Maman Bipendu : le regard d’une professionnelle sur le théâtre populaire

0
195

Le théâtre classique a perdu, au fil des années, beaucoup de sa valeur et de sa notoriété, suite à l’invasion du théâtre populaire. Cette situation semble être accentuée avec la large diffusion des films étrangers (Nigérians, Ivoiriens, Tanzaniens …) tout au long de la journée sur les petits écrans congolais.  A ce sujet, Le Phare s’est entretenu avec Maman Bipendu Esther, connue sous le nom de «Mère Bip», qui nous parle de son expérience entant qu’artiste comédienne.

Le Phare: Quand et comment vous êtes-vous retrouvés dans le théâtre ?

Maman Bipendu Mutebwa : Tout a commencé vers les années 83. A l’époque,  mon mari et moi  habitions dans la commune de Barumbu où nous partagions une même parcelle avec maman Nzita comme locataires. Et un jour, nos voisins ont suivi à la radio Nationale congolaise que le groupe Nzoyi recrutait des comédiens. C’est ainsi qu’ils nous avaient proposé d’y aller étant donné que maman Nzita et moi étions de grandes animatrices dans la parcelle. Après avoir passé le test de recrutement à CEVOZA, nous avons été retenues et engagées à la RTNC comme comédiennes dans le groupe Nzoyi. Hormis la tâche de comédienne qui m’avait été assignée, j’étais également affectée au secrétariat de la direction des programmes radio selon les études de sténodactylo que j’avais faites.  A Cevoza, j’ai également suivi des formations en animation, production, maintenance et réalisation.

Comment se sont passés vos débuts dans cette vie d’artiste ?

Ca n’a pas été difficile pour moi de me familiariser avec mon travail parce que j’étais déjà habituée à faire de l’animation à la maison et dans mon entourage.  Mais  les grandes difficultés étaient liées au non paiement des salaires pendant un temps.

A quel moment avez-vous  senti que vous étiez devenue une célébrité ?

Je l’ai remarqué en 1985,  lorsque  j’ai tourné la pièce «Moziki emata» qui était une production découlant de la fusion du groupe Nzoyi et Mangobo.  En effet, j’avais l’habitude de jouer le rôle d’une «maman muluba » avec des tatouages sur la figure et des pantoufles aux pieds. Mais dans cette pièce, j’avais cette fois-là joué le rôle d’une jeune fille belle et élégante, et cela a permis à tout le monde de connaître mon vrai visage. C’est parmi les meilleures pièces que j’ai réalisées  parce que je l’avais fait avec beaucoup d’amour et de passion, étant donné que c’était ma première fois de jouer ce rôle. Il était question pour moi de relever le défi d’incarner la jeunesse en moi et de révéler ma vraie face au public, contrairement à ce qu’il était habitué à voir à la télévision de ma personne en tant qu’artiste « maman muluba ».  Mais ce n’était pas facile parce que j’avais souvent  tendance à reprendre mon ancienne diction de tshiluba, oubliant que je jouais le rôle d’une jeune fille.

Considérez-vous le théâtre comme une distraction ou un métier ?

En plus d’être un métier, le théâtre est une passion pour moi. J’aime ce travail et je le faits avec beaucoup d’amour car il m’a énormément donné tout au long de ma carrière jusqu’à ce jour. C’est grâce au théâtre que j’ai pu élever mes enfants en leur payant leur scolarité après le décès de leur père, qui nous a quittés alors qu’ils étaient encore tout petits. Le théâtre m’a  également donné l’opportunité de rencontrer de grandes personnalités du pays et même de m’asseoir avec certaines d’entre elles autour d’une même table. Et plusieurs prix de reconnaissance m’ont été  décernés.

Quel jugement pouvez-vous porter sur la qualité du théâtre actuel par rapport à celui de votre époque ?

Je remarque qu’il y a trop des dérapages.  Beaucoup ne viennent plus dans le théâtre par passion mais simplement pour rechercher la notoriété et la visibilité, chose qui détruit sérieusement ce métier. Nous remarquons cela par le manque de sérieux dans le travail, de discipline, de professionnalisme, de vision et d’innovation ainsi qu’un manque d’amour du travail bien fait. A cause de l’orgueil, il s’avère difficile pour beaucoup d’accepter certaines remarques ou directives de notre part même lorsqu’ils sont conscients d’être dans l’erreur. Et pour les filles, il y a un manque de pudeur et une certaine légèreté dans le comportement et l’accoutrement qui déshonorent leurs personnes. Celles-ci oublient leur rôle d’éducatrices des masses et miroir de la société. Plusieurs viennent aussi par soif d’argent, oubliant que cette profession demande beaucoup de patience, de rigueur et de retenue. Mais pour arriver à la pratiquer en toute droiture, l’éducation de base y est pour beaucoup. Le nombre important des chaînes de télévisions fait aussi que la sélection qualitative des acteurs soit compromise.

Nous remarquons que la jeunesse actuelle a tendance à s’intéresser aux films étrangers par rapport à ceux que produisent nos acteurs. A quoi est due cette perte de l’audience?

C’est nous-mêmes qui sommes à la base de cette situation. Toutes ces chaînes qui diffusent ces films à longueur de journée contribuent également à faire régresser nos productions. En ce qui me concerne d’ailleurs, je ne trouve rien de spécial dans ces films où on retrouve des antivaleurs telles que le fétichisme ou des scènes peu éducatives ni instructives. Par contre, avec nos théâtres classiques, nous transmettons des messages et des conseils pratiques qui aident notre public à réguler son mode de vie en société.

Mais ce même public se plaint de la qualité de ces pièces théâtrales qui sont dans leur grande partie remplies des « mabanga » et de publicités ?

Cela est surement dû à la carence des producteurs. Les artistes sont obligés de chercher certaines voies et moyens afin de trouver des débouchés pour faire vivre leurs « entreprises ». Si aujourd’hui on mettait à notre disposition des moyens financiers suffisants, je peux vous assurer qu’on vous offrira des théâtres de meilleure qualité qui feront en sorte que les amoureux de ces films étrangers changent rapidement.

Que pouvez-vous dire de la Société Congolaise de Droit Auteur (SOCODA), qui a élargi son champ d’action aux artistes comédiens ?

J’apprécie beaucoup cette nouvelle corporation vue qu’elle reconnait nos droits au même titre que les musiciens, contrairement à l’ancienne société qui ne nous reconnaissait aucun droit. La SOCODA est organisée de manière que tous les artistes confondus soient payés à la fin du mois en fonction des productions qu’ils déclarent. C’est ainsi que j’invite tous les autres artistes qui traînent encore le pas à venir nous rejoindre et déclarer leurs œuvres à la SOCODA pour bénéficier de leurs droits.

Perside Diawaku et

Myriam Iragi

LEAVE A REPLY

*