Lumumba : nationaliste visionnaire ou politicien naïf

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(Par Philippe BIYOYA MAKUTU KAHANDJA, Directeur de l’IPRISS)

Que faut-il penser du discours improvisé du 30 juin 1960 du Premier Ministre Patrice Emery Lumumba, salué de Congolais et favorablement accueilli de la Communauté mondiale des anciens colonisés, mais désapprouvé et désavoué voire proscrit de Belges et de ceux des Congolais acquis à la sensibilité belge ? Faut-il, avec le recul de temps, le considérer toujours comme une traduction du sentiment nationaliste ou ne devrait-on pas conclure à la naïveté de son auteur ? Le Discours de Patrice Emery Lumumba suffit-il en lui-même pour justifier le sort réservé à la politique belge de la décolonisation du Congo ? Sans ce discours, la suite des événements notamment l’agression armée belge, la sécession du Katanga, l’autonomie du Sud-Kasaï et le coup d’Etat militaire de Mobutu auraient-ils été empêchés  de se produire ou de survenir ? Une certaine opinion congolaise peu au fait de la philosophie et de la logique coloniales attribue le malheureux sort de l’indépendance tantôt à l’intransigeance et au nationalisme de Lumumba, tantôt à la personnalité même du Premier Ministre Lumumba on ne peut plus caractériel. Un des survivants des pionniers de l’indépendance incapable de tirer les leçons de l’immortalité de celui qu’ils avaient voué aux gémonies ne s’empêche pas de répéter que Patrice ne voulait rien entendre ; il ne voulait rien comprendre parce que l’indépendance octroyée aux Congolais ne correspondait pas en vérité à un transfert de pouvoirs et que l’ordre colonial aurait dû continuer à s’imposer avec eux comme les nouveaux administrateurs nègres des intérêts coloniaux. Ce témoignage récent fortement médiatisé dans le cadre des grandes conférences du cinquantenaire confère au débat qui n’a toujours pas eu lieu, débat concernant la responsabilité individuelle des pionniers de l’indépendance dans la débâcle de la politique belge de décolonisation, toute son actualité.

Tenter de comprendre la place du discours de Patrice Emery Lumumba dans les cérémonies de la proclamation de l’indépendance du Congo au 30 juin 1960, c’est faire l’effort d’aplanir si besoin un grand malentendu historique dans l’ensemble des rapports belgo-congolais, toujours frivoles, empoisonnés et tumultueux, fussent-ils, avec les moins lumumbistes des amis du royaume.

Le discours de Patrice Emery Lumumba, discours de l’indépendance, n’était pas le fait d’une impulsion nationaliste ou encore moins un naïf caprice d’un révolutionnaire en quête de gloriole, ou de titres de gloire. Ce discours était anti-colonial et se voulait panafricaniste et progressiste. Il n’était pas avant tout destiné à la Belgique et aux trois cents familles belges partisanes de l’entreprise coloniale au Congo, Lumumba savait combien la Belgique avait été opposée à la colonisation et que c’est sans enthousiasme qu’elle a accepté malgré elle l’offre du Roi Léopold II.

Le 30 juin 1960 à Léopoldville et à Kalina, c’est le colonialisme méprisé des belges que l’on ensevelissait afin que vive l’amitié belgo-congolaise. En fustigeant le passé colonial, en dénonçant les travers du style colonial ainsi que les relations colonisateurs-colonisés, l’indépendance congolaise était en quête d’incarnation et avait besoin d’un mythe fondateur qui ne devrait être qu’anti-colonial. Dommage que certains participants aux cérémonies aient oublié en ce moment que le plus important, ce n’était pas le cérémonial mais plutôt le sens que Congolais et Belges auraient dû construire ensemble et donner à leur future histoire commune. Cette interprétation est tirée de l’étonnement du Premier Ministre Lumumba lorsqu’il apprendra, à l’occasion du Toast, que le Roi avait été vexé par les propos de son allocution. Et qu’il devrait réparer séance tenante. Il ne s’empêcha pas de s’exclamer : « … c’est comme ça que les Belges comprennent les choses … ».

Le discours de Lumumba aurait-il manqué aux cérémonies du 30 juin 1960 que l’humanité ne retiendrait rien de cette période et de cet événement. Le discours de circonstance prononcé à l’occasion par le Souverain des Belges peut-il être discuté par les opinions belges et congolaises ? Pour un gouvernement qui était désormais fier d’avoir des possessions coloniales et qui, à travers le plan Van Bilsen, projetait l’indépendance du Congo dans les trente années à venir, ne devrions-nous pas trouver mieux et indiqué les perspectives d’avenir ainsi que des judicieux conseils que la nouvelle administration était en droit d’attendre de son ancienne métropole ? Pour autant Lumumba aura paru avoir joué au trouble-fête, le gouvernement de la métropole n’étant pas venu à Léopoldville dans l’intention de faire la fête … Les esprits des uns et des autres ne semblent pas s’être mis au niveau de l’événement.

