Lettre de Kimpa Vita au peuple congolais

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Du fonds de ma tombe, je vous ai entendus une énième fois évoquer mon nom et celui de Lumumba pour l’associer à la lutte que vous croyez mener contre un nouveau colon. Je dois avouer que votre dernière évocation a fait tourner 7X77 fois le peu d’os qui me restent encore au fond de cette tombe oubliée dont vous ne connaissez même pas la localisation.

            Mais puisque vous avez décidé de me réveiller, je vais tenter de lire les événements actuels avec vous pour vous faire comprendre pourquoi et comment tous ceux qui, comme moi ont souffert de mon temps, avions décidé de prendre les armes pour changer le cours de notre histoire commune. Dans cette perspective, je vous invite à ne pas nous manger à toutes les sauces. Evoquer Kimpa Vita et Lumumba aujourd’hui, c’est faire appel à cet esprit qui refuse toute exploitation et tout esclavagisme. Si hier l’oppresseur, c’était le colon blanc, aujourd’hui, je regrette, l’oppresseur n’est autre que toi mon frère et toi ma sœur noirs au pouvoir. C’est donc à vous et à mon peuple que j’adresse cette lettre afin que nous cessions de commettre les mêmes erreurs pour donner enfin l’espoir à ce peuple longtemps meurtri.

Hier, l’arrogance des colons leur a fait dire que les Congolais n’étaient pas prêts pour l’indépendance et que le mouvement qui avait commencé en Afrique de l’Ouest n’affecterait pas le Congo, dont les habitants seraient « différents des autres peuples du continent africain ». La naïveté des colons ne leur a pas fait voir arriver la marrée. Un match de football, un seul, loin des revendications politiques, a déclenché le mouvement de l’indépendance du Congo ! Les évènements se sont accélérés. Les Congolais, « différents des autres peuples d’Afrique », avaient entendu et repris avec leur talent de musicien la chanson qui célèbre la liberté et qui rythme la fin de la colonisation. Ce sera sous l’air d’ « indépendance cha-cha » que les Belges constateront les dégâts de leur méconnaissance de ce peuple.

            Hier, lorsque la vague de la démocratisation du continent commence à souffler à travers l’Afrique, les thuriféraires autour de Mobutu tirent étrangement les mêmes conclusions. Tous sont unanimes et affirment, sans ambages, que « La vague conférence nationale n’atteindra pas le Congo parce que « les Congolais sont différents des autres peuples d’Afrique » ? Et puis, « le contexte congolais ne s’y prête pas ! ». Cette grossière erreur d’appréciation a coûté cher à Mobutu et ses acolytes. La Conférence Nationale Souveraine a bel et bien eu lieu. Sans succès, Mobutu et ses partisans ont voulu la transformer en Congrès du MPR. La dynamique de la salle avait tracé une autre direction qui devait conduire à une alternance pacifique vers une gouvernance démocratique. Têtu, le clan Mobutu est allé jusqu’au suicide ! Nous connaissons tous la suite.

Aujourd’hui, l’histoire se répète sous nos yeux. Par mimétisme d’un passé aux conséquences  désastreuses et tragiques pour les dirigeants imbus de leurs pouvoirs, les durs du régime refusent de lire les signes des temps et répètent à qui veut les entendre que « le peuple congolais est différent du peuple Burkinabe et que le contexte congolais n’est pas semblable au contexte Burkinabe » ! C’est sans doute pour mieux comprendre cette différence que les officiels de notre pays ont, en cachette, envoyé une délégation au Burkina Faso. Elle voulait, semble-t-il, vérifier à quel point ces deux peuples étaient « différents » pour, étrangement, s’inspirer des stratagèmes que des homologues dirigeants Burkinabe « différents » avaient mis en place pour modifier leurs constitutions. Malheureusement, nos délégués en ont eu pour leur compte. L’insurrection de ce jour, au pays de Sankara, leur a, je l’espère, montré que ces deux peuples n’étaient pas « différents » dans leurs aspirations. J’ose croire que le Burkina Faso leur a fait réaliser combien les peuples détestent les dirigeants, frères et sœurs noirs qui tuent à petit feu leurs fils et filles.

