Ministère de l’Information : historique

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(Par P.O. Jean-Chrétien EKAMBO)

Le 30 juin 2010, notre République atteindra 50 ans d’indépendance. Que d’acteurs disparus en un demi-siècle ! Heureusement, les écrits de presse restent. Et surtout, ils témoignent. Alors,  pendant toute une année, Le Phare va offrir à ses lecteurs un précieux cadeau : raconter et conter ce que la presse a vu et entendu, aussi ce qu’elle a eu à provoquer ou le silence qu’elle a dû s’imposer. Non seulement pendant, mais aussi avant et après l’indépendance. Désormais, aucun oubli n’est permis : le journaliste est et demeure vraiment l’historien du présent.

Le Congo ayant cessé d’appartenir au roi Léopold II par la loi promulguée le 15 novembre 1908, l’autorité coloniale devint réellement bicéphale. D’une part il y avait le Ministère des Colonies, faisant partie du gouvernement belge à Bruxelles. Il avait la mission de traduire en politique concrète la vision générale qu’avait du Congo le gouvernement de Sa Majesté. D’autre part, sur place au Congo, la colonie était administrée par un « Gouvernement général », sous l’égide du Gouverneur général du Congo. Et après la Première guerre mondiale et la défaite de l’Allemagne, ses colonies rwandaise et burundaise furent confiées par la SDN (Société des Nations) à la tutelle de la Belgique, qui administra ainsi trois entités coloniales.

Le gouvernement général était composé de « services », comparables aux ministères d’un Etat. Il y en eut pendant la Seconde guerre jusqu’à 13 au sein du gouvernement général du Congo belge. Ainsi, l’information n’était que l’une des matières techniques gérées par l’administration. De toutes les façons, le gouvernement général était appelé à appliquer en colonie simplement la politique telle qu’élaborée par le gouvernement belge et transmisse par le biais du ministère des Colonies.

La propagande nazie

Depuis l’installation du régime nazi en Allemagne en 1933, une intense propagande fut réalisée par les services d’Adolf Hitler, surtout par l’intermédiaire de la radio. L’un des principes les plus attrayants proclamé était alors celui de « Deutshland über Alles », c’est-à-dire : la réunification en une ligue d’Etats (minorités) de souche germanique, sous l’hégémonie de l’Allemagne.

Et, après l’annexion de l’Autriche le 11 mars 1938 selon cette formule du pangermanisme, la propagande nazie fut réorientée vers d’autres pays européens, dont la proche Belgique. Ainsi, dès 1939 le gouvernement belge se sentit obligé de réagir. Il prit trois mesures préventives. Primo : l’Etat belge fit une déclaration proclamant sa neutralité le 3 septembre 1939. Secundo : sur demande du Roi, le Premier ministre Hubert Pierlot protégea l’unité du pays en élargissant son gouvernement, dont cinq ministres sur dix-huit étaient issus du Parti socialiste, jusque-là en opposition. Tertio : Hubert Pierlot mit en place à la même date un ministère de l’information, ayant pour mission principale le « contrôle » des médias.

En effet, l’Etat belge était pris entre le marteau et l’enclume. D’une part, en vertu de sa neutralité, la Belgique ne pouvait accepter de laisser passer sur son sol les troupes de la France et de l’Angleterre, qui lui servaient pourtant d’Etats « garants ». D’autre part, face à cette situation, le gouvernement français dirigé par Paul Reynaud se demanda nerveusement et, à plusieurs reprises à la radio, s’interrogea publiquement si la Belgique était « pour ou contre » les Alliés. Cette campagne médiatique anti-belge dura près d’un mois.

En tout cas, alors que son territoire était envahi depuis le 10 mai par les soldats d’Adolf Hitler et la capitulation signée huit jours plus tard, le gouvernement belge se trouva dans un gros embarras. La neutralité était bafouée et, surtout, les ministres belges durent se réfugier précisément à Poitiers (France) d’abord et ensuite à Londres (Angleterre). Il y avait donc là un grand travail d’explication que le gouvernement belge devait mener auprès de ses hôtes. Arthur Wauters fut le premier titulaire du portefeuille de l’Information créé à cet effet, qui disparait cependant au remaniement du 5 janvier 1940. Intégré dès lors au sein du ministère des Communications et PTT sous Antoine Delfosse, il disparait de nouveau dès l’invasion allemande le 10 mai 1940 avant d’être rétabli le 2 octobre 1942 dans le gouvernement en exil à Londres, avec le même ministre, mais avec comme mission « la propagande belge à l’étranger ».

