Lumumba : le post-scriptum du directeur de cabinet de Moïse Tshombé

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devlinhalLarry Devlin, chef de la section C.I.A. au Congo, en 1959, est l’un des témoins clé de la fin de la colonisation et des machinations internationales qui l’ont entourée. Dans un ouvrage exceptionnel intitulé : « Chief of Station, Congo », il dévoile les coulisses de la guerre froide sur le territoire du jeune Etat ; guerre qui a mis aux prises la C.I.A., le KGB et l’O.N.U. Par sa plume, on apprend l’étendue et les soutiens dont bénéficiait le complot monté contre le Premier ministre Lumumba le lendemain même de la proclamation de l’Indépendance. Et il donne des détails sur les diverses initiatives mises en chantier pour l’abattre en vue de placer au Pouvoir des hommes à la solde de l’Occident.         

         Larry Devlin ne se contente donc pas de suivre les événements, il est constamment sur le terrain de l’action où, après le limogeage de Lumumba du poste de Premier ministre par Joseph Kasa-Vubu, grâce au double contreseing de Justin Marie BOMBOKO et Albert DELVAUX, il va s’attacher à amplifier l’animosité de ceux-ci à l’égard de Lumumba, en leur faisant croire que le Premier ministre préparait leur assassinat. C’est le même Devlin, avec l’ambassadeur TIMBERLAKE qu’on va retrouver la nuit, toquant à la porte d’Ileo pour lui demander de former le nouveau gouvernement la nuit même. Tout cela dans l’objectif de gagner la course de vitesse engagée avec Moscou et qui devait se terminer avant le passage de Nikita Kroutchev à l’Assemblée générale des Nations Unies, au mois de septembre 1960. La neutralisation de Lumumba dans les délais prévus par la C.I.A. et l’interruption de sa fuite désespérée vers Stanleyville ont changé radicalement le destin du Congo.

         L’ouvrage de Larry Devlin a l’avantage d’être précis en ce qui  concerne l’implication des politiciens congolais. Il donne des noms, cite des dates et définit les rôles des uns et des autres. En attendant d’y revenir avec des extraits significatifs, Le Phare – qui milite pour la fin de la falsification de l’Histoire nationale – publie aujourd’hui à l’intention de ses nombreux lecteurs le rapport de la Commission parlementaire belge, le « Rapport de la Commission des Assassinats de la Conférence Nationale Souveraine (C.N.S.) » concernant le massacre de Bakwanga et autres.                                                                      LP

Question : Vous étiez aux premières loges durant les jours qui ont précédé la sécession du Katanga, déclarée par Moïse Tshombé le 11 juillet 1960…

Jacques Bartelous : En effet. La rumeur de cette sécession katangaise n’avait cessé d’enfler avant de se transformer en réalité ce fameux 11 juillet. Pour ma part, je n’avais pas été tenu au courant de cette décision et lorsque, le lendemain de l’annonce officielle de la sécession, le consul général de Belgique, M. Cremer, et moi-même rencontrons celui qui allait bientôt devenir le président Tshombé, nous lui disons notamment que la Belgique ne reconnaîtra pas l’indépendance du Katanga moins de quinze jours après avoir reconnu celle du Congo. Mais il ne voulait rien savoir de nos arguments. Lors de sa rencontre, le 20 juillet, avec M. d’Aspremont Lynden (NDLR : à ce moment, chef de cabinet adjoint du Premier ministre Gaston Eyskens), accompagné de l’ambassadeur de Belgique, M. Rotshchild, et d’Etienne Davignon, à l’époque jeune diplomate en poste à Elisabethville, Tshombé a reçu de leur part un mémorandum dans lequel il était stipulé que la Belgique ne reconnaîtrait pas l’indépendance du Katanga. Mais Kibue, ministre des Finances du gouvernement katangais, l’un des durs avec Munongo, le ministre de l’Intérieur, a déchiré le mémorandum et traité ses hôtes de « sales Belges ».

Q. : Surviennent ensuite les événements qui précipitent la chute de Patrice Lumumba et son acheminement au Katanga où il mourra assassiné. Quel rôle a joué Moïse Tshombé dans cette fin tragique, parmi d’autres acteurs belges et congolais que vous avez côtoyés dans cette période-là ?

