L’ONU et l’UA face au défi de la normalisation de la vie politique en Afrique(Par Dr Philippe Biyoya Makutu Kahandja Prof d’Université – IPRIS – Kinshasa)

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Les organisateurs de 14è journées scientifiques de l’Université Saint-Augustin de Kinshasa sur le thème politique et morale : «Enjeux et Stratégies pour une Afrique nouvelle» m’ont demandé de bien vouloir entretenir l’auditoire sur le sous-thème intitulé : « L’ONU et l’U.A. face au défi de la moralisation de la vie politique en Afrique».

 En parcourant l’argumentaire des journées, il me paraît que la relation entre politique et morale est recherchée pour résoudre le problème de la capacité de l’Afrique de transformer son destin subi en destinée voulue, le danger qui menacerait l’Afrique noire étant celui de la pauvreté matérielle doublée de la pauvreté morale, celle du cœur et de l’esprit. Les détails concernant le pouvoir africain sur la scène internationale et les contreperformances qui le caractérisent justifient la question centrale de nos réflexions de savoir si la politique africaine est exonérée de la soumission aux impératifs éthiques ? Question intéressante et certainement pertinente mais dont la réponse pourrait dépendre de l’autre question de savoir en quoi cette particularité africaine pour autant qu’elle serait particulière constituerait une exception.

