L’interpellation de Tshisekedi

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L’envoi ou l’échange des messages à l’occasion de chaque nouvel an est une tradition à laquelle on reste attaché presque machinalement : mais rares sont ceux qui cherchent à adapter le contenu de leurs messages aux réalités et aux circonstances présentes. Il y a quelque temps, on a beaucoup spéculé sur des décisions, des interviews et des discours attribués au Président national de l’UDPS, Etienne Tshisekedi, depuis qu’il est absent du pays pour raisons de santé. Ceux qui prétendent le connaître pensaient que le ton et la teneur des actes qu’on lui attribuait ne correspondaient pas à sa nature ni à son niveau d’instruction très élevé. C’est tout différent du message de voeux de cette année 2010. Un message élevé, consistant, cohérent et profond. Sans complaisance et sans indulgence dans la description de la situation, avec une maîtrise et une pertinence qui démontrent que malgré des ennuis de santé, Etienne Tshisekedi n’a perdu aucun atome de toutes ses facultés mentales et intellectuelles.

La fermeté et la solidité du message, le choix judicieux des termes du vocabulaire politique, le refus de suivre les sentiers battus dans la formulation des vœux, la constance dans la perception et le discernement de la situation de son pays, la conception des perspectives d’avenir de son pays, le sentiment d’indignation et de répulsion quant à la décadence de son pays ainsi qu’à la misère et aux souffrances du peuple : on sent par la vigueur du style que c’est Etienne Tshisekedi en chair et en os.Et si par hasard c’était une imitation du langage politique de Tshisekedi, ce serait alors un  chef-d’œuvre d’imitation génial, capable de confondre  les détectives consommés du faux et de l’usage de faux en style. «Le peuple congolais est réduit à l’état chosifié, condamné à la mendicité internationale et à un génocide perpétuel, continue à vivre de l’humiliation de voir notre beau pays systématiquement détruit, délabré, pillé, maintenu sous la domination et l’exploitation étrangères », lit-on dès le début du message. « Les célébrations et échanges des cadeaux  de Noël et de Nouvel An en famille dans la joie et l’allégresse sont restés l’apanage d’une infime minorité privilégiée, tandis que pour la très grande majorité, ils sont devenus un mirage ou un cynique conte de fée. La formule consacrée « Bonne et Heureuse année » a perdu sa qualité intrinsèque de souhait pour devenir au plus profond de nos cœurs une prière pressante et désespérée », poursuit le message.

Ces mots bien sentis, vibrant de patriotisme, reflètent le langage politique habituel et la nature de l’homme et, comme marque déposée, on a du mal à les attribuer à un imitateur quelconque. Les malheurs du pays et de son peuple sont dus au manque de clairvoyance et de perspicacité dans la gestion et la rentabilisation de ses immenses potentialités naturelles. « Si les atouts considérables que possède notre Pays étaient gérés selon les règles de la bonne gouvernance et les principes démocratiques dans un Etat de droit par des hommes responsables, consciencieux, compétents et animés de l’amour du prochain, la justice, le véritable développement socio-économique, la sécurité alimentaire et la sécurité tout court cesseraient d’être des chimères pour toutes les familles congolaises. » Un message de vœux qui n’est pas une simple formulation des lieux communs pour sacrifier à la tradition, mais un miroir qui reflète tout  un aperçu d’un projet de société, la conception de l’exercice du pouvoir et une vision pénétrante de la souveraineté d’un Etat. «Comme les années précédentes, continue  Tshisekedi dans son message, l’an 2009 a vu naître plusieurs nouveaux foyers de conflits armés dans diverses parties du territoire  avec son lot de  milliers  de  nos compatriotes  déplacés  de  leurs terres  et vivant dans une précarité absolue. »