            J’ai comme l’impression que les gens rêvent enivrés par les « odeurs chanvres » des fleurs qui embellissent les rues et avenues de la Gombe, cette nouvelle ville coloniale propre, coupée de la cité sale des frères et sœurs indigènes. Sincèrement, je ne sais pas si je me trompe. Mais j’ai comme l’impression que vous vivez dans une ambiance étrange parce que rétrograde où les nouveaux colons noirs jouent les uns à Léopold II, les autres aux gouverneurs Belges du temps de l’EIC taillant notre terre à tous en carrés miniers, pétroliers, en bassins d’eau potable et en portions de terres arables vendus aux enchères aux étrangers à travers des projets qui privent nos populations de leurs terres et les transforment en étrangers sur leurs propres terres.

            A vous qui, sans cesse, évoquez mon nom et celui de Lumumba, sachez que de notre temps comme en tout temps, toutes ces injustices évoquées ci-dessus ont poussé les peuples à prendre conscience qu’ils n’avaient qu’un seul choix : celui de se battre et de mourir pour un idéal de liberté et de prospérité différent du cauchemar qu’offrent les dirigeants congolais d’aujourd’hui. Si ceux-ci l’ignorent ; ce sont ces conditions inhumaines qui animent la volonté des jeunes de tous les pays du monde de rompre avec la gestion inhumaine de la nation. Demain le « rouge, vert et blanc » deviendra la couleur de la renaissance politique de cette jeunesse congolaise qui ne peut plus « chailler » en ville sans se faire ravir sa marchandise ; qui ne peut plus organiser son garage de rue sans se faire régulièrement rançonner au nom d’une salubrité hypothétique ; qui ne peut plus conduire son « wewa » ni son bus 207 décrétés « esprits de mort» pour l’exclure du circuit productif de la vie de la cité ; qui fait des études, célèbre des diplômes qui n’offrent pas d’emplois, etc…

            Ce que les dirigeants d’aujourd’hui ne réalisent pas, c’est qu’en invoquant mon nom et celui de Lumumba, ils invitent les jeunes à chercher à mieux nous connaître et à comprendre notre révolte pour mieux animer la leur. Les noms de Kimpa Vita et de Lumumba sont des couteaux à double tranchant. Les dirigeants qui pensent survivre en utilisant ces noms comme opium pour endormir notre peuple et surtout notre jeunesse se trompent. Ces deux noms, à eux seuls, ne suffisent pas pour asseoir la souveraineté d’un régime qui n’offre aucune perspective à sa jeunesse ni encore à toute la population.

            Aveuglés par les arrogantes et exclusives manifestations de la croissance économique dans leurs seules assiettes, les dirigeants de l’actuel régime, ignorent que leurs applaudissements frénétiques lors du dernier congrès ont éveillé la curiosité des jeunes qui, sans demander leur autorisation, se sont lancés dans la recherche à travers l’internet et les réseaux sociaux. Ils cherchent à  mieux connaître Kimpa Vita et Lumumba. Ils veulent savoir quelles seraient  leurs attitudes s’ils étaient vivants parmi nous à cette époque. Ils établissent les parallélismes entre les actions de cette héroïne et de ce héro durant la colonisation et les actions que les Congolaises et Congolais doivent désormais mener pour tout simplement vivre heureux sur cette terre de Kimpa Vita et de Lumumba.

            Que les dirigeants actuels ne s’y trompent pas. Le silence actuel est le temps que les jeunes s’accordent pour comprendre et faire comprendre aux autres que le Burkina n’est pas si « différent » du Congo. Aux dirigeants actuels qui feignent de l’ignorer, Kimpa Vita rappelle que nos jeunes ne sont plus ces naïfs d’hier. Grâce à l’internet et aux réseaux sociaux, ils sont au courant de beaucoup de choses :