Car, il y a quelques années encore indiens, latino-américains et chinois confrontés comme les noirs d’Afrique au sous-développement s’interrogeaient sur les raisons de leur peu de performances économiques dans un monde de développement industriel. Si l’Amérique latine paraissait souffrir dans l’ensemble du mal des pouvoirs militaires très peu démocratiques, et la Chine du maoïsme ou du socialisme scientifique, l’Inde quant à elle passait pour une vieille démocratie incapable. Mais aujourd’hui grâce ou par la mondialisation, l’Amérique latine par le Brésil, la Chine et l’Inde accèdent au panthéon des nations émergentes, c’est-à-dire de nouvelles puissances mondiales du nouveau siècle sans que leur développement politique ne soit comparable en tous points de vue à celui par exemple des américains et des européens. Les nations émergentes d’Asie pour la plupart seraient des autocraties ayant intégré la réduction de la pauvreté dans leur art de gouverner. Ce constat serait me semble-t-il à la base de l’engagement de certains dirigeants africains à la renaissance africaine ou à la révolution de l’imaginaire politique des africains ; il aura aussi inspiré Sanou Mbaye dans l’Afrique au secours de l’Afrique (2009) qui estime que pour se réaliser pleinement l’Afrique peut et doit se réveiller parce que pour comprendre comment l’espoir né de la décolonisation apparaît aujourd’hui comme un mirage, ce n’est pas seulement le modèle de développement hérité ou imposé par l’Occident qui serait en cause mais aussi la responsabilité des élites africaines dans l’aggravation de la pauvreté et de la violence qui entraverait l’énergie créatrice de tant de citoyens du continent noir.
 Sanou Mbaye puisque foncièrement panafricaniste, plaide pour un dépassement des enferments nationalistes et ethniques afin que s’épanouisse la solidarité des peuples du continent et de ceux de sa diaspora. Car, c’est dans ce terreau que les africains puiseront la force et l’espoir de se réapproprier leur identité mise à mal par des siècles de domination.
 A bien considéré ces opinions des africains sur l’Afrique d’aujourd’hui, on en arrive à distinguer deux types de débats au sujet de l’Avenir de l’Afrique dans le monde d’aujourd’hui : le débat sur l’identité africaine et la réappropriation de l’histoire cher aux égyptologues et à la base de la renaissance africaine, et le débat sur les causes structurelles ou pas de la pauvreté en Afrique qui oblige à des choix du ou des modèles de développement que l’Afrique ne réussit pas à faire tant que l’économie africaine demeurerait assujettie au pacte colonial.
 L’intérêt de la question du rôle de l’Organisation des Nations Unies et de l’Union africaine dans le défi de la moralisation de la vie politique en Afrique serait à mon sens de savoir si ces deux organisations internationales constituent de lieux indiqués de discuter de l’avenir et de l’identité de l’Afrique. Les organisations internationales seraient de simples fora à la disposition des politiques des Etats même si en tant que telles elles peuvent être des supports de politiques volontaristes ou servir de stratégies d’influence ou de véhicules de certaines visions.
 En effet l’ONU tout comme l’U.A. n’auraient pas de pouvoir de transformer les aptitudes de dirigeants de leurs pays membres ; à tout les moins ont-elles l’obligation statutaire de refléter leurs aspirations légitimes.
 Peut-être me rétorquerait-on que les organisations internationales au 21ème siècle bénéficieraient de la relative éclipse des Etats dans les nouvelles relations internationales et verraient leur pouvoir s’accroître à en juger par le rôle éminent des organisations internationales comme le Fonds Monétaire International (FMI), la Banque Mondiale (BM) et l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) ou encore la toute performante OCDE qui organisent la vie politique internationale autour de la gouvernance mondiale et qui chaque jour conçoivent et élaborent des stratégies de sortie de crise de l’Afrique. Et que par ailleurs les partisans de la renaissance africaine croient en la force de l’intégration africaine politique et/ou économique et à la magie d’un gouvernement fédéral africain.
 La question du modèle de développement serait en rapport logique avec la toute puissance des organismes économico-financiers mondiaux tandis que celle de la renaissance africaine rimerait avec celle du choix politique et stratégique de la nature de l’Etat africain post-colonial. Mais le problème à ce niveau devait être avant tout celui du choix à opérer ou des réformes à entreprendre, encore que l’option même de la réforme relève d’un choix ! Moraliser la vie politique en Afrique, c’est à mon avis entreprendre des réformes courageuses de l’organisation politique et économique ; c’est entreprendre d’améliorer les méthodes de gestion des affaires publiques ; c’est de faire la révolution de la bonne gouvernance. Ce problème concernerait ou poserait l’autre problème de leadership transformatif au niveau individuel des Etats africains.
 Mais puisque les organisateurs ont voulu m’entendre sur le rôle de l’ONU et de l’Union Africaine face au défi de la moralisation politique en Afrique dans une perspective d’une nouvelle Afrique dans les nouvelles relations internationales, je me dois de reconnaître que ce débat ou pareille perspective n’est pas étrangère à la politique internationale. L’on se souviendra de la politique et du mouvement des pays non-alignés qui se proposaient dans les années des indépendances africaines de moraliser la politique internationale par la démocratisation des structures des relations internationales, politique et mouvement auxquels adhèrent tous les nouveaux Etats africains. Mais en vérité, la moralisation de la vie politique internationale à l’époque semblait ne concerner que celles des nations qui faisaient courir au monde un grand risque de guerre nucléaire. Une certaine éthique des relations internationales devrait s’imposer avant tout comme une éthique de vie qui dictait de se tenir à l’écart. La politique de non-alignement ne désignait pas une autre manière de vivre ou ne proposait pas une autre pratique de la politique internationale que celle fondée sur la promotion et la défense légitime des intérêts nationaux. Intérêts-nationaux quasi inexistants pour la plupart des pays se réclamant de ce courant.
