
n’y a pas donc de ressources suffisantes pour qu’en 6 mois on décaisse
500 millions USD dont la CENI a besoin. Pour qu’on soit dans le délai,
il faut avoir l’humilité de demander à la communauté internationale de
nous soutenir. Je suis contre ce concept de souveraineté dans la
pauvreté. La souveraineté se construit dans l’interdépendance des
Etats et des économies. Ce n’est pas seul et isolé que l’on est
souverain, en n’ayant même pas d’armée, en n’ayant même pas une
monnaie stable. C’est de l’imposture de mon point de vue. Nous devons
être humbles. On a besoin des autres autant qu’ils ont besoin de nous.

R.O : Quels sont pour vous les préalables pour que les élections aient
lieu le plus tôt possible et c’est dans combien de temps ?
A.M : D’abord, faisons un Etat de lieux. Constatons que notre Etat est
en dépôt de bilan, nos provinces sont en cessation de paiement, nos
entités décentralisées, nos territoires, nos communes rurales, c’est
le cimetière. J’ai fait un échantillon de 10 entités, c’est la
catastrophe. Et dans l’Entretemps on a des budgets faibles, on gère
mal, on ne rétrocède ni le pouvoir politique aux entités
décentralisées, aux provinces, ni les ressources qui leur sont
dévolues. On a besoin d’un plan d’aide internationale et pour la
transition et pour le prochain mandat. Sinon après les élections, pour
autant qu’elles auraient eu lieu, serait égal à avant les élections.
Ce pays est en cessation de paiement, il est en dépôt de bilan.

R.O : On a besoin d’un plan Marshall pour la RDC ?
A.M : Une feuille de route qui indique ce que nous devons faire
ensemble et avec comme axe essentiel un tronc commun des mesures et
d’actions à conduire sur lesquelles – parce qu’on est un pays en
construction – la classe politique se met d’accord, quitte à ce que
celui qui gagne demain l’applique en y mettant de sa sensibilité.
L’opposition et la majorité sont faibles. C’est ensemble peut-être que
nous pouvons avoir une vue pour que celui qui va venir ne soit le seul
à concevoir une politique dont il aura beaucoup de limites et que ses
opposants ne soient pas capables de le contredire sur les idées parce
qu’ils ont eux aussi une faiblesse de vision.

R.O : Honorable Muzito, aujourd’hui, l’opposition, le Rassemblement,
ne jure que par la transition sans Kabila, le gouvernement, la
majorité, met le cap sur les élections. Quelle est, selon vous, la
solution pour sortir de cette crise ?
A.M : De mon point de vue, les uns et les autres se trompent. La
majorité met le cap sur les élections, on parle des élections à venir,
mais, entretemps, je ne les vois pas, je les vois gesticuler à travers
des réunions publiques. Ils n’évaluent pas leur action pour scruter
l’avenir à partir d’un diagnostic. Ces messieurs ne rendent compte à
personne, même pas à eux-mêmes, à leurs partis, à leurs militants
s’ils en ont. L’opposition dit « transition sans Kabila », mais ils ne
disent pas comment : en le faisant partir ou en obtenant de lui qu’il
démissionne ? S’il démissionne de lui-même, on pourra obtenir de
maintenir la Constitution actuelle en acceptant le principe de
l’intérim par le Président du Sénat qui, s’il ne respecte pas le délai
lui-même, va nous sortir de la Constitution pour passer à la
Constitution de la transition. Si on fait  partir Kabila par la force,
ça dépend du sort qu’on va lui réserver. Ce qui va se passer, c’est
qu’il faut passer par une transition parce que la prochaine autorité
de transition ne peut pas gérer conformément à l’actuelle Constitution
qui prévoit que celui qui gère doit être élu. On sera obligé de
basculer dans un acte de transition qui présuppose la mise en
veilleuse de l’actuelle Constitution et la rédaction et l’adoption
d’une autre constitution qui ne limite plus les mandats. Sans Kabila
pendant la transition égale Kabila après la transition parce qu’on va
changer de constitution en passant par la Constitution de la
transition. Il faut faire le choix. Ou bien on veut cet accord et on
le respecte. Celui-ci maintient Kabila au pouvoir jusqu’aux prochaines
élections et, par conséquent, il ne se représente plus  par la suite.
Ou on dit transition sans Kabila, alors on passe à une transition avec
un acte constitutionnel et on rédige à la fin de la transition une
nouvelle constitution qui, celle-là, ne limitera pas les mandats de
Kabila dont ils ne veulent pas. Encore qu’ils devaient être opposés à
sa politique plutôt qu’à sa personne. La perspective ne doit pas être
celle de changer de visages, la perspective doit être celle de changer
de politiques. Je ne sens pas les politiques publiques de ceux qui
s’opposent non pas à la politique de Kabila que moi je combats, mais à
sa personne. Les gens pensent qu’ils tireront leur légitimité dans le
combat, la lutte contre la personne de Kabila, même si ce combat est
légitime sur le plan citoyen. Ils doivent tirer leur légitimité dans
la qualité des propositions alternatives qu’ils vont faire au peuple,
mais on n’y travaille pas. On gesticule, on fait le tour du monde.

