L’homme/femme politique congolais partagé entre «servir» et «se servir» !

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Deux approches me tentent dans l’exercice qui va suivre. La première est celle de mon ami prêtre qui consiste à relever du haut de sa chaire de vérité les qualités ou autres vertus qui doivent caractériser l’homme ou la femme politique face à l’éthique et la pauvreté. La seconde approche est celle de ma sœur devenue, le temps d’une élection, une bête politique doublée d’un réalisme politique que même Satan lui envierait.

            Cette dernière approche présente les caractéristiques du modèle d’homme et de femme politique que nous avons façonnés au fil des années d’engagement politique dans notre pays. Selon les politiciens d’hier et d’aujourd’hui, il s’agit d’un modèle d’homme et de femme politiques capables de survivre dans le monde qui est le nôtre et qui considère les valeurs auxquelles tiennent les moralistes et autres pasteurs comme un ensemble de vœux pieux qui ne gouvernent pas notre cité politique ni encore moins notre espace religieux d’Eglise. Ici, il est vraiment question de s’accrocher au train de la survie politique ; sinon, c’est la mort au propre comme au figuré!

 

Des ces deux approches, je choisis de m’attarder sur la deuxième, car elle est moins ennuyeuse pour le public qui me lit et me paraît plus proche de l’éthique que l’homme ou la femme politique congolais s’est forgé(e) et dans laquelle il ou elle a enraciné notre savoir collectif et notre perception du pouvoir, du valoir et de l’avoir.

Fruits du « monde ya béton », du « monde arabe », du « monde ya kiipe ya yo », du monde jungle, une « Zaamba » où tous nous sommes devenus des animaux circulant à la que-leu-leu, dans la forêt ou mieux sur une terre où « ba mpika na beeto me kuma ba fumu », entendez  « nos anciens esclaves sont devenus nos maîtres », nous errons sans aucune responsabilité ni solidarité, sous la conduite d’hommes et de femmes politiques désormais « démocratiquement élus ».

A la tête d’un peuple faction si pas fiction, des leaders, homme et femme politique, têtes sans corps, corps sans cœur, marchent, machette à la main empêchant aux pauvres citoyens d’avoir accès au manioc dans le panier « muyendi » placé, devant,  sur chaque poitrine.

C’est cette même machette qui, de temps en temps, coupe les branches corrompues du bananier de la corruption, dans un effort de transparence, de fin de la corruption et de l’impunité qui ne trompe pas des paysans qui admirent le gros régime de bananes, fruit du bananier de la corruption qui nourrira le futur de la corruption dans un monde où la justice et la lutte contre l’impunité sont comme les réfections des routes, c’est-à-dire, tributaires des visites occasionnelles et saisonnières des hommes politiques et religieux d’Occident et des Amériques.

Dans ce monde « ya libooma », monde de la folie, la règle est celle de la prédation et non du partage ni de la justice distributive. Les hommes et les femmes politiques sont animés par une éthique contraire à celle du pécheur qui attend la saison sèche pour s’assurer une bonne pèche. Ici, l’homme et la femme politique assèchent régulièrement le pays pour avoir accès au pouvoir qui donne accès à l’avoir et au valoir.

Ce monde politique est même parvenu à gérer nos relations d’homme et de femme, transformant nos hommes et femmes politiques en « lopele déshumanisant» pour une sexualité de jouissance égoïste, faite de violences corporelle et éthique,  de relations infécondes  sans orgasmes ni progénitures et dominées par des métaphores phalliques porteuses de virilité assassine comme le « gondo » qui martyrise ma sœur Télési ou encore ce « munduki déchargé du cow boy fatigué » qui stérilise le sein de ma sœur Mado et n’offre aucun futur à la famille, première cellule citoyenne de la nation.

Ce monde politique a même astucieusement instrumentalisé la mère, l’épouse et la jeune fille pour en faire des outils de conquête et de conservation du pouvoir et partant de l’avoir et du valoir. Plus l’homme politique a de femmes, plus les chances de conquête ou de maintien au pouvoir seront grandes.

Comme le dit souvent un vieux politicien de mon bled : « on ne peut pas envoyer au chômage un citoyen dont les charges familiales sont si importantes ! Si tu n’es pas de la tribu de celui par qui tu obtiens le pouvoir, l’avoir et le valoir, deviens son beau-frère, sa belle sœur, son beau-fils, son cousin, sa cousine ou encore membre de sa famille par le jeu de tes nombreuses alliances »

Au théâtre, plus précisément dans la pièce « Le Remaniement », la scène rocambolesque qui tisse cette toile d’araignée qui donne accès au pouvoir donne ce qui suit :

Songolo : Je crois que j’ai trouvé.

Fulani : Quoi ?