Personnellement, et sans préjugé ni parti-pris, je pense que le discours improvisé du Premier Ministre Lumumba n’était pas en soi une mauvaise chose et le protocole d’Etat de l’époque avait commis l’erreur de s’être référé au protocole de la Charte coloniale qui ignorait que nous avions un régime parlementaire et que le Premier Ministre était le Président du Conseil et c’est sa majorité qui détenait le pouvoir. La suite des événements l’aura démontré à l’occasion de la révocation du Premier Ministre par le Président de la République sans que celui-ci n’ait préalablement perdu la confiance de sa majorité. Profitons de l’occasion pour creuser le problème et montrer que les drames et les tragédies des indépendances africaines tiennent d’un grand malentendu historique entre les européens et les nouvelles puissances mondiales du lendemain de la seconde guerre mondiale. Ce malentendu procédait de l’entendement et des enjeux géopolitiques de la seconde guerre mondiale qui, contrairement à la première guerre mondiale, contribuait à délégitimer l’entreprise coloniale.

En effet, les récits des historiens et de tous ceux qui écrivent sur l’accession du Congo à l’indépendance au 30 juin 1960, ou encore les témoignages intéressés de certains pionniers de l’indépendance remis en selle par le Commissariat du cinquantenaire ne réussissent pas à élucider ce malentendu, lequel conditionne négativement depuis l’évolution des relations normales du Royaume avec le nouvel Etat congolais, Etat différent de l’Etat léopoldien et de l’administration coloniale belge. Personne en fait ne parvient à soulever la question de savoir ce qu’avait été l’entendement des uns et des autres du projet de l’indépendance et d’y répondre de façon satisfaisante en montrant le chemin que tous auraient dû emprunter pour un futur post-colonial commun. Y a-t-il eu ou a-t-il été ressenti le besoin en Belgique et au Congo dès lors que le ton et le temps étaient à l’indépendance d’entreprendre en commun la construction des approches du futur et des relations rivales, mais pas antagoniques, autour d’un destin commun du moins au niveau de la politique internationale ? Pareille question aurait dû se poser au regard préoccupant du contexte mondial gagné par la rivalité idéologique Est-Ouest et par la guerre froide, contexte qui aurait dû justifier la décolonisation comme la voie royale des anciens colonisateurs de soutenir leur allié stratégique, les Etats-Unis d’Amérique. Or, en s’engageant à la décolonisation pour des raisons de politiques internes et nationales des Etats dépourvues du reste de perspectives d’accompagnement de nouveaux Etats dans les relations internationales, la décolonisation ne devait que souffrir du mal de voir ou du mal de sens.

La vérité que personne ne veut regarder et prendre en considération, c’est que le grand malentendu est venu de ce que la décolonisation avait été demandée à la fois par les militaires africains ayant participé aux campagnes de la deuxième guerre mondiale et par les nouvelles puissances du monde, et ce, à la suite de la modification des rapports des forces mondiaux en défaveur des anciennes puissances européennes. Mais les anciennes puissances coloniales ont mis en place des politiques unilatéralistes de décolonisation sans y associer de près ou de loin les demandeurs africains de l’indépendance. Du coup le sens des uns et des autres du mouvement de l’histoire de l’émancipation africaine devenait ou produisait un contresens de l’autre côté.
Dans le cas spécifique de la décolonisation belge au Congo, décolonisation bâclée de l’avis de nombreux observateurs, il apparaît clairement que c’est le non-accès de Patrice Emery Lumumba et de ceux de son obédience à l’unilatéralisme colonial dans le schéma de décolonisation qui a fait et continue de faire problème.