R. : C’est à Brazzaville (NDLR : où s’est tenue, à la mi-décembre 1960, la conférence des Etats francophones africains, à laquelle participait entre autres Moïse Tshombé accompagné de Jacques Bartelous) que le président Kasa-Vubu a demandé à Tshombé d’accueillir Lumumba, alors détenu, chez lui au Katanga. Nous, sa demi-douzaine de conseillers européens – mais plutôt devrait-on parler simplement de donneurs d’avis – avons unanimement invité Tshombé à refuser cette demande dont l’issue ne faisait pas de doute. Tous les jours, durant un mois, nous avons tenté de le convaincre que c’était la dernière chose à faire parce que ça finirait mal. Tout le monde savait que son transfert au Katanga se solderait par une catastrophe. C’était l’évidence même, vu l’hostilité qui régnait à son égard. Nous disions au Président que la mort de Lumumba sur son territoire lui mettrait à dos l’ensemble des pays de l’Est ainsi que des non-alignés aux Nations-Unies. Du reste, c’est ce qui est arrivé par la suite, la Belgique étant elle-même aussi mise en cause. Durant tout ce temps, Tshombé a fait mine de nous écouter, de se ranger à notre avis, mais il était en même temps sous l’influence des radicaux de son gouvernement. Il a donc fini par accepter le transfert de Lumumba, mais sans nous en informer. Ce n’est que lors des travaux de la commission d’enquête parlementaire, en 2001, que j’ai découvert l’existence d’une lettre de six ou sept lignes, signée de la main de Tshombé et adressée à Kasa-Vubu, par laquelle il lui donnait son accord. C’est le président de la commission qui m’a montré ce document que je n’avais jamais vu auparavant.

Q. : Durant ce mois de palabres avec Tshombé, aviez-vous des contacts avec les autorités belges au sujet de l’envoi de Lumumba vers le Katanga ?

R. : Aucun. Mais le 15 janvier 1961, un coup de théâtre s’est produit : le consul général d’Elisabethville a reçu du ministre des Affaires africaines (NDLR : Harold d’Aspremont Lynden, nommé à ce poste en septembre 1960) un télégramme disant de faire pression sur Tshombé afin qu’il accepte la venue de Lumumba. Je tombais des nues ! De mon point de vue, il s’agissait d’une gaffe de la part de Bruxelles. Là-dessus, le président a eu beau jeu de m’interpeller : « Qui dois-je-croire ? Vous  ou votre ministre ? »

            Je lui ai alors répondu : « Moi, parce que le ministre le sait pas ce qui se passe au Katanga ». Mécontent, Tshombé m’a lancé : « M. Bartelous, je vous interdis d’encore vous occuper de cette affaire entre Congolais ! »

Q. : Il existe cependant un autre télégramme émanant du ministre d’Aspremont Lynden, daté du 6 octobre 1960, dans lequel il est fait mention de l’ « élimination définitive » de Patrice Lumumba et sur lequel figure l’annotation suivante : « Bartelous en parlera à Tshombé ». Qu’en dites-vous ?

R. : Ce télégramme était adressé à l’ambassadeur Rothschild, mais je n’en ai pas eu connaissance à l’époque, ni de son contenu d’ailleurs. Jamais M. Rothschild ne m’a entretenu cde cela. Ce n’est que plus tard que j’ai découvert son existence. Quoi qu’il en soit, même si, dans ma carrière, j’ai vu beaucoup de choses incroyables, il me paraît tout de même invraisemblable qu’un ministre du gouvernement ait pu, à mots couverts et par voie de télégramme qui plus est, évoquer l’élimination physique de Lumumba auprès d’un ambassadeur de l’importance et du rang de M. Rothschild.

Q. : Fallait-il même donner expressément l’ordre de se débarrasser de Lumumba, s’il était à ce point évident, comme vous l’avez dit, que la simple venue de Lumumba au Katanga signifiait son arrêt de mort ?

R. : C’est le constat que l’on peut faire…

Parlons maintenant de ce qui s’est passé à partir du moment où Patrice Lumumba a débarqué au Katanga. L’avez-vous rencontré durant ses dernières heures à Elisabethville ?

            Non, absolument pas. Il a atterri dans l’après-midi du 17 janvier à l’aéroport où il était attendu par les militaires belges avec, à leur tête, le colonel Vandewalle. Que faisaient-ils là ? avaient-ils été prévenus ? Je n’en sais rien. On m’a rapporté que l’un d’eux aurait dit en le voyant débarquer : « Enfin, nous l’avons ! » Toujours est-il que Tshombé était au cinéma à ce moment-là. Vers 17 h, je lui ai téléphoné pour l’informer de l’arrivée de Lumumba. Il m’a dit qu’il se rendait à la résidence. Lumumba était conduit à la villa Brouwez, proche de l’aéroport. Je suis donc allé retrouver le président  à la résidence où je lui ai d’emblée conseillé de renvoyer Lumumba à Léopoldville, ignorant toujours à cet instant qu’il avait donné son feu vert pour le recevoir. D’où son embarras momentané lorsqu’il m’a avoué la chose. Je lui ai dit qu’il fallait gagner du temps, une huitaine de jours, le temps d’échafauder un scénario dans lequel on dirait que Lumumba avait été jugé et condamné par un tribunal constitué des grands chefs coutumiers du Katanga ?

