La liberté de l’information face aux défis sécuritaire et de la paix : jusqu’où aller trop loin ?

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Toute l’histoire du Congo, peu avant ou après son édification en tant qu’Etat unitaire, par la signature de l’Acte général de la Conférence de Berlin le 26 février 1885, est un long cycle d’antinomie et de conflit d’ordres normatifs. Les différents régimes de presse que le pays a connus ne sont que les reflets de ces cadres de pensée.

Certes, ces ordres se sont toujours nourris, sans l’affirmer ouvertement, au délicieux lait d’intérêts sociaux, économiques ou idéologiques particuliers. Mais, en fin de compte, les vagues soulevées par ces sournois antagonismes ont généralement suscité dans l’opinion des discordances qui opposent deux métiers, celui des
professionnels de l’ordre public et celui des professionnels des médias.

Nous ne manquerons pas de voir qui va trop loin, comme le suggèrent les organisateurs de ce colloque. Pour être plus pragmatiques, nous partirons de trois exemples tirés de notre propre Histoire nationale.

• Primo.

Lorsque les puissances européennes se sont retrouvées au bord d’une guerre de conquêtes coloniales en Afrique centrale, les Etats-Unis se sont empressés de créer un ordre international nouveau, en prenant fait et cause pour le concurrent européen le plus faible : le Roi Léopold II.

Ainsi, le 10 avril 1884, plus de 6 mois avant la Conférence de Berlin, le Sénat américain reconnait déjà la souveraineté du Roi des Belges sur le Congo, au détriment des puissances aussi affirmées que le Portugal, la France et l’Allemagne. Les Américains ont pu, dès lors, fabriquer une norme qui a fini par être consacrée comme norme à la Conférence de Berlin : le Congo était érigé en comptoir commercial pour toutes les puissances européennes et un lieu de prédilection pour toutes les confessions religieuses chrétiennes. Le Congo était ainsi devenu « un Etat sans douanes », selon la terminologie de propagande américaine.