Songolo : La tactique à employer pour accéder au pouvoir. D’abord, je vais utiliser mon armada de femmes. (Se retourne vers Fulani comme s’il parlait à ses femmes) Je ne vous ai pas épousées pour vos beaux yeux.

Fulani : Nous sommes prêtes, Commandant. Commande et nous obéirons.

Songolo : Ma douzième femme !

Fulani : Parce que nous sommes douze ?

Songolo : Comme les Apôtres du Christ !

Fulani : Eux au moins se connaissaient…

Songolo : Ma douzième femme, fille de Kinshasa-la-poubelle, va à la rencontre des pourritures de tous les corps constitués et destitués. Ma onzième femme, fille de Kananga, enfonce l’houonorable dans tes ravins sans fin. Ma dixième femme, diamant de Mbuji-Mayi, augmente les appétits aveugles de Mukalenga. Ma neuvième femme, fille de la forêt de Kisangani, égare-nous dans ton touffu et agréable feuillage. Ma huitième femme, sirène des eaux de l’Equateur,  enfonce Nkumu dans les profondeurs de tes eaux amniotiques. Ma septième femme, fille du Maniema, emporte-nous dans le tourbillon de tes étreintes légendaires. Ma sixième femme Kamuké sucré du Kivu, sucre nos ébats pédophiles. Ma cinquième femme, gazelle arrogante de Bandundu, fais nous boire la coupe de nos désirs jusqu’à la lie. Ma quatrième femme, cuivre battu du Katanga agrémente les rires incestueux de tous les Batooto ya mama. Ma troisième femme amazone munyamulenge, enivre-nous du lait de tes seins corrupteurs. Ma deuxième femme, moitié blanche, moitié noire, fais  une pipe de tous mes fantasmes et de toutes mes frustrations. Ma première femme, femme aux allures sévères du Mont de Cristal, toi qui n’appartiens qu’à moi et à moi tout seul. La mère de mes enfants…

Sur la scène politique comme théâtrale, puisque notre monde politique, son éthique, ses animateurs et animatrices ne sont qu’œuvres de fiction si pas de faction, le modèle opérant de l’homme et de la femme politique est celui qui développe une éthique dont les valeurs sont les antivaleurs.

La scène politique devient un espace de sorcellerie et de magies blanche et noire où tout n’est que contradiction, profanation et lieu de rencontre avec les « More-More », les Maîtres des loges et autres organisations occultes qui partagent le manioc, comme lors d’une cérémonie de communion exotique d’envoutement collectif aux paroles étranges et à l’aveuglement certain :

« Mange ce manioc. Ceci est le corps de nombreux fils et filles de ce pays. Mange-le en souvenir du pouvoir carnivore qui transformera tes frères et sœurs en effets collatéraux des nombreuses injustices et autres opérations de paix que tu organiseras et animeras sur cet espace.

Ce repas sans vin transformera l’homme ou la femme politique en  « rails de chemin de fer » qui, dans le cadre d’une alliance constamment renouvelée, ouvriront le pays du coltan, du diamant bleu, du pétrole, de l’uranium, du nobium, de l’eau de source, etc. à l’exploitation de tous les gentibus internationaux et régionaux».

Pour les curieux, je vous propose le pèlerinage devant l’autel qui livre notre pays à l’exploitation et au commerce illégaux. Rendez-vous devant les murs, façade de la Gare Centrale de Kinshasa  pour partager la dure réalité du statut de notre pays et par conséquent de nos hommes et femmes politiques, tous des outils pour ouvrir cette terre aux gens : « aperire terram Gentibus » .

Dans cet espace d’extractions et d’extorsions, rien n’est sacré si ce n’est que le pouvoir lui-même. Comment on y arrive ? Quels sont les moyens utilisés ? Tout ça ne compte pas. C’est sans doute ce qui explique ces nombreuses visites des féticheurs des quartiers périphériques, sans compter ces voyages en Guinée Conakry pour y rencontrer Salif Keita, juste le temps de se rendre compte qu’il n’était que « Sorcier du ballon rond » ! Mais qu’importe si le pouvoir est au bout de la ligne.

L’homme ou la femme politique de ce monde du pouvoir n’accepte pas de scrupules. Plus on joue au moraliste, à celui ou celle qui se soucie du bien, du vrai, bref, d’une certaine éthique, plus tu réduis tes chances de prendre le pouvoir. Et la meilleure façon de s’y préparer, c’est de profaner ce qu’on a de plus cher au monde : sa femme, sa fille de 16 ans, son propre être et surtout le sacré.