R.O : Qu’est-ce qui est fait au niveau du PALU?
A.M : Je m’exprime et le PALU s’exprime à sa manière. Gizenga nous
enseigne qu’en 60, on était plus préoccupés par le départ du Blanc que
nous voulions voir partir, ne sachant pas qu’une fois celui-ci parti
c’est nous qui devrions gérer. On n’a pas eu le temps de travailler
ensemble, de discuter pour concevoir des politiques publiques au point
même qu’on a été absent à la table ronde économique alors que c’était
là qu’on devait tirer les ressources qui devaient nous permettre de
construire le pays. Donc, l’opposition pense qu’elle aura une
légitimité pour avoir été opposée à la personne de Kabila. C’est ça la
source du succès comme en ‘60. La source de légitimité de nos pères
fondateurs, c’est le fait d’avoir dit aux Blancs qu’il faut partir
alors qu’en réalité, c’était la lutte du peuple, pas des politiciens.
La lutte des politiciens, c’est de gérer le pays en ayant un projet de
société, en vendant au peuple un contrat. J’ai l’impression qu’on ne
travaille pas sur les contrats sociaux. On est dans les
gesticulations, dans les attaques personnelles, dans des soutiens aux
personnes. Ceux de la majorité soutiennent Kabila au lieu de soutenir
sa politique ou de lui en proposer une, ceux de l’opposition veulent
le départ de Kabila tout en voulant aller à sa mangeoire sans
politiques alternatives. Ça me déplaît. Ça me déplaît ce clivage
majorité-opposition. La majorité n’est pas un projet, une identité,
l’opposition non plus. Quelles sont alors les identités qui vous
caractérisent sur fond desquelles vous allez demander le mandat du
peuple ?

R.O : En guise de conclusion, quel message pouvez-vous adresser à ces
millions des Congolais qui vous suivent à travers le pays et à
l’étranger ?
A.M :   Le message, c’est celui de se considérer comme le vrai
souverain, d’être le vrai souverain, de s’organiser pour revendiquer.
L’Eglise catholique donne le ton pour que nous politiciens, bien qu’on
soit aussi de la société civile (les partis politiques font partie de
la société civile), les syndicats soient au-devant de la scène pour
revendiquer démocratiquement l’application des textes de la
République, le respect des accords de la classe politique. De sorte
que si les élections n’ont pas eu lieu, personne n’en déduise que
c’est parce que Kabila est fort, parce que le peuple est faible. Le
peuple ne doit pas se plaindre en des termes tels que « Ye azo pekisa
biso tosala marche » (Ndlr : il nous interdit d’organiser les
marches). Il (Kabila) ne peut pas accepter que vous organisiez la
marche pour le faire partir. C’est à vous d’être fort ou faible. Ne
prions pas que « Nzambe apesa biso mokonzi ya malamu » (Ndlr : Que
Dieu nous donne un bon dirigeant). C’est vous  qui devez créer les
dirigeants qu’il vous faut.