L’intégration régionale : facteur clé d’une paix durable

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Les habitants de la région des Grands Lacs en Afrique sont bien placés pour savoir que les conflits ne s’arrêtent pas aux frontières. L’instabilité qui y règne est en partie alimentée par le manque de perspectives économiques pour la population.

Les civils paient en effet un lourd tribut au conflit qui sévit depuis plusieurs années dans cette région où je vais me rendre la semaine prochaine. Sur les onze millions et demi d’habitants que compte l’est de la République démocratique du Congo (RDC), deux millions d’enfants ne sont pas scolarisés car leurs écoles ont été détruites. Depuis 1998, plus de trois millions et demi de personnes sont décédées des conséquences directes du conflit. Si l’accord-cadre de paix signé en 2013 par onze pays africains marque le début d’une nouvelle ère de paix et de reconstruction, il subsiste toujours quelques poches de violences.

La région recense encore plus de cinq millions de réfugiés qui ont fui leurs foyers pour échapper à l’insécurité.

Les pays de la région des Grands Lacs sont tous confrontés aux mêmes défis : affrontements intercommunautaires, manque d’accès aux terres agricoles, faible cohésion sociale et lutte pour le contrôle les ressources naturelles. Même s’il appartient à chaque pays de confronter ces défis, en l’absence d’action collective, ils ne seront pas résolus. Il est par conséquent essentiel de soutenir les efforts nationaux en misant sur une approche régionale.

            Si les frontières sont source et facteur de conflit, je suis également convaincue qu’elles constituent avant tout un vecteur de paix. Elles assurent en effet la sécurité et favorisent les échanges commerciaux entre pays. Comme le souligne si bien Gina Valdés, poète américano-mexicaine: « Pour chaque frontière, il existe aussi un pont ».

            Dans la région des Grands Lacs, comme ailleurs, la clé d’une paix durable et d’un avenir meilleur, c’est l’intégration régionale. Les accords de paix sont cruciaux à cet égard. Cependant, s’ils peuvent mettre un terme aux conflits, ils ne garantissent pas toujours une paix durable. Pour réconcilier les pays et leur donner envie de s’investir dans la paix, il faut aussi améliorer les moyens de subsistance, développer l’emploi et redonner confiance en l’avenir. Nous savons tous qu’il ne peut y avoir de développement sans paix ni de paix sans développement.

            Les efforts de coopération et d’intégration régionale ont déjà considérablement porté leurs fruits. Prenons l’exemple de la Communauté des pays d’Afrique de l’Est. Cette région enregistre depuis 1993, la plus forte croissance économique au monde après l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN en anglais). Son PIB a doublé pour atteindre 79 milliards de dollars et les échanges commerciaux au sein de la communauté sont aujourd’hui plus importants que ceux avec l’Europe ou le reste du continent africain.

Lorsque j’étais ministre des Finances en Indonésie, j’ai pu constater l’impact positif de l’intégration régionale dans mon pays, membre fondateur de l’ASEAN, où les efforts de transition démocratique et de cohésion sociale ont pris plus de dix ans. Cette intégration a en effet permis de mettre en place une politique économique rigoureuse qui a généré une forte croissance économique, créé des emplois et réduit la pauvreté. L’ASEAN et l’Asie de l’Est constituent aujourd’hui la région la plus dynamique de la planète. Les barrières commerciales et à l’investissement y sont faibles et permettent ainsi la libre circulation des biens et des personnes.

            Le groupe de la Banque mondiale, qui est l’un des principaux partenaires au développement de la région des Grands Lacs, mène une action importante en faveur de la paix et de la stabilité. Nos projets entendent améliorer les moyens de subsistance dans les zones frontalières, favoriser les échanges transfrontaliers et renforcer les relations économiques grâce au développement des infrastructures aéroportuaires et des principaux axes de circulation.

            De nombreuses communautés doivent traverser la frontière pour aller vendre leurs produits sur les marchés, le commerce informel transfrontalier étant vital pour les petits producteurs. Preuve en est que les exportations informelles entre le Rwanda et ses pays voisins (le Burundi, la RDC, la Tanzanie et l’Ouganda) ont représenté près de 100 millions de dollars de 2012 à 2014.

            Il est donc essentiel de réduire les barrières commerciales et les problèmes sécuritaires qui nuisent aux échanges transfrontaliers. Une étude sur le commerce transfrontalier entre la RDC, le Burundi, le Rwanda et l’Ouganda a conclu que les femmes, qui représentent la majorité des petits commerçants transfrontaliers, sont bien trop souvent victimes d’harcèlement et de violences physiques. Elles sont aussi contraintes de payer des pots-de-vin pour pouvoir vendre leurs produits. Pour les millions de femmes qui dépendent du commerce transfrontalier pour faire vivre leurs familles, l’intégration régionale ne doit donc pas rester un concept abstrait, ni une opération périlleuse. Les femmes sont indispensables au dynamisme des échanges économiques et à une plus grande prospérité. Il est donc crucial qu’elles puissent travailler en toute sécurité.

Le commerce international représente par ailleurs une opportunité énorme de croissance et de réduction de la pauvreté pour la RDC, pour ses voisins et bien au delà. La réhabilitation de l’aéroport de Goma dans l’est de la RDC permettra de créer un réseau de transport vital pour les habitants de cette région qui seront moins isolés et pourront communiquer avec le reste du pays. Cela stimulera aussi le développement du secteur privé et rétablira les échanges commerciaux. On observe une corrélation positive entre le rétablissement des routes et la baisse de l’insécurité. C’est pour cette raison que le développement des infrastructures régionales devrait constituer une priorité pour tous les pays.

            La Banque mondiale et le secrétaire général des Nations Unies Ban Ki-moon ont lancé en 2013, l’Initiative en faveur de la région des Grands Lacs. Nous apportons un appui financier de près de 1,3 milliard de dollars en faveur de projets de développement de production d’électricité hydraulique, des transports, des technologies de l’information, du commerce, des services de santé et de lutte contre les violences sexuelles faites aux femmes et contre les déplacements forcés.

            Nous soutenons également les investissements dans le secteur de l’énergie qui permettront à terme d’accroître considérablement l’accès à l’électricité pour les habitants du Rwanda, de la RDC et du Burundi.

            Nous avons choisi, dans le cadre de cette Initiative en faveur de la région des Grands Lacs, de recentrer notre action sur la prévention et la mise en place de solutions adaptées pas seulement à un pays mais à l’ensemble des pays de la région. Nous espérons ainsi vraiment contribuer à une paix durable et au développement dans cette région qui a bien trop souffert des conflits et a tout à gagner de la paix.

Sri Mulyani Indrawati est directrice générale et directrice des opérations à la Banque mondiale. Avant de rejoindre le groupe de la Banque mondiale, elle occupait la fonction de ministre des Finances en Indonésie.