Dans la pièce de théâtre « Le Remaniement », un des personnages affirment que pour se rendre compte du degré de désacralisation de l’être politique congolais, il suffit de le déshabiller. En-dessous de la ceinture en peau de crocodile de son pantalon Arizoni, vous trouverez le ruban en raphia de Kasongo-Lunda. La chaîne en or d’Anvers aura pour compagne la liane de chanvre de Tshimbulu. La médaille de la Vierge des Pauvres côtoiera la statuette « Minganzi » de Bulungu. Et la petite bouteille de parfum Avon cohabitera avec la bouteille d’huile de palme de PLZ/Boteka.

Sur la scène du théâtre de la conquête du pouvoir politique, l’homme et la femme avide de pouvoir reçoivent les recommandations suivantes du féticheur de nos cités périphériques: « Cette poudre, tu la répandras dans ton actuel bureau. Cette eau, mes urines, tu l’utiliseras pour laver ta face. Dès le premier conseil des ministres, tu veilleras à porter ce ruban en raphia autour de ta ceinture. En aucun cas, tu ne devras t’en débarrasser. Et surtout n’ose pas le perdre. »

A ces recommandations, il faudra ajouter celles de mes amis prêtres et autres Pasteurs qui arroseront le bureau qui, avec de l’eau dont la qualité dépendra de ses origines : Lourdes, Jérusalem, « maayi ya bibeembe », sans oublier l’encens et le sang du Christ qui se chargeront d’offrir le blindage de protection du pouvoir récemment conquis ! Du fétichisme et de l’occultisme, nos hommes et femmes politiques en sont atteints mais Dieu merci, comme ces animaux malades de la peste, ils n’en meurent pas tous.

Dans cette quête du pouvoir, l’avoir et le valoir, l’initiation passera par l’apprentissage non pas de la Rumba mais plutôt du « Mayebo accéléré » ou encore du « techno-malewa », danses du passé et du présent qui initient à l’exécution des mouvements rapides et harmonieux d’ouverture et de fermeture de la caisse de l’Etat, avec à la clé les applaudissements d’un peuple que le ludique a transformé en applaudisseur complice de sa propre mort physique et éthique!

Dans cette case initiatique, l’homme et la femme politique boivent le breuvage qui les rend imprévisibles, inconstants et qui bouche le cœur. Ici, Ils apprennent à courir, au propre comme au figuré. Ici, tout se passe au niveau des mains et des reins ; des mains rapides, élégantes et hors de tout soupçon et en même temps des reins solides, agiles et efficaces. Car le mandat est souvent court et bref. Six, trois, deux, un mois.

Si tu décroches un mandat d’un mois, c’est en un mois que tu dois développer ton (DSRPI) Document Stratégique pour la Réduction de ta Pauvreté Individuelle, celle de tes amis et autres membres de ta famille, de ton clan, et de ton ethnie. C’est en luttant de manière efficiente, contre la pauvreté que tu pourras, par tes largesses et ton look faire la démonstration d’un valoir que les nombreux « mabanga » de nos chanteurs et autres thuriféraires célèbreront sur la place publique.

Qui, un voyage en Europe ; qui un moment de tendresse ; qui, une nouvelle Prado ; qui, un crédit à long terme non remboursable ; qui, une folie de Ministre, qui un « libanga », …. la démonstration du valoir atteint son apothéose le samedi de chaque semaine lorsque habillé de blancs, à bord de sa jupe Prado blanche, concordance oblige, l’homme ou la femme politique se dirige vers le Bandundu ou le Bas-Congo, dans un champ avide de vie mais dont la terre a été transformée en poussière par des coups de bêches incestueux qui n‘offrent aucune chance de réduire la pauvreté ni, encore moins, de résoudre la crise alimentaire dans la périphérie de nos villes, en deçà de chaque « Gombe provincial ».

L’éthique de la terre de Conrad est celle d’un pouvoir politique qui refuse de se concevoir comme service à rendre pour ne rester que service qu’on rend à moi, homme ou femme politique ; un pouvoir politique qui ne conçoit l’espace politique que comme espace de partage de l’avoir dans un esprit compétitif assassin, sans foi ni lois ; enfin un pouvoir politique où pouvoir, avoir ont pour miroir si pas mouroir le valoir.

Toutes ces antivaleurs promulguées valeurs ont pour mission de manipuler la population grâce aux ficelles de la peur et de la fatalité qui rend Dieu responsable de notre misère individuelle et collective, donne naissance à une religion festive et pousse à la résignation.

Toutes ces antivaleurs décrétées valeurs ont pour mission de restaurer l’autorité de l’Etat  par les ficelles du chantage, des fusils et autres argent pour organiser la corruption, les rapts, meurtres, et autres arrestations arbitraires, car la cité doit être nettoyée. L’Etat doit éliminer le virus qui l’empêche de se reconstruire !