• Secundo. Le 4 août 1914, la Belgique se scandalise de l’invasion de
son territoire par l’armée allemande, s’en tenant à son statut de
neutralité entre la France et l’Allemagne, devenus Etats ennemis.
Mais, surtout, l’année suivante, en 1915, la Belgique se trouve, une
fois de plus, scandalisée. Parce que l’information sur les défaites
que subissait l’armée belge face à l’avancée des troupes allemandes
était répandue en colonie par une simple indigène. Cette mauvaise
nouvelle avait effectivement circulé dans la région de Maï-Ndombe, à
partir par la prophétesse noire Maria Nkoï, guérisseuse réputée chez
les Ekonda.
Et pourtant, l’information était bel et bien fondée. Effectivement,
la Belgique ne commença à relever la tête que lorsque les troupes
belgo-congolaises de la Force Publique ont débuté les opérations sur
le continent africain, notamment par la neutralisation du ferry Graf
von Götzen sur le lac Tanganyika le 10 juin 1916.
La guerre terminée et la réconciliation scellée entre Etats européens
en 1918, le ferry fut renfloué et reprit du service civil en 1927,
sous le nom de M/V Liemba. Quant à Maria Nkoï, elle fut jetée en
prison dès 1921 par les services judiciaires et de sécurité, condamnée
à la peine de mort, et disparue sans traces.
• Tertio. Le Congo connut en 1963-64 une rébellion armée, dite «
muléliste », qui neutralisa les 2/3 du pays. Pour en venir à bout, il
fut institué à Kinshasa un « Gouvernement de réconciliation nationale
» avec comme Premier ministre Moïse Tshombe, celui-là même qui, peu
d’années auparavant, avait été combattu et vaincu en tant que
Président de la Sécession katangaise.
Aujourd’hui, à la faveur d’une abondante œuvre de l’idéologue
communiste belge Ludo Martens, l’acteur politique Pierre Mulele a
bénéficié d’une certaine réhabilitation au sein de la mémoire
nationale.
En témoigne le renversement des opinions à propos des noms conférés à
une grande artère de la Ville de Kinshasa. Il s’agit de la chaussée
qui va de la Place Mandela au Rond-point Bandalungwa, longeant la Cité
de la Rtnc et le Camp Kokolo.
Cette artère portait, à l’époque coloniale, le nom de Joséphine
Charlotte. Le Régime issu du coup d’Etat militaire du Général Mobutu
la rebaptisa plus tard « Avenue du 24 Novembre ». Or, précisément,
après la rébellion dite « muléliste » des armées 1963-64, cette
chaussée avait pris le nom d’Avenue des Victimes de la rébellion. A ce
jour cependant, cette artère est devenue Avenue Pierre Mulele, dont le
nom est pourtant associé à cette même rébellion armée.
De ces trois illustrations historiques nous pouvons tirer trois
enseignements majeurs.
– D’abord, c’est l’Etat qui, de par sa nature, entend être l’unique
fournisseur de la pensée collective, s’assurant ainsi la garantie du
tout en un, c’est-à-dire l’unité de la nation toute entière.
Ainsi, par rapport au premier exemple que nous avons évoqué, les
Etats-Unis ont voulu imposer la norme devant régir la conduite de tous
les Etats impliqués dans les conquêtes coloniales en Afrique. En
réalité, alors que l’exploration du continent africain avait débuté
déjà au 16ème siècle, avant même l’avènement des Etats-Unis en tant
qu’Etat, la puissance américaine a voulu récupérer son retard, en
réussissant à faire partager à tous les Etats colonisateurs ce que ces
derniers caressaient comme ambition commune : créer une colonie
collective. Pour y réussir, il suffisait de placer ce comptoir commun
sous la protection du monarque du plus petit des Etats coloniaux
concernés, la Belgique. Les Etats-Unis se sont donc retrouvés
bénéficiaires, sans coup férir, d’une colonie collective, et surtout
sans porter la honteuse étiquette de puissance coloniale.
Par rapport au deuxième exemple que nous avons relevé, l’Etat
colonial belge a voulu être le seul à déterminer qui serait le
vainqueur de la Première guerre mondiale. Les défaites subies par
l’armée belge au cours des premiers mois de la Guerre devaient être
interprétées par toute la collectivité comme de simples revers, à vite
oublier.
Autrement dit, les informations répandues par Maria Nkoï ne pouvaient
relever que la subversion, de l’incitation à la démoralisation des
troupes et de manipulation de la population. Maria Nkoï, passant pour
une déséquilibrée, n’a donc subi qu’une sorte de cure d’hygiène
mentale.
Et, par rapport au troisième et dernier exemple, c’est la République
qui entend s’imposer comme seul et unique rédacteur de sa propre
histoire. Se trouve donc oublié, au nom de la République, le
recrutement public par l’Etat des mercenaires étrangers à travers le
monde, pourvu que soit matée la rébellion qui prenait déjà à
Stanleyville la forme d’une République Populaire du Congo.
Il était donc de bonne morale, en guise de réarmement moral du peuple
après la guerre, d’honorer la mémoire des victimes par le baptême
d’une grande artère de la capitale au nom d’Avenue des victimes de la
rébellion. Mais, c’est aussi au nom du même Etat qu’une autre
relecture a été faite à propos de la même rébellion.
– Ensuite, il y a un autre enseignement à tirer de ces exemples
historiques : c’est toujours l’Etat qui est le seul à déterminer ce
que doivent être l’ordre et la tranquillité publique.
En effet, les pouvoirs publics ont une conception précise de l’ordre
et de la tranquillité publique : ce sont des mécanismes à travers
lesquels l’Etat assure et garantit la jouissance des libertés
publiques par tous. Dès lors, tous ceux qui gênent l’ordre établi et
empêchent autrui de jouir de ses libertés sont pris pour des «
fauteurs de désordre ».
Car, il y a lieu de rappeler que, depuis le règne de la monarchie en
Europe jusqu’à certaines poches de survivance dans l’Etat à l’époque
contemporaine, l’ordre établi n’est que l’équivalent de la pensée
unique. Ainsi, hier comme aujourd’hui, le « désordre » est souvent
assimilé à une perturbation des idées établies, au dogme consolidé.
Les « fauteurs de désordre » sont, dès lors, pris plus simplement pour
des hérétiques et des insurrectionnels.