L’unilatéralisme colonial voulait et voudrait aujourd’hui encore que la colonisation et la décolonisation fussent demeurées le pouvoir discrétionnaire des colonisateurs, un décret souverain. La Belgique, sans intention d’accuser ou de caricaturer, n’aurait-elle pas finalement été gagnée par l’idéologie Van Bilsienne, adhéré profondément au plan trentenaire de décolonisation du Congo et refusé à son insu de voir dans la proclamation de l’indépendance une occasion de négocier avec les Congolais d’un tournant historique améliorateur du statu quo colonial, soit une opportunité d’un transfert de pouvoirs négocié constructeur d’un autre avenir commun ? La proclamation de l’indépendance dans l’entente et l’amitié comme le déclarait le Président Kasa-Vubu supposait qu’elle fusse l’aboutissement heureux des revendications africaines et congolaises et qu’elle coïncida ou correspondit à l’effort commun belgo-congolais de la définition commune d’une nouvelle approche des relations internationales dominées par de nouvelles puissances non-européennes. Là où Belges et autres colonisateurs réagissaient négativement à l’avènement d’un nouvel ordre international déseuropéanisé, les Congolais réservèrent au Plan Van Bilsen une réponse panafricaine par la publication d’un Manifeste de Conscience africaine comme deux ans plus tard pour la même raison idéologique la Guinée Conakry répondit par un non au projet constitutionnel de la communauté franco-africaine dans une Afrique affranchie du colonialisme et de l’unilatéralisme colonial. Dans les deux cas, on s’aperçoit que la Belgique et la France ont agi au sens étroit de la compréhension de leurs intérêts nationaux sans égard aux contraintes de l’environnement international et en oubliant même que l’Acte colonial de Berlin, légitimateur de la colonisation autrefois, était un acte des relations internationales consacrant les rapports de forces de l’époque dominés par la rivalité prusso-britannique ? Il faut, avec le recul de temps, reconnaître que le fameux plan Van Bilsen manquait non seulement de réalisme mais surtout de perspective géopolitique et faisait de la décolonisation du Congo un acte de la souveraineté belge plutôt ce qu’elle aurait dû être et refuse d’être, l’accomplissement d’une mission mondiale humanitaire et civilisateur à objectif éventuellement d’une Communauté belgo-congolaise négociée et non pas imposée unilatéralement à l’instar de celle de la France qui du reste n’empêcha pas l’accès des africains à l’indépendance. Les colonisateurs européens acquis malgré eux à la décolonisation se trompèrent gravement de s’y être engagés dans l’intention d’y jouer leur destin et leur statut de puissance internationale pourtant perdu du fait de la deuxième guerre mondiale qui finit par affaiblir toute l’Europe ; dommage qu’ils n’aient pas cru bon d’y impliquer en les associant les anciens colonisés dans leurs décisions de politique de décolonisation, de les accompagner dans leur revendication de l’indépendance et d’accès au statut de puissance internationale onusienne ; l’Europe aurait dû renoncer au principe et à l’idéologie coloniale et initier l’Afrique noire à l’art de la diplomatie et des négociations dans un nouveau contexte mondial difficile.

Les anciennes puissances européennes étaient en rupture de rang mondial et cachaient mal leur agacement par l’anti-colonialisme américano-soviétique. Aussi leur préoccupation tactique fut-elle de tenter de conserver par devers tout l’illusion, mieux, le souvenir de leur passé de puissance comme le renseigna leur principale politique tardive de réadaptation au nouvel ordre international post-seconde guerre mondiale que fut le Traité de Rome de 1957 qui ne s’empêcha pas d’associer les anciens territoires coloniaux et qui se poursuit sans gène aujourd’hui encore à travers la relation ACP-U.E en marche vers de nouveaux accords de partenariat économique (APE) pour la perpétuation du pacte colonial même dans un monde global ou dans l’économie mondiale libre, ouverte et compétitive. L’Europe estime que l’Afrique ne peut et ne doit participer à la mondialisation de l’économie qu’avec ses ressources et non avec son identité et ses ambitions de puissance.

Dans l’appréciation du développement institutionnel pris par la relation métropoles-colonies au lendemain des indépendances, l’on ne devrait pas oublier que la décolonisation n’aura été rendue possible que par la pression politique de nouvelles grandes puissances et par la doctrine onusienne de la décolonisation qui évolua du régime de mandat international au régime de tutelle et qui finalement accoucha de la Déclaration onusienne d’octroi de l’indépendance. Ce background montre que l’indépendance africaine n’était pas un acte de souveraineté des métropoles coloniales et donc un cadeau ou une faveur mais une conquête, un privilège découlant de l’affaiblissement stratégique et de la perte d’influence des puissances européennes comme maîtres du monde. Elles avaient donc un devoir d’apporter assistance à l’autodétermination africaines par rapport ou par égard aux enjeux du futur des relations coloniales appelées à se transformer en relations de souverainetés rivales ou de partenariat égalitaire et non en relations antagoniques. Le malentendu devint historique dès lors que les voies ou approches de la décolonisation opposèrent colonisateurs aux colonisés qui n’auront pas eu comme en République Démocratique du Congo au 30 juin 1960 le même sens de l’histoire ou la même compréhension des mutations du système international de l’époque qui se construisait sur la base de nouveaux rapports mondiaux des forces issus de la deuxième guerre mondiale. La décolonisation ne serait pas autrement devenue une occasion de scandales et un facteur générateur des drames et des tragédies si elle n’était pas devenue préalablement pour les anciennes puissances coloniales un reflexe de peur, un instant de désarroi que l’on voulut cacher en s’ingéniant à cacher aux africains le malheur qui leur arrivait de ce que désormais les européens n’étaient plus différents des africains et que nous dépendions tous des volontés de superpuissances.