 Aujourd’hui cependant, la mondialisation en tant que nouveau système international du monde global, monde caractérisé par la fracture des inégalités sociales d’entre les riches et les pauvres, monde confronté aux problèmes de survie de l’espèce humaine du fait de la dégradation de l’environnement et du réchauffement climatique, met en exergue le devoir de sauver l’humanité en moralisant la politique autour des objectifs millénaires du développement. Les pays riches auraient un devoir moral de réduire la pauvreté des pauvres par la réactivation de la coopération internationale. Mais sait-on au moins que la coopération internationale ne serait pas mécanique parce qu’elle est historiquement apparue comme une technique au service d’un dessein géopolitique et que fondamentalement, elle n’est pas un droit à la solidarité mais plutôt une géostratégie pour faire moderne ? La coopération aura été inventée et institutionnalisée pour assurer à travers elle la préservation des intérêts et avantages acquis pendant la colonisation. La coopération au développement la plus prisée de toutes et qui régente les relations de l’Afrique noire avec l’Europe par exemple se nourrit de l’éthique du pacte colonial et c’est grâce à elle que les indépendances africaines sont restées de politique de surface sans force de pénétration et de déboulonnement de l’ordre colonial.
 Les nations autrefois colonisées comme celles de l’Afrique, nations latino-américaines, asiatiques en émergence économique de nos jours ont réussi à découvrir le secret de la puissance de l’indépendance par l’appropriation de la science et des techniques et surtout par la découverte des moyens de sortir de la coopération pour l’interdépendance. Elles auront finalement accédé aux vertus de la ploutocratie. Moralisation dans leur cas aura été avant tout normalisation par l’appropriation du principe de la détermination économique du politique.
 L’ONU dont le but principal est le maintien de la paix et de la sécurité internationale n’aurait pas de vocation ou de finalité éthique. Elle existe avant tout pour permettre aux Etats de travailler à harmoniser leurs intérêts parce que tel était le dessein que lui donnaient ses fondateurs. Souvent mise hors jeu ou tenue à l’écart de politiques des Etats, l’ONU demeure attachée aux idéaux de la paix et de la démocratie, de l’Etat de droit et du respect des droits de l’homme.
 Son combat aujourd’hui pour une paix internationale par le respect des droits de l’homme, le développement humain et le développement durable et aussi pour le triomphe de la révolution démocratique servirait, je crois, la cause de la moralisation de la vie politique telle qu’entendue par les présentes assises.
 Quant à l’Union Africaine, il conviendrait de reconnaître aussi que sans être comme on le sait un Super Etat ou un Super gouvernement c’est-à-dire une autorité morale africaine, sa quête de renaissance africaine participerait au défi de la moralisation de la politique africaine dans le sens Kä Manien d’une révolution de l’imaginaire africain, l’objectif étant de renouveler l’esprit du monde et de donner un nouveau souffle à l’humanité par de nouveaux hommes et de nouvelles femmes. Peut-être qu’à ce niveau, l’on devrait s’arrêter un moment pour se demander si ce qui compte c’est d’être africain avant tout et fondamentalement ou de devenir le contemporain de notre époque, c’est-à-dire de devenir mondial. Comment surmonter l’opposition apparente que laisse supposer ce discours entre l’Afrique et le monde dans un monde global ? Les Chantres de la Renaissance africaine au niveau de l’Union Africaine avaient pensé un moment sortir de ce dilemme Afrique-monde par la conception d’un programme de développement économique dénommé NEPAD, « nouveau partenariat économique africain pour le développement», par le choix d’un modèle de développement néo-libéral mais sans les moyens du néo-libéralisme. Dans la foulée et pour tendre vers la moralisation de la politique, ils s’affichaient partisans de la démocratie libérale et s’opposaient aux prises de pouvoir par la force, par des procédés non-démocratiques et instituaient un mécanisme de vérification par les pairs, érection d’un système d’ingérence ou du droit de regard.
   Les dirigeants africains voulaient ainsi démentir l’option qui faisait passer l’OUA d’autrefois pour un syndicat des Chefs d’Etat. Le fonctionnement de l’Union Africaine à l’ère de l’universalisation du libéralisme politique et économique devait obéir à une sorte de code éthique destiné à sauver les apparences parce que la construction démocratique demeurait l’œuvre individuelle des Etats quoique sous surveillance internationale des partenaires au développement. Comme on le sait, le NEPAD n’a toujours pas trouvé des voies de réalisation alors que certains pays comme le Ghana, le Kenya semblent mieux se porter et que d’autres pays africains comme la Guinée-équatoriale, l’Angola, le Bénin, le Cameroun, le Gabon se positionnent de mieux en mieux dans la mondialisation et revendiquent le droit à l’émergence économique.
 Pour peu que se confirment ces tendances encore timides, on peut dire en réponse à la question centrale de ces journées scientifiques que la politique africaine n’est pas exonérée de la soumission à l’impératif de l’éthique même si dans l’ensemble l’Afrique reste dans les relations internationales une présence-absence et qu’elle peine à devenir une présence-nation, faute d’intelligence stratégique. Je pense que ce qui manque à la direction politique africaine, c’est un réflexe fondamental ou essentiel de la vie, l’organisation de sa défense parce que se défendre aux dires de Glausckan, le philosophe français, dépend d’une vision du monde et que celle-ci est elle-même fonction d’un patrimoine à protéger, à soustraire aux convoitises des autres. Si vivre c’est combattre, la moralisation de la vie politique devrait concerner notre art de nous battre, notre art de faire la guerre ou de la préparer pour ne pas être obligé à la faire. Or, sur ce terrain l’Afrique n’existe simplement pas.
 L’Afrique devra sortir de son dilemme ou de sa double identité des Etats nouveaux dans une vieille Afrique parce que celui-ci (dilemme) ne réussit pas à servir sa jeunesse pendant que sa vieillesse historique la défigure. Une nouvelle Afrique devra être ou avoir une identité économique et industrielle, technicienne ou technologique.

 

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