C’est ce que révèle, notamment, une plongée dans la littérature de
l’époque d’avant la Seconde guerre mondiale, période où la plupart des
régimes politiques se sentaient trop fragiles et trop frileux.  A
cette époque, donc, la sauvegarde ou la perturbation de l’ordre
étaient des notions qui concernaient toutes les deux strictement de la
sphère politique.
Déjà, en 1929, dans son roman au titre bien inspiré, «L’ordre», qui
lui a permis la même année le bénéfice du Prix Goncourt, l’écrivain
français Marcel ARLAND décrivait les « fauteurs de désordre »
précisément comme des « exploiteurs » qui « sont à l’affût d’une
défaillance pour s’emparer du pouvoir ». Quant à un autre écrivain
célèbre, auteur du roman «L’été 1914», qui lui a valu le prix Nobel de
la littérature l’année suivant sa publication en 1936, le français
Martin DU GARD disait ce qui suit du « fauteur de désordre »  : «
voilà ce qu’il y a au fond de tout révolutionnaire ».
– Enfin, le troisième et dernier enseignement à tirer de nos exemples
historiques est que, aux yeux des professionnels de la tranquillité
publique ou de l’ordre établi, les médias sont potentiellement des
facteurs d’hérésie et d’insurrection.
Effectivement, le débat qui s’est infiltré récemment entre
professionnels de l’ordre public et professionnels des médias ne
tourne pas encore en faveur de ces derniers. Hélas ! Il s’agit du
débat entre « le droit à la sûreté » et « le droit à la sécurité ».
Pour les professionnels des médias, la « sûreté » doit être garantie
à tout citoyen. Elle est une matérialisation de la jouissance par tous
des libertés individuelles et publiques, jouissance que doit assurer
l’Etat.
Il faut bien noter que c’est dans cette perspective de « droit à la
sûreté » que, précisément, le Législateur congolais a explicitement
supprimé le principe de l’autorisation préalable. Il n’existe plus,
dans notre Législation, de demande ni d’octroi d’autorisation
préalable pour exercer sa liberté de manifestation ou de réunion, tout
comme il n’existe plus de demande ni d’octroi d’autorisation préalable
pour exercer sa liberté d’expression.
Dans un cas comme dans l’autre, la seule notification à l’autorité
publique suffit, afin de permettre à cette dernière de mettre en place
des dispositifs pertinents d’accompagnement de ces jouissances des
libertés fondamentales de réunion, de manifestation ou d’expression.
En revanche, pour les professionnels de l’ordre public, la « sécurité
» est une des exigences de l’ordre public, en ceci qu’elle concerne un
plus grand nombre et, partant, la collectivité toute entière. Dans ces
conditions, l’exigence de l’ordre public peut conduire l’Autorité à
une certaine restriction de la jouissance des libertés individuelles.
Il en est ainsi notamment du couvre-feu, de l’état d’urgence, etc.
Cependant, le fond du débat consiste en un glissement sémantique de «
la sûreté » vers « la sécurité ». L’analyse est donc tenu à vérifier
si le glissement imperceptible de la « sûreté » à la « sécurité »
n’est pas, somme toute, l’enfoncement dans le pouvoir arbitraire.
En ce qui nous concerne et en guise de conclusion, le véritable débat
est celui qui consiste à considérer les médias comment un obstacle
irremplaçable à l’imposition de la pensée unique. Et, pour prévenir
l’implantation de cette pensée unique, se trouvent interpellés aussi
bien les professionnels de l’ordre public que ceux des médias.
– Concernant les professionnels de l’ordre public, il y a lieu de
rappeler que toute norme établie n’est qu’une victoire passagère et
conjoncturelle d’un paradigme. Un ordre établi ne devrait pas être
pris pour un dogme.
Car, lorsque triomphe et émerge une idée, elle ne tue pas les autres
qui ont été produites pendant ce temps. Celles qui ont été évincées ne
sont pas mortes. Elles sont tout simplement entrées en sommeil et
attendent leur moment de réveil.
La connaissance de ce principe est indispensable. Elle permet
d’éviter tout zèle dogmatique. L’exemple de l’Avenue des victimes de
la rébellion, devenue Avenue Pierre Mulele, est là pour rappeler la
permanence du débat au sein d’une société et d’une nation qui se
construisent, une société et une nation qui sont encore à la recherche
des fondamentaux qui deviendront demain le socle immuable de leur
civilisation.
– Concernant les professionnels des médias, nous insistons sur la
nécessité d’un véritable journalisme d’opinion, qui soit radicalement
différent des commentaires personnels et superficiels portés sur
certains faits d’actualité, sélectionnés pour le besoin du coupage.
Car, ce sont ces opinions profondes de la presse qui permettent aux
différents publics de nourrir leur réflexion et de préparer leurs
comportements publics.
Ainsi, par exemple, les médias congolais ont totalement raté
l’occasion d’informer nos populations et notre jeunesse que le concept
de « commissaire spécial », existe dans la pratique politique et
administrative de notre pays déjà depuis la Loi du 27 avril 1962.
En effet, notre pays n’en est pas à son premier découpage
territorial, ni à ses premières petites provinces, ni à ses premiers «
commissaires  spéciaux ». Les médias congolais ont privé à leurs
lecteurs, auditeurs et téléspectateurs le droit à une information
comparée, celle qui aurait pu permettre une juste évaluation de ce qui
se passait sous leurs yeux.
En fait, les informations médiatiques n’ont tourné qu’autour des
acteurs politiques à désigner pour ces fonctions : une vaine querelle
entre Majorité et Opposition. Une stérile dispute entre acteurs
politique issus des secteurs et territoires de ces nouvelles
provinces.
Cela dit, en définitive, la question qui nous a été posée par les
organisateurs a été : jusqu’où aller plus loin ?
Nous répondrons, en un mot, par une autre question : qui doit aller
plus loin ? Et nous répondrons tout de suite : c’est le journaliste
qui doit aller plus loin, parce qu’il est le seul citoyen à prendre
rendez-vous avec l’histoire de son pays.
(Pr Jean-Chrétien Ekambo, 4 mai 2016)