L’indigence et le drame de Sange

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Le cinquantenaire de l’indépendance le 30 juin 2010 passait pour une circonstance marquée d’une pierre blanche. Et l’annonce de l’accession du pays au Point d’Achèvement de l’Initiative PPTE (Pays Pauvres Très Endettés), jeudi 01 juillet, juste au lendemain du jubilé, comblait davantage les hautes sphères officielles qui savouraient encore jusque-là les délices d’un anniversaire haut en couleurs, rehaussé de la présence remarquée d’éminents hôtes dont le couple royal belge. Mais voilà que vendredi 02 juillet, tombait brusquement une nouvelle très affligeante d’un drame survenu à Sange, une bourgade de la Province du Sud-Kivu aux environs d’Uvira. Un camion-citerne chargé de carburant fait un tonneau, provoquant l’épanchement de son contenu inflammable. Des victimes se comptent parmi la population locale, accourues vers le véhicule accidenté non pas par curiosité pour regarder le spectacle, mais pour se ruer sur le pompage de l’essence. Qui avec des bidons en platique, qui avec des bassines, qui avec des dames-jeannes ou des jerrycans. Tout d’un coup une terrible explosion meurtrière survient. Plusieurs centaines de personnes périssent carbonisées. D’autres grièvement brûlées et luttent entre la vie et la mort.

Des flammes qui se dégagent avec fureur du citerne renversé rattrapent celles qui tentent de s’échapper dans le sauve-qui-peut, de même que celles qui se trouvent dans l’agglomération de Sange plus ou moins proche des lieux de l’accident, en train de suivre un match de football, a-t-on appris. Même si les autorités civiles, policières et militaires étaient alors témoins oculaires du drame ce jour-là, elles pouvaient rien faire pour limiter les dégâts, et pour cause !_Comme certains journaux ont pu le faire remarquer dans leurs commentaires, le soubassement implicite de cette hécatombe est lié non pas au capotage du camion-citerne mais à l’indigence de la population. La faim fait sortir le loup du bois. Ce qui vient de se produire à Sange ne prouve pas le contraire. Ne se doutant de rien, des centaines de nos compatriotes se sont précipités inconsciemment vers la mort, croyant que l’accident du camion-citerne transportant du carburant de passage dans l’agglomération était une aubaine pour eux, une occasion de pomper à volonté quelques litres d’essence à revendre et gagner un peu d’argent permettant de se nourrir pour un temps. Quand bien même les autorités locales auraient été présentes sur les lieux de la tragédie, elles n’auraient pas empêché la population de s’approcher du véhicule.

Bien qu’il y ait eu de nombreuses victimes et un deuil national de 48 heures décrété officiellement, ce qui vient de se passer à Sange est une autre sorte de pillage si l’on y réfléchit bien. Si l’on se réfère à l’histoire de notre pays qui date des balbutiements du retour à la démocratie et à l’Etat de droit en 1990, on se souvient du phénomène « pillage » qui est devenu comme une culture pratiquée à différents niveaux de la société. Il y a des actes de pillage collectifs auxquels des policiers et des militaires ne sont pas gênés de se mêler. On a vécu cela à plusieurs reprises dans la ville de Kinshasa. Comme un confrère l’a bien rappelé dans son commentaire, ceux qui ont de la mémoire ne peuvent pas avoir oublié ce qui s’était passé lors de l’incendie qui s’était déclaré à l’immeuble Massamba Newman non loin de Kin-Mazière en plein centre-ville de la Capitale, il y a de cela quelques années. Kin-Mazière était alors le siège des Services spéciaux de la Police nationale. Des policiers en tenue présents ce jour-là à Kin-Mazière, s’étaient empressés de quitter leur poste pour aller se mêler à la foule et   piller systématiquement boutiques et magasins, au lieu de les protéger et d’aider à maîtriser l’incendie. D’ailleurs, il n’y a pas d’actes de pillage perpétrés à Kinshasa ou à l’intérieur du pays qui n’aient pas connu la participation active des militaires ou des policiers.

D’une manière générale, c’est la misère qui est à la base de tous ces actes de brigandage. Vivant dans le dénuement complet, la population civile et les gardiens de l’ordre s’y livrent à cœur joie le cas échéant. Même s’il s’agit de mâter des groupes rebelles ou de ratisser des endroits infestés de ces éléments, les opérations sont toujours accompagnées d’actes de pillage. Les ONG de défense des droits de l’Homme y consacrent souvent des commentaires accablants dans leurs rapports. Si les conditions de vie de la population et des gardiens de l’ordre sont passablement convenables, ils ne peuvent pas s’abaisser à recourir à ces actes avilissants, parfois au risque de leur vie comme c’est le cas de cette hécatombe de Sange au Sud-Kivu. Ce drame de Sange coïncide avec l’accession de la Rdc au Point d’Achèvement de l’Initiative PPTE. C’est une occasion ou jamais, pour le gouvernement Muzito dont la démarche et les efforts viennent d’être couronnés de succès, de songer à concrétiser le social de l’année 2010 décrété par le Chef de l’Etat lui-même. 

Jean N’Saka wa N’Saka

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