« Le mal zaïrois » … « Courrier de la colère » : les Congolais se souviennent

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• Note :
Il y’a deux jours, le journal Le Phare a inauguré un dossier de l’histoire récente du Congo en publiant notre article intitulé : « Danse du désordre politique au Zaïre » : les Congolais se souviennent. Aujourd’hui, nous publions dans ces colonnes un autre dossier d’histoire intitulé : « Le mal du Zaïre »…  Courrier de la colère: les Congolais se souviennent.
Du « mal zaïrois » tout le monde a déjà parlé. C’est l’inefficacité du système de gouvernement et de gestion. C’est la corruption. C’est la misère. C’est la structure pyramidale du système politique. C’est la dictature. Un groupe de parlementaires, encore eux, culmine leur opposition dans une lettre ouverte au Citoyen Président- Fondateur du Mouvement Populaire de la Révolution, président de la République. Elle est écrite sur 52 pages et date du 1er novembre 1980. Initiée par J. Ngalula, elle est signée par un groupe de 13 parlementaires : E. Tshisekedi, Makonda, Kanana, Dia Onken, Biregamire, Mbombo Loma, Kashala, Kapita, Kyungu, Lumbu, Ngoyi, Lusanga. Ils sont soutenus par une centaine de députés, sénateurs et chefs coutumiers représentant la quasi-totalité des régions du pays.
 C’est un pamphlet qui revêt la forme d’un véritable réquisitoire contre le régime du parti-Etat voici 15 ans. Dans un style parfaitement irrévérencieux et plein de franchise, les « treize » ont osé tourner en dérision l’aspect narcissique de leur héros. D’entrée de jeu, une citation de Mirabeau : « celui qui a la conscience d’avoir mérité son pays et surtout de lui être encore utile, celui qui ne rassasie pas une vaine célébrité et qui dédaigne le succès d’un jour pour une véritable gloire, celui qui veut dire la vérité, qui fait le bien public, indépendant des mobiles mouvants de l’opinion populaire, cet homme porte en lui la récompense de ses services, le charme de ses peines et le prix de ses dangers ; il ne doit attendre sa moisson, la destinée de son nom que du temps, ce juge incorruptible qui fait justice à tous ». Ils citent aussi un auteur critique, Alan Barth : « La liberté est le bien le plus cher à l’homme, un don naturel qu’aucun chef temporel n’a le droit de s’approprier, qu’aucun peuple n’a le droit d’aliéner ». Ils disent au président, à l’instar de John Milton que : « notre liberté ne nous vient pas d’un César. Elle est une bénédiction reçue de Dieu lui-même. Nous l’avons reçue en naissant ; mettre cette liberté aux pieds d’un César, alors qu’elle ne nous vient pas de lui, alors que nous ne lui en devons aucune reconnaissance, serait un acte indigne de nous, qui dégraderait notre nature elle-même ».
            Et puis les signataires deviennent fermes : « le mal zaïrois, c’est vous ! » Et dans un style sans nuance, voulant par-là se libérer de quinze ans de silence et l’humiliation, les « treize » signent et persistent : « nous savons combien vous êtes allergique à la franchise et à la vérité. Mais ayant librement accepté la responsabilité de diriger notre pays, vous deviez, cela va de soi, vous attendre un jour à ce genre de réaction […] En politicien chevronné, vous savez certainement qu’il est impensable que les 25 millions des Zaïrois soient militants du MPR par conviction. L’obligation qui est faite d’être déjà, à la naissance, membre du MPR, qu’ils le veuillent ou non, les font naître esclaves et non des hommes libres ». Connaissant certainement que la dette extérieure a franchi la barre de trois milliards de dollars, et évoquant l’endettement extérieur du Zaïre, les amis de J. Ngalula s’interrogent, « Que pensez-vous, Citoyen Président-Fondateur, de notre dépendance remarquable des pays étrangers et des organismes internationaux pour nourrir notre population, la vêtir, la loger, l’éduquer, etc? Comment voulez-vous qu’un pays qui a un endettement extérieur aussi lourd, un pays qui est acculé à la mendicité, puisse encore se gargariser d’être économiquement et politiquement indépendant ? N’y a-t-il pas dans ce domaine un constat d’échec » ?
            « Etant homme organe », disent les « treize » au président Fondateur, « n’apparaît-il pas clairement que votre détermination est de « confisquer » le pouvoir à jamais ? Pour terminer, laissez-nous vous dire qu’elle est illusoire et auto damnation, l’immortalité que vous voulez-vous créer à tout prix et de force, en confisquant les pouvoirs, en entourant votre personne d’une auréole divine, en donnant votre nom ou ceux des vôtres à nos avenues et nos stades, etc. » « Mais la pire conséquence de votre régime éteignoir de la démocratie, c’est qu’après vous, le pays risque de connaître le chaos politique et social plus grand encore que celui auquel votre avènement prétend avoir mis fin ». Pour les « treize », « le chaos ».
 
Mobutu en colère
 
            La lettre des « treize », largement diffusée, a suscité un tel enthousiasme au sein de la population zaïroise que Mobutu jugea prudent de donner un coup d’arrêt brutal à ces aspirations des frondeurs. Le président n’aime pas ce genre de coup de tête. Le 2 janvier 1981 à l’aube, les « séditieux » sont arrêtés et aussitôt relégués dans les divers camps de concentration disséminés dans le pays. C’est le chef lui-même qui annonce les mesures devant le Parlement. A la suite d’un simulacre de procès, qui n’excéda pas une demi-journée, les « treize têtes brûlées » sont  condamnées à quinze ans de prison. Bénéficiant d’une amnistie, ils furent libérés le 30 juin 1985, à l’occasion du 25ème anniversaire de l’indépendance. Les tortures physiques et morales endurées pendant tout leur calvaire ayant exacerbé leurs convictions démocratiques, Tshisekedi, Ngalula et Kibasa Maliba décidèrent de créer un second parti politique : l’Union pour la Démocratie et le Progrès Social (UDPS). En vertu de quoi, ils furent de nouveau assignés à résidence à la fin de l’année 1985. Pendant ce temps, le peuple zaïrois chante, danse et prie. La population est chloroformée par les louanges distribuées à longueur d’antennes au Président-Fondateur du Mouvement Populaire de la Révolution par les laudateurs du régime.
Professeur 
 Kambayi  Bwatshia