Entre-temps, à l’intérieur de la population belge elle-même, la propagande nazie est concentrée sur le peuple flamand, cette « flamenpolitik » ciblant les Flamands comme une minorité faisant partie de la grande nation aryenne. Les Flamands furent ainsi incités à se révolter contre le dominateur wallon et à rejoindre leur terre de prédilection, l’Allemagne. Et pour allier la parole à l’acte, les officiers allemands prenaient le soin de ne retenir comme prisonniers que les soldats wallons capturés ; les soldats flamands étaient alors « libérés », parce que considérés comme frères.

Ainsi qu’on peut s’en rendre compte, une contre-propagande belge s’imposait à tout prix. Elle avait à se déployer à la fois sur l’axe externe et sur l’axe interne.

La propagande belge

En tout cas, la Belgique n’était pas dépourvue d’expérience en cette matière. En effet, peu après la Première guerre mondiale, il avait été institué le 4 février 1920 un ministère de la Guerre au sein du gouvernement dirigé par l’avocat catholique Léon Delacroix (du 2 décembre 1919 au 3 novembre 1920). Remplaçant la classique terminologie de ministère de la Défense nationale, la nouvelle appellation avait pour vocation de confirmer la volonté de l’autorité publique de poursuivre une autre guerre, celle pour le redressement du pays, pour la préservation de l’unité de la nation à travers la nouvelle coalition gouvernementale tripartite, celle de remobilisation de toute la population du pays.

Les réformes économiques et sociales initiées dans cette après-Première guerre mondiale furent fructueuses. Cette positive expérience des années 1920 allait donc servir de repère au nouveau ministère de l’Information à mettre sur pied en Belgique en ce début de la Deuxième guerre mondiale.

En fait, dans l’équipe gouvernementale partie en exil en Angleterre se trouvaient trois personnages importants : Paul-Henri Spaak (1889-1972), Premier ministre socialiste avant la guerre (1938-1939) revenu au sein du gouvernement d’Hubert Pierlot en qualité de ministre des Affaires étrangères, Camille Gutt (1884-1971) comme ministre des Finances (futur premier directeur général du Fmi, de 1946 à 1951) et Albert De Vleeschauwer (1897-1971), ministre ayant pris l’appellation d’administrateur des Colonies.

Au regard de cette composition gouvernementale, c’est donc pratiquement au ministre des Affaires étrangères que revint l’obligation d’assumer les tâches de propagande pro-belge. La diplomatie et l’information se trouvèrent ainsi conjuguées pour construire l’ossature de ce qui devait être d’abord une contre-propagande visant à effacer l’image négative d’une Belgique aux allures de « traitresse » et, ensuite, une propagande offensive, portant sur les potentialités et l’apport réels de la Belgique à la guerre menée par les Alliés.

Cela étant, outre la diplomatie proprement dite, deux mécanismes furent élaborés et mis en place : une cellule de propagande cinématographique aux Etats-Unis et une station de radio à Léopoldville.

La cellule de propagande par le cinéma fut installée aux Etats-Unis. Son superviseur était le cinéaste André Cauvin (1907-2004), ancien collègue avocat de Paul-Henri Spaak. L’exploit réalisé par cette équipe fut notamment le film « Congo », tourné sur place en colonie en 1942-43. A sa sortie aux Etats-Unis en février 1945 et distribué par Warner Bross, il fut projeté dans la moitié des 21.000 salles de cinéma américaines. Les images de ce film montraient notamment l’effort de guerre assuré par les indigènes du Congo, aussi bien dans l’extraction du latex (caoutchouc) que dans la production des usines installées en colonie.

En ce qui concerne la radio, il y eut d’abord le lancement de la Radio Congo Belge le 1er octobre 1940 avec un émetteur de 7,5 kws. Ce jour, le Gouverneur général du Congo belge Pierre Ryckmans prononça ces paroles lourdes de signification : « Léopoldville, capitale du Congo se trouve être aujourd’hui la capitale de la Belgique indépendante ». Ce fut ensuite l’ouverture le 16 mai 1943 de la RNB (Radio nationale belge) délocalisée à Léopoldville. Mais, avant la RCB et la RNB, il y avait la Radio-Léopoldville, une station bâtie par les pères jésuites du collège Albert 1er (actuellement Boboto) et depuis 1939 la Radio Congolia, une station privée appartenant à Jean Hourdebise. Toutes ces radios fonctionnaient alors sous autorisation du Gouverneur général.