 Message d’un combattant suprême peiné 

On dirait que le Président national de l’UDPS souffre plus cruellement de la décadence de  son  pays  et  du  sort  du  peuple congolais  que de sa  propre santé physique.  Il  constate  dans  son  message  que  « l’unité  nationale  et  l’intégrité  territoriale  sont gravement  menacées. La  mauvaise  gouvernance  exacerbant  les frustrations,  l’avenir et  le  devenir  s’avérant  incertains,  la déception  et  l’amertume  en viennent  à supplanter  l’espoir  que des  programmes  de  chantiers  mirobolants  avaient  pu  faire  naître. Si  les  conditions de  vie  de  notre  peuple se  détériorent  chaque jour  sans que  personne  ne  s’en  soucie, l’année  2010  s’annonce pire  encore.  Il  est  donc  question  de privilégier l’intérêt général  au détriment  des  particularismes  égocentriques. C’est  ce combat que l’UDPS mène  avec  acharnement depuis  plus  de  deux  décennies. L’UDPS  n’entend   pas  déroger  à  cet  idéal  d’union et de conciliation  des cœurs. »  En  conclusion,  Etienne  Tshisekedi  réitère  en  termes  pathétiques  « son souci de  l’unité nationale,  de l’intégrité  territoriale du  pays et  du  progrès du  peuple »  et  lance  « un vibrant  appel  à  tout  le  peuple  congolais  et, en  particulier,  à tous les combattants de son parti,   à  participer  à  l’effort  de  récupération de  la  dignité nationale,  du  patrimoine  national  et  de  la paix. »

Ce message si capital et si émouvant  retentit tel un cri de cœur déchirant lancé par un combattant suprême très peiné de  ne pouvoir être  présent à la tête de la ligne de front  en  tant  que  l’incarnation  des  aspirations  profondes  du  peuple  qui  se  sent désormais  abandonné. Ce  message devrait  réveiller les  consciences  endormies  et  interpeller  toute  la  classe  politique  de  ce pays,  de  même  que  les  intellectuels.  C’est  dommage  et  inexplicable  que  même  ceux qui  prétendent  être  les lieutenants du Président national  de  l’UDPS  à  Kinshasa,  rongés par les querelles de clocher  et  de  succession n’aient  pas  faigrand cas de  ce message.  Ils auraient dû  s’empresser  d’en assurer  une large  diffusion, en organisant des  meetings politiques  et  de  grandes conférences  de  presse  attirant  une  foule de  gens de  toutes  les  conditions  sociales,  aussi bien ici à Kinshasa  qu’à  l’intérieur  du pays.  Le contenu de  ce  message  donne  une  idée  de  l’ampleur  et de la  nature du combat nouveau  que  Tshisekedi  aurait entrepris de  mener s’il était physiquement présent parmi  ses  compatriotes  en  ce  moment  très critique  de  l’histoire  de  son  pays.  Ne déclare-t-il  pas  lui-même  dans  son  message  que  « l’unité  nationale et l’intégrité  du  territoire  sont gravement menacées » ?   Les mythes n’ont pas de  continuateurs  qu’ils  méritent  pour  perpétuer  leur  œuvre avec  dynamisme et  conviction.  Le cas  du  leader  de l’UDPS  en  est  une évidence.

Etienne Tshisekedi souligne enfin, dans son  message  de  vœux, que la  paix, la  sécurité  et  les  relations  de  bon  voisinage  sont possibles  dans  la  sous-région  pour  l’intérêt  commun  des  populations  de  part  et  d’autre, mais  dépendent  absolument  d’une «réelle  volonté  politique  de  réconciliation  nationale  et  de  rectification  du leadership  dans  notre  pays. »  A  l’entendre,  il  est  clair que  le  salut du pays au stade de  la décadence où  il  se trouve  aujourd’hui,  est  lié  à  deux  conditions  primordiales,  à  savoir  la réconciliation nationale  et  l’avènement d’un  leadership  responsable,  clairvoyant  et  conscient  pour  refonder la nation  et  assumer ses  destinées.  Une  vision pénétrante  de  la  réalité.  Une  perception  objective  des  maux  qui  affligent  le  pays  et  le peuple.  Est-il encore  besoin de  démontrer l’originalité du  message  de  vœux  du  Président national  de  l’UDPS ?  D’ailleurs,  ce  n’est  pas  une nouveauté  pour  lui.  C’est  un  principe  auquel  il  est  resté toujours  fidèle.  Tous  les  messages qu’il  adressait au  peuple en pareille circonstance  en  tant qu’homme  politique  leader d’un  grand  parti  populaire,  sortaient  de  l’ordinaire.  Ses messages  ont  toujours été  hautement  politiques  et  édifiants.  Son  message  de  2010 a le  mérite de  réveiller les  Congolais  apparemment  endormis  alors que  le  pays a du mal à relever les défis de la paix, de la démocratie, de la reconstruction, de la bonne gouvernance..             

Jean  N’Saka wa  N’Saka

Journaliste idépendant

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