  • Ils savent que l’acte créateur du pouvoir au Burkina comme en RDC est un meurtre, un assassinat dont les auteurs ne seront connus qu’à la fin du règne de tous ceux qui bénéficient jusqu’à ce jour de ces crimes odieux.
  • Ils comprennent qu’au Burkina comme en RDC, le peuple vit une démocratie de façade, faite d’élections tronquées qui confèrent une illégitimité permanente aux deux régimes dotés d’institutions dites démocratiques avec des majorités mécaniques au parlement et une opposition qui, à chaque formation de gouvernement, est réduite en peau de chagrin à la suite de nombreux débauchages.
  • Ils réalisent que ces peuples et dirigeants « différents » ont eu droit au même et unique message de la part de Barak Obama et François Hollande et qu’ils ont étrangement eu la même réticence à obéir jusqu’au test audacieux de Compaore. Le « laboratoire Burkina » ne rappelle-t-il pas à tous ces hommes d’état « différents » que leurs « différences » sont pleines de similitudes qui devraient faire réfléchir ceux qui hésitent encore à respecter les règles du jeu constitutionnel ?
  • Ils se rendent compte que seule l’Eglise catholique peut porter les aspirations légitimes du peuple du Burkina et du Congo à un mieux-être. Aujourd’hui, dans ces deux pays « différents », l’Eglise catholique est la véritable opposition. L’archevêque de Ouagadougou, Mgr Philippe Ouédraogo, est sans doute frère siamois du Cardinal Laurent MonsengwoPasinya. Ces deux églises « différentes » qui fonctionnent dans des pays « différents » entonnent subitement le même chant et organisent, sur le même ton, une révolte sans précédent contre des régimes en place. La voix de ces églises, sœurs jumelles, résonne de la même manière dans deux pays « différents ». De manière permanente et avec pertinence, elles interpellent tous les adeptes de fausses « différences » qui ne cherchent qu’à démobiliser les peuples du Burkina et du Congo.
  • Les jeunes congolais sont étrangement surpris de constater qu’en RDC, comme au Burkina, l’absence d’Etat est sœur de l’impunité ; le népotisme est frère siamois d’une démocratie de façade ; le chômage a pour cousine la pauvreté; les violations massives des droits humains ont pour complice une armée nationale fragmentée et organisée en factions où chaque général a ses hommes ; les élections aux tricheries à ciel ouvert ont pour animateurs des hommes d’église animés par une éthique chrétienne douteuse et monnayable à souhait, etc…

            Aujourd’hui, moi Kimpa Vita, je vois le gros nuage qui annonce la tornade qui enverra les uns à l’exil forcé et les innocents aux sacrifices, préludes des négociations au goût de revanche et qui ne reconstruisent jamais le Congo, notre terre qui, à chaque révolte voulue révolution, se retrouve meurtrie par une recherche de paix sans justice.

            Aujourd’hui plus qu’hier, Kimpa Vita est réconfortée par la lucidité de tous ces jeunes congolaises et congolais qui refusent d’être tournés en dérision par des animateurs d’une révolution de la mendicité qui n’offre que mirages et fictions.

Aujourd’hui plus qu’hier, ces jeunes de partout à travers le pays sont debout pour guérir cette nation malade d’un leadership qui rivalise de créativité pour trouver des stratagèmes qui permettront de garder le pouvoir. Tous les scénarii y passent avec, malheureusement, une seule constance, celle du déjà connu.

            En effet, après l’abandon de la révision constitutionnelle, officiellement annoncé du haut de la tribune du théâtre de l’Assemblée nationale, les artistes de la conservation du pouvoir pensent la stratégie de la révision de quelques articles de la loi électorale avec la perspective d’arracher au peuple souverain son droit de vote, en négociant le passage en douce à un suffrage universel indirect où tout s’achète.

            Si ce scénario ne passe pas, tout le monde comme moi, Kimpa Vita, pouvons prédire la suite des évènements. Il sera question de tout reposer sur l’ONIP pour un recensement qui tirera en longueur avec espoir que les Congolais et les partenaires étrangers comprendront les raisons techniques qui obligeront les acteurs du régime afdélien qui, avec acharnement, désirent se cramponner au pouvoir à pouvoir le faire. La prolongation du mandat présidentiel relèverait tout simplement de la responsabilité des animateurs de l’ONIP, pourvu que ceux-ci jouent le jeu et endossent cette responsabilité. Le courage en fin de règne n’est pas le fort des collaborateurs même les plus proches. Il suffit de le demander aux militaires de nombreuses Divisions Présidentielles à travers le continent africain.

            Devant l’échec certain de ce scenario, même le jeune fou du coin de la rue où réside l’abbé président de la CENI sait que la prolongation du mandat présidentiel sera entre les mains du Padre pourvu que, pris de peur comme tous les autres, il ne fasse pas le Ponce Pilate. En attendant que la peur passe dans son camp, le prêtre-homme de Dieu à qui la compagnie des Jésuites dans l’organisation des élections depuis 2006 a appris ruse et tripatouillage, a déjà annoncé ses couleurs. Soufflant le chaud et le froid, le prêtre est devenu l’un des meilleurs équilibristes d’un cirque électoral qui a cessé de faire rire les fils et filles de ce pays ainsi que de nombreux partenaires étrangers.