Aussi, au regard de tout ce qui  précède, on a comme l’impression que la situation de nous tous, gouvernants comme gouvernés paraît très désespérée voir même impossible. Il y a en nous tous comme une grande confusion qui provoquent ce sentiment de totale résignation « Nkolo alingi boongo ; ainsi va la vie ».  On dirait que notre passé, présent et futur nous échappe. C’est comme un « matanga », deuil collectif.

Et pourtant, nous avons certainement, en nous, cette force de recréer des espaces où il est encore possible non seulement de rêver des valeurs mais aussi de faire l’apprentissage de leurs mises en pratique.  Ce qui fait défaut, c’est certainement cette capacité de payer le prix pour ces actes régénérateurs d’une éthique promotrice de l’homme et de la femme dans un espace aujourd’hui hostile au bien et habité par une éthique de destruction.

La promotion des valeurs est une invitation à prendre le risque, à engager notre citoyenneté dans la voie qui donne vie, qui bouscule notre société, réinvente notre histoire commune et  soutient l’espérance des sans voix. La promotion des valeurs est aussi recherche de quelqu’un, quelque part, qui puisse accompagner cette marche qui mettra fin à l’infirmité collective qui frappe notre corps collectif.

A mon avis, le point de départ de cette nouvelle marche du 16 février ne pourra être qu’une révolution culturelle qui réinstaurera l’ère de l’éthique dans notre pays. Le demain politique du Congo sera éthique ou le Congo cessera d’exister. Nous en sommes tous, chaque jour, plus conscients. Il est impérieux  de nous unir à d’autres personnes de l’intérieur comme de l’extérieur, de faire des alliances avec tous ceux et toutes celles qui éprouvent ce besoin vital de nous en sortir et de le faire réellement ensemble en optant pour une transformation structurelle et non de façade.

L’homme ou la femme politique d’avenir est celui ou celle qui aura réellement fait l’expérience des solidarités pour réinventer  le Congo par la création de nouvelles structures et non par des réformes qui ne sont que maintien du statu quo de l’état non éthique.

A ce stade, la question qui se pose régulièrement n’est pas seulement celle du modèle, mais aussi, sans doute, celle de l’existence de cet homme ou de cette femme politique à même d’initier le processus qui mettra fin à la nuit collective des sens, à notre vulnérabilité collective.

Je ne cesserai de le dire. Ces hommes et ces femmes animées par cette éthique de pionniers bâtisseurs de l’imaginaire d’un bonheur pour tous existent dans notre pays comme dans toutes les nations du monde. Nous les trouvons dans notre maison familiale Congo où des années de misères individuelles et collectives ont tissé une histoire commune de souffrance, de résistance, de patience, mais aussi de créativité, histoire annonciatrice d’un état de droit au pouvoir, à l’avoir et au valoir partagé.

Moi, j’ai rencontré cet homme et cette femme politique qui, du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest luttent, avec acharnement et non sans succès, contre ces métaphores vives et belles,  « indépendance », « démocratie », « transition pacifique de la gouvernance », « cinq chantiers », « révolution de la modernité », « taux de croissance à x chiffres », « émancipation de la femme », « autonomisation de la femme », toutes, des prostituées qui, en contrepartie, exigent le dépiéçage du pays.

A tous ces hommes et femmes politiques, il ne manque plus que le courage de jeter des ponts entre leurs différentes familles, ethnies, religions, partis politiques, etc.… pour défier cette éthique de puissance et de refus de partage. Ils et elles doivent cesser d’avoir peur  pour dire « non » aux fils et filles de ce pays qui animent, depuis des années, une éthique militaire de destruction qui détruit les ponts matériels et humains. Le temps de l’action qui transforme la société dans la non violence, l’amour et le respect de l’autre a sonné.

Pour atteindre cet objectif, le nouvel homme politique et la nouvelle femme politique devront doter le pays d’un mythe mobilisateur qui nous fera oublier le cauchemar nous imposé, mais aussi accepté par bon nombre d’entre nous, depuis la colonisation et qui nous colle à la peau, développant un savoir et une éthique de fils et de filles d’esclaves, soumis et pauvres, sur une terre riche, Western sans Chérif, où nous luttons continuellement contre la pauvreté alors que les étrangers y créent des richesses confirmant la dure vérité de cette terre qui appartient à ceux qui l’exploitent et non aux autochtones.

En fait, le nouvel homme ou la nouvelle femme politique sera celui ou celle qui saura doter la nation d’un nouveau rêve mobilisateur dans lequel nous enracinerons notre éthique de l’être, du savoir, du pouvoir,  de l’avoir et du valoir ; une éthique qui transformera notre pauvreté en force, point d’où l’on part pour construire, dans la discipline, les richesses et le bonheur à venir pour tous.

(Par Thierry Nlandu Mayamba, Professeur à la Faculté des Lettres/Université de Kinshasa,

Consultant en Développement Organisationnel)