Mbandaka : le temps des vérités

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L’après-Mbandaka a commencé. Le feuilleton post-conflit donne tout l’air de s’écrire sous le signe de la fracture entre présumés « patriotes » et supposés « traîtres ». Il est vrai que les événements du chef-lieu de la province de l’Equateur exigent que soient recherchés et sanctionnés tous ceux qui ont trahi la patrie, de même que ceux qui ont failli à leur mission de sécurisation des personnes et de leurs biens. Mais, sans une évaluation complète et objective de la situation, en tenant compte des faiblesses et des points forts de notre système de défense, il y a risque de voir les états d’âme prendre le pas sur le souci de la découverte des vérités.
 Oui, le peuple congolais veut tout savoir. Il aimerait en effet qu’on lui explique, de manière claire, si l’armée nationale, la police nationale, les services des renseignements civils et militaires, ainsi que les autorités politiques et administratives, tant nationales que locales, avaient pris les dispositions sécuritaires utiles pour que les Enyele, supposés écrasés à Dongo, ne viennent pas semer le bordel à Mbandaka. Il y a nécessité absolue de dégager les responsabilités.

 L’excuse de la surprise ne tient pas la route dans « l’invasion » de Mbandaka par ces rebelles qui s’étaient fait connaître à tous depuis septembre 2009, lors des affrontements de Dongo. Tous ceux qui ont eu à banaliser leur capacité de nuisance, soit par naïveté, soit par sous-information, devraient s’expliquer au même titre que les présumés éléments anti-patrie. La précipitation et l’émotion seraient de très mauvaises conseillères dans un dossier où la vie et la carrière des individus sont terriblement en jeu.
  L’attaque des Enyele a été suivie en direct par des milliers des personnes, pendant toute une journée, au chef-lieu de la province de l’Equateur. Ces envahisseurs venus de loin n’ont certainement pas échappé à l’attention des autochtones habitant les contrées qu’ils ont traversées avant leur arrivée au lieu de l’attaque. Les témoins divers et diversifiés ayant vécu le cauchemar de la « chute » du port, de l’aéroport, du gouvernorat, de l’Assemblée provinciale et d’autres symboles de la ville sont là pour apporter aux enquêteurs les informations utiles au sujet du flottement du dimanche 04 avril 2019.
 La Monuc constituerait aussi une mine d’informations pour les décideurs congolais désireux de connaître ce qui s’est réellement passé à Mbandaka lors du raid des Enyele. En fait, le travail de collecte des données requiert beaucoup de patience, de sang-froid et de lucidité de la part des compatriotes ayant la lourde charge d’éclairer la lanterne des décideurs ou de la justice, civile comme militaire.

Gare aux règlements des comptes

 Par ce temps de crise politico-militaire dans la province de l’Equateur, la tendance de certains serait de lancer une sorte de concours national visant l’établissement d’un palmarès des patriotes d’une part, et d’autre part, de la liste noire des traîtres. Bien souvent, les hommes et femmes qui sont présentés comme des ennemis de la patrie se recrutent dans les rangs d’adversaires politiques, professionnels, économiques, sociaux, culturels, bref de tous ceux qui font ombrage aux membres des institutions nationales ou provinciales de la République, aux managers d’entreprises publiques, aux responsables de l’armée, de la police ou des services spéciaux, aux opérateurs économiques, etc.
Certains Congolais et Congolaises risquent de payer pour des conflits personnels liés aux affaires de coeur, aux terres, aux immeubles, au refus d’avoir cautionné la signature des contrats léonins, à leurs opinions…Il appartient à qui de droit de dresser des garde-fous solides contre les cas de règlements des comptes, de culpabilisation des boucs émissaires. Les délateurs vont certainement trouver l’occasion de sortir du bois pour se faire du beurre sur le dos d’honnêtes citoyens.

Barrer la route à Mbandaka II…

 L’objectif des enquêtes en cours et des sanctions futures contre les responsables de la bourde sécuritaire de Mbandaka devrait être la création d’une banque de données de nature à prévenir d’autres attaques du genre au chef-lieu de la province de l’Equateur. Le grave danger que pourrait courir le pays serait de passer à côté de vraies cibles, en cherchant à frapper des innocents « sélectionnés » de manière épidermique, sur base d’accusations non assises sur des preuves suffisantes.
 La présomption d’innocence devrait bénéficier à fond à toutes les personnes ou personnalités, civiles et militaires, citées sur une liste qui va être certainement longue. Si les « vérités » tant  attendues par la Nation tout entière n’éclatent pas, il y a lieu de craindre Mbandaka II. En effet, une approche et une lecture maladroites de la nébuleuse Enyele auraient le défaut de laisser tranquilles les vrais commanditaires et exécutants de la première attaque sur Mbandaka, qui auraient le loisir de préparer Mbandaka II.
 Car, l’incapacité de démasquer les vrais ennemis de la patrie et partant d’ériger un dispositif de sécurité fiable autour de cette ville rendrait celle-ci fragile. L’autre péril serait la possibilité, pour ceux qui rêvent de prendre le raccourci des armes pour se hisser au pouvoir ou obtenir son partage en dehors des urnes, comme ce fut le cas hier pour l’AFDL, le RCD, le MLC, le RCD/N, le RCD/K/ML et les Mai-Mai, et aujourd’hui pour le CNDP, de planifier d’autres attaques ailleurs. Le peuple congolais a grandement besoin de sa cohésion en cette conjoncture difficile. Le dossier des Enyele devrait, soit rapprocher davantage, s’il est correctement traité, les accroître les fissures dans nos rangs, si tout s’arrête à la traque des apprentis-sorciers.
    Jacques Kimpozo

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