L’administration de l’information

C’est dire que les médias étaient à l’époque déjà sous contrôle du gouvernement général de la colonie. Du ministère de l’information en exil était alors attendue la ligne de politique générale, surtout que le ministère des Affaires étrangères fut été délesté des prérogatives de propagande en octobre 1942.

Le premier chef du service de l’information et de la propagande au sein du gouvernement général du Congo fut Carl Goebel, dès 1940. Ancien journaliste dans l’organe belge La Patrie en 1918, il arriva au Congo principalement comme fondateur en 1929 de Prescobel (Presse coloniale belge), une sorte d’agence d’information qui recueillait les nouvelles africaines et en alimentait le quotidien bruxellois Le Soir. Il quitte le Congo pour raison de santé en novembre 1944 et, ponctuellement, rédigera quelques chroniques pour la Radio Congo belge, avant son décès en 1959.  

Dans sa fonction administrative, Carl Goebel ne se préoccupait pas seulement de la presse écrite, mais également de la Radio Congo Belge, surtout qu’elle avait fini par  ouvrir ses antennes aux émissions pour Africains, sur la fréquence ondes courtes de 19 m 56. En fait, ces émissions eurent tellement de succès auprès des populations indigènes que l’administration coloniale pensa à aller plus loin.

Effectivement, à la sortie de la guerre en septembre 1944, il fut ouvert quatre sections neuves : presse, radio, cinéma et bibliothèques. Ces sections composèrent alors le « bureau de l’information pour indigènes », nouveau bureau créé le 12 octobre au sein du Service des affaires indigènes du Gouvernement général.

Le premier chef de ce bureau fut Jean-Paul Quix, ancien administrateur territorial à Watsa, en province Orientale. C’est aussi à ce jeune bureau qu’incomba la tâche d’initier et d’encadrer le premier journal pour indigènes, La Voix du Congolais. Tombé malade peu après, rentré en Belgique et décédé, Jean-Paul Quix fut remplacé par Jean-Marie Dumont, administrateur territorial venu de Matadi. Ce dernier poursuivit l’encadrement du journal La Voix du Congolais. Plus tard, H. Domont succéda à J.-M. Dumont. Ce dernier mit un accent particulier sur le développement des bibliothèques.

En tout cas, le bilan du « bureau de l’information pour indigènes » a été jugé abondant en 1953. Il indique que « les livres sur l’histoire ou la géographie du Congo ont un succès constant » et aussi que « les récits de voyages et les petits manuels techniques sont très prisés ». Les rapports suivants du bureau indiquaient la gestion suivante : année 1956 : 187 publications, dont 23 journaux et 87 publications pour indigènes ; année 1957 : 295 publications ; année 1958 : 354 publications.

Cependant, en dehors de la gestion de l’information proprement dite par l’administration, depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, la Belgique ne lésina guère sur les moyens de propagande à mener pour l’image de marque de son œuvre coloniale. Le clou de cette pratique fut la création sous le mandat du ministre des Colonies Auguste Buisseret (1954-58) de l’opulent Office de l’Information et des relations publiques, créé par décret du 27 avril 1955. En réalité, cette tendance pour les dépenses de propagande était largement justifiée par le fait que le financement ne provenait pas du budget ordinaire de la métropole, mais bel et bien de celui de l’Etat colonial, comme le révéla Jef Van Bilsen dans La Revue Nouvelle de mai 1958.

Cela dit, en dépit de la création de cet Office, après un regroupement technique des services opéré sous le Gouverneur général Léon Pétillon, le bureau devint un véritable Service de l’information, c’est-à-dire une 3ème direction rattachée alors à la 2ème direction générale du gouvernement général, administrée par le directeur général Antoine-Hubert Lemborelle. Quoi qu’il en soit, des évolués comme Patrice Lumumba estimaient peu le fonctionnement de cette information de l’Etat : « La radio officielle ne sert qu’à diffuser du matin au soir de la musique de danse, des cantiques religieux et la propagande de l’Administration coloniale ».

Cette pratique fut alors considérée comme « paternaliste », à telle enseigne que c’est juste une année avant l’indépendance (1959) que le Gouverneur général Cornélis procéda à la nomination d’un Congolais au poste de commissaire général adjoint à l’information, Jean Bolikango, sous les ordres du commissaire général Réginald Hemeleers. Quoi qu’il en soit, à l’indépendance en 1960, même le nouveau gouvernement de la République éprouva beaucoup de difficultés à ne pas considérer les médias, surtout officiels, comme instruments de propagande.

 

Prochaine chronique : La presse divise l’Abako et le MNC

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