C’est ce contexte mondial changeant que voulut refléter le discours de l’indépendance de Patrice Emery Lumumba ; parce qu’au Congo, la conscience de l’indépendance était africaine et que la décolonisation ne venait ni de Berlin ou de Postdam mais de Yalta et de San Francisco. Lumumba fut parmi les rédacteurs du Manifeste de la Conscience Africaine. Son discours avait donc un lien naturel avec le panafricanisme des intellectuels et des soldats africains témoins du bouleversement mondial des équilibres géopolitiques. Accéder autrement à l’indépendance sans évocation publique du panafricanisme et du combat intellectuel de ses militants n’aurait été qu’une simple mascarade, une honteuse plaisanterie et les Congolais ne doivent pas aujourd’hui se faire mauvaise conscience d’une attitude parue improvisée mais pourtant salutaire et saluée de tous les hommes de bonne volonté. Ce discours, en dépit de sa virulence, n’avait pas pour but d’indiquer une réorientation négative de nos relations avec le Royaume de Belgique qui jouissait à l’instant de la réputation de n’avoir accédé à la colonisation que par égard aux volontés de son Roi souverain. Ce discours n’avait pas pour vocation de faire insulte ; il était malheureusement une réponse historique et courageuse au pessimisme du discours du Roi des Belges Baudouin 1er. Ce que nos relations avec le Royaume de Belgique sont devenues serait fondamentalement le fait des Belges dont Colette Braeckman dit justement dans son livre ‘’Vers la deuxième indépendance du Congo’’ que la reprise de l’Etat indépendant du Congo l’était par une Belgique plus réticente qu’enthousiaste mais que l’ancienne métropole avait dilapidé le capital d’influence et de sympathie dont elle était créditée en Afrique centrale. Il y a donc eu dans la relation belgo-congolaise des attentes déçues, des maladresses, des offenses infligées à des dirigeants démocratiquement élus (sic).

Si comme tout le monde le souhaite, la célébration du cinquantenaire doit sceller la réconciliation belgo-congolaise, celle-ci ne devrait pas oublier le geste belge encore unilatéral de la réhabilitation à leur manière de la mémoire du Premier Ministre Patrice Emery Lumumba dont l’assassinat est devenu pour la postérité un acte fondateur et un mythe évocateur de notre destin de nation libre et souveraine. Tout dans ses gestes et dans ses actes mériterait considérations et analyses parce que recelant des significations et des sens qu’il nous faut découvrir. Chercher à avilir, ou tenter d’afficher du mépris et du dédain à ce personnage mythique désormais auquel du reste l’humanité rend un culte de courage et de lucidité, c’est dénier au peuple congolais son droit inaliénable de se donner ou de se choisir ses dirigeants ; c’est jouer à contrarier l’élan et la vocation démocratique d’un peuple fier et désireux de participer avec les autres à la vie internationale.

L’indépendance nationale du Congo n’était pas une affaire ethnique ou une demande d’amélioration de statut d’esclave en statut de client des volontés des grandes compagnies minières ou autres ; il s’agissait bel et bien de l’accès à la stature de puissance internationale selon les principes des relations internationales de l’article 2 de la Charte des Nations Unies qui fondent notre relation avec l’ancienne métropole sur le principe de l’égalité souveraine et de la non-ingérence dans les affaires internes des Etats. Le 30 juin 1960, le Congo était à l’honneur sur l’écran mondial ; son message aux peuples et aux nations du monde lui imposait le devoir de maturité et du niveau. Le discours du Premier Ministre lui aura enfin permis de passer favorablement le test. Le mal que son ton a pu faire était à la hauteur de l’attente des preuves de sagesse et de maturité. Construire le futur autour des actes d’estime et de partage des responsabilités mondiales, c’est ce que devra être le nouveau destin d’un partenariat équilibré, émancipé et décomplexé entre l’anti-colonialisme belge et l’anti-impérialisme de Patrice Emery Lumumba.

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