Q. : Pourquoi une telle proposition ?

R. : Parce que je redoutais l’arbitraire qui allait suivre. En vain : Tshombé m’a dit qu’il réunissait un conseil des ministres à 19 heures ce jour-là. Je sentais que les dés étaient déjà jetés. On m’a raconté que lors de ce conseil, Tshombé aurait essayé de prendre la défense de Lumumba. Je n’ai pas pu le vérifier, mais étant donné le peu d’influence qu’il exerçait encore sur ses ministres, c’était peine perdue de toute manière. Je l’ai alors quitté. La commission parlementaire m’a fait reproche, ainsi qu’aux autres conseillers de Tshombé, d’avoir manqué de réaction. Mais qu’aurions-nous pu faire de plus, je vous le demande ?

Lumumba est assassiné dans la nuit. Que faites-vous pendant ce temps ?

R. : Je suis rentré chez moi et je n’ai plus eu de nouvelles jusqu’au lendemain, le 18 donc. M. Ugeux, chef de cabinet du secrétaire d’Etat à l’Information Samalengue – qui s’est du reste vanté d’avoir donné deux coups de baïonnette à Lumumba -, m’a téléphoné à huit heures le matin et m’a dit : « Ils l’on tué ! » je me suis rendu à la résidence où j’ai rencontré Tshombé. Il était gris. Signe d’une émotion forte chez un Noir. Je n’y suis pas allé par quatre chemins et je lui ai dit ma façon de penser. « Comment est-ce possible ? C’est inimaginable ce que vous avez fait là ! lui ai-je lancé. Je l’ai dit plus tard devant la commission parlementaire, bien que je n’aie jamais rencontré Lumumba, que je ne le connaissais pas et qu’il ne m’était pas particulièrement sympathique au demeurant, je ne pouvais toutefois supporter l’idée qu’un homme soit condamné à mort sans forme de procès, par des gens qui étaient dans un état d’ivresse avancé. C’était contraire à mon éthique personnelle et à ma formation de magistrat.

Q. : Que savez-vous de l’exécution sommaire de Lumumba et de ceux qui l’ont pratiquée ?

R. : Les auteurs, je ne les ai ni vus, ni rencontrés. Les circonstances de l’exécution dans la brousse, l’histoire du policier Soete qui dira avoir dissout le corps du malheureux dans l’acide et conservé des dents en guise de souvenir, etc. j’en ai seulement entendu parler bien plus tard, à mon retour en Belgique. J’ai cependant mené ma petite enquête le lendemain, alors que je me trouvais à la résidence présidentielle. Je suis tombé sur le majordome et lui ai demandé ce qui s’était passé la veille au soir. Je l’entends encore me dire : « Oh, ne m’en parlez pas ! J’ai trouvé ce matin des bouteilles de whisky, de champagne et de bière. J’ai aussi remarqué que le complet veston du président Tshombé était taché de sang et qu’il y en avait dans les toilettes ». J’en ai déduit qu’après avoir décidé de la mort de Lumumba, ils s’étaient rendus en état d’ébriété à la villa Brouwez où ils avaient molesté Lumumba.

Avez-vous eu des contacts avec les autorités belges par la suite ?

R. : J’ai informé le Consulat général de Belgique de l’assassinat. Etonnamment, pendant les huit jours qui ont suivi, le ministère des Affaires Africaines envoyait des télégrammes demandant si Lumumba était bien traité. Il ne pouvait pourtant pas ignorer qu’il était mort !

Essayait-on de se couvrir par ce moyen à Bruxelles, selon vous ?

R. : Il y avait forcément une raison à cela. Etait-ce une volonté de faire croire que Lumumba était toujours vivant ? Et si oui, dans quel but ? Je l’ignore.

Que s’est-il passé ensuite pour vous ?

R. : J’ai poursuivi mon travail au cabinet de Tshombé, que j’ai quitté à la fin du mois d’août 1961.

PARIS MATCH DU 20 AU 26 JUIN 2013

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