Ministère du Commerce : les dérogations tuent la production nationale

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Le ministre du Commerce a rendu publics, le dernier week-end, six arrêtés portant interdiction d’importation, pour une période de six mois, d’un certain nombre de produits jugés négativement concurrentiels à la production nationale. C’est le cas des bières et
boissons gazeuses sur l’ensemble du territoire national, des ciments gris, clinckers, sucres bruns, barres de fer pour la partie Ouest de la République mais aussi des sacs, sachets, emballages, bouteilles d’eau, boissons non alcoolisées et films en plastique, etc.

Le souci du gouvernement congolais de protéger l’industrie locale de la concurrence déloyale étrangère est largement partagé au sein de l’opinion nationale. En effet, l’un des préalables à la création des richesses nationales consiste à booster les investissements nationaux comme étrangers focalisés sur la mise en valeur des matières premières
internes. Avec un marché national représentant plus de 80 millions de consommateurs, le slogan « consommons congolais » devrait trouver sans traduction dans les achats prioritaires, par les citoyens congolais, de ce qui sort des industries lourdes et légères locales.

Ce qui tourmente de nombreux esprits dans l’affaire, c’est la
politique des « essais et erreurs » en vigueur dans le secteur de
l’import. Chaque fois qu’on interdit l’importation d’un produit donné
(sucre, ciment, bière, boisson gazeuse, barre de fer, tôle, bouteille
d’eau, poulet, sachets en plastique), il y a toujours des dérogations
qui sèment le bordel.
Que se passe-t-il ? Les initiés le savent très bien. Sous couvert des
dérogations, une large brèche est ouverte à une sorte de maffia
économique, constituée de réseaux d’importateurs qui reconstituent
rapidement des stocks inépuisables des produits « interdits »,  avec
des documents d’entrée antidatés, de sorte qu’à l’échéance de 6 mois,
l’autorité ayant décidé de faire le ménage pour promouvoir la
production locale se trouve dans une situation fort embarrassante :
soit reconduire son moratoire, soit s’exposer à une « mort politique »
certaine.
S’agissant précisément des dérogations, on va assister à la naissance
d’un nombre illimité d’associations sans but lucratif et
d’établissements d’utilité publique chargés de couvrir les
importations hors-délai des produits interdits.
Rémy Musungayi, pour ne pas le citer, alors ministre de l’Industrie,
n’avait pas survécu, en 2014, à sa mesure portant interdiction
d’importation et de fabrication des sachets, emballages et ustensiles
en plastique. S’il n’avait pas été remanié, le pays serait déjà fort
avancé dans la lutte contre les produits non biodégradables.
Avant comme après Jean-Lucien Busa, la RDC a déjà connu son lot de
paquets d’arrêtés réglementant l’importation et la commercialisation
de certains produits des secteurs de l’alimentation, de la
construction, de la santé, du transport, etc. On rappelle, à ce
propos, que la mesure du gouvernement Matata interdisant l’importation
des véhicules d’occasion vieux de plus de 10 ans a été revue et
corrigée, dans le sens de la prolongation de l’âge d’usure de ce type
de véhicules à 20 ans.

Frontières poreuses… « services multiples »

La bataille que le ministre ayant le Commerce dans ses attributions
risque de ne pas gagner, c’est celle des contrôles des « portes »
d’entrée de la République. La RDC compte tellement de frontières
poreuses que les produits et biens importés entrent de partout, avec
ou sans la complicité de la multitude de « services » qui y opèrent. A
Yema et Lufu (Kongo Central), au beach de Kinshasa, à l’aéroport
international de Ndjili, Kasumbalesa, Lubumbashi (aéroport), Zongo
(Sud-Ubangi), Aba (Ituri), Kasindi (Nord-Kivu), Goma, Bukavu, Uvira,
Kalemie, Moba, Pweto, Kisangani (aéroport), les bords des lacs Kivu et
Edouard…les contrôles des marchandises se déroulent de la manière que
l’on sait, à savoir au rythme des « parapluies » protecteurs de
certains opérateurs économiques et particuliers affairistes.
Le désordre est organisé de manière que la fraude bat son plein. En
conséquence, le marché congolais va continuer à être inondé, à compter
de mars jusqu’en septembre 2018, de tout ce qui est interdit
d’importation, à savoir ciment gris, sucres bruns, sachets plastiques,
barres de fer, bières, boissons gazeuses, drogues, alcools de plus de
45° en volume, etc.
Dans six mois, le constat sera amer : rien n’aura changé. Quant au
ministre Jean-Lucien Busa, dont chacun salue la détermination à sauver
et promouvoir la production nationale, rien ne garantit qu’il sera
toujours à son poste en septembre 2018. Et même s’il y reste,
aura-t-il les épaules suffisamment solides pour résister à la
contre-offensive des puissances d’argent et des lobbies politiques et
du pouvoir qui contrôlent le secteur des importations ?
S’il y avait réellement une volonté politique de pousser les Congolais
à consommer congolais, le lac Tanganyika serait quadrillé tous les
jours de bateaux de pêche modernes pour « récupérer » les poissons
frais qui y meurent de vieillesse… la ligne de chemin de fer
Aketi-Bumba-Mungbere serait réhabilitée pour amener à Kinshasa les
pommes de terre et les haricots qui pourrissent dans les greniers au
Nord-Kivu…le fleuve Congo et ses affluents (Ubangi, Kasai, Kwilu,
Kwango) seraient traversés régulièrement par des bateaux de la SCTP
(ex-Onatra) pour ramasser le « fufu » dans l’ex-Bandundu, les poissons
frais et fumés dans l’ex-Equateur et l’ex-Bandundu…
Et l’Etat n’aurait pas laissé « mourir » la CINAT (Cimenterie
Nationale),  la SOSIDER (Société Sidérurgique de Maluku), la Siderna
(Sidérurgie Nationale) à Masina, la Sozabat (Société Zaïroise de
Batterie) à Masina, la Compagnie Sucrière de Lotokila dans l’ex-
Province Orientale et de Mushie Pentane dans l’ex-Bandundu, la société
textile nationale CPA, etc.

A bien observer le pays économique nationale, c’est comme si la RDC
veut à la fois une chose ( protection de l’industrie locale) et son
contraire (promotion des importations) en refusant de porter
assistance aux unités de production nationale qui ont parfois besoin
de moins de 10 millions de dollars américains pour échapper à la
faillite. Lutter contre certaines importations, c’est louable, encore
faut-il disposer des usines capables de satisfaire les besoins
internes en ciment, sucres bruns, bière, boissons gazeuses, sachets en
plastique à des prix conformes au pouvoir d’achat du Congolais moyen.
Kimp