            Dans un premier temps, il lance le calendrier des élections locales, municipales et urbaines, un calendrier partiel, ballon d’essai d’une technique qui ne vise qu’une seule chose, la prolongation du mandat présidentiel par la non tenue, à bonne date, des autres cycles électoraux. Scénario incertain et voué d’avance à l’échec devant la contestation et surtout l’exigence d’un calendrier global qui fixera les esprits sur le respect du mandat du Président actuel.

            Convaincu de l’inefficacité de ce stratagème, le rusé prêtre s’est déjà lancé dans la grande manœuvre qui lui permettra de se dédouaner. L’abbé Président fait état des préalables que le gouvernement et l’assemblée nationale doivent remplir pour lui permettre d’accomplir sa mission. Aujourd’hui, au moment où tous exigent un calendrier global, il martèle ces préalables comme s’ils avaient été remplis pour l’organisation des élections locales et provinciales dont il envisage mordicus l’organisation en 2015.

            Que reste-t-il aux artistes dramaturges amateurs de ces scénarii de débutant d’une école d’art dramatique ? C’est sans doute l’armée comme du temps de Mobutu. Et pourtant, elle a été la première à abandonner celui sur qui reposaient tous leurs espoirs. L’histoire se répète avec cette fois, des militaires devenus officiers et généraux mais dont les histoires personnelles sont, selon les cas, couvertes d’odieux crimes contre l’humanité, de nombreux trafics illicites d’armes et de matières premières, d’ignobles assassinats de journalistes et autres activistes des droits humains, d’inacceptables actes de corruption, de viols qui désacralisent la femme porteuse de vie de nos futures générations, etc., tous des actes qui, en fin de règne, sont placés devant leurs commanditaires dans le cadre d’un marché simple, celui d’une remise des peines contre l’abandon du régime et la promesse de garantir la paix sur toute l’étendue de la république. Ce sera à prendre ou à laisser. Le choix sera celui de sauver sa vie et celle de sa progéniture en sacrifiant celui qui hier représentait le pouvoir. Qu’on se le dise, Compaore comme Mobutu hier, l’ont compris trop tard.

            En définitive, croyez-moi, tous ces scénarii et d’autres à venir ne sont que gaspillages d’énergie, d’argent et de temps. Ce que ces nombreuses mises en scènes de piètre qualité ne maitrisent pas c’est l’élément déclencheur du Burkina Faso en RDC ; cette étincelle  qui mettra le feu aux poudres ; ce troisième pénalty injuste qui soulèvera, comme un seul homme et une seule femme, tout un stade avide d’un changement non pas de personne mais de système pour tout simplement vivre différemment. Ce que ces saynètes de mauvais goût ne maitrisent pas, c’est le moment où la détonation se produira. Ce qu’elles ignorent, c’est qui allumera la mèche de cette bombe à retardement ni à partir d’où il le fera. Mais ce qui est certain, c’est que de n’importe quel coin de ce pays où la bombe explosera, elle aura des ondes de choc au Katanga, au Nord Kivu, au Sud Kivu, au Kasaï Occidental, au Kasaï Oriental, à l’Equateur, au Maniema, au Bas-Congo, au Bandundu et à Kinshasa dans un ordre que je ne maîtrise pas.

            Mais comment sortir de cette périlleuse situation sans perdre des plumes, s’écrie Kimpa Vita ? Une seule voie s’offre à notre nation, celle de la vérité, celle de l’éthique. Il faut vite oublier les scenarii évoqués ci-dessus. Ils sont tous, sans exception, suicidaires. Il faut organiser ce dialogue tant attendu par tous. Ce dialogue devra être différent des dernières concertations. Sinon, les dirigeants actuels se feront hara-kiri. Le défi finalement est celui de quitter le pouvoir de manière pacifique et transparente afin de rester tant soi peu dans la mémoire de ce peuple. Le défi est celui de pousser les partenaires étrangers à tenir leurs promesses. Il est temps tous présidents fin mandat, vérifient la bonne foi des partenaires occidentaux lors qu’ils leur promettent une fin paisible sans justice à la fin de leurs tumultueux mandats au service de leurs intérêts.