Les shegués : ces «orphelins du destin »

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En RDC, en général, et à Kinshasa, la capitale, en particulier, le phénomène appelé communément enfants de la rue est réellement un phénomène au vrai sens sociologique du terme. Il trouble et offense la conscience des observateurs pointilleux tant nationaux qu’étrangers. Ces enfants, « personnes humaines » du type spécial, sont connus sous le nom bizarre de «shégués», nom devenu aujourd’hui célèbre et qui a fait son irruption dans le lexique de l’argot franco-congolo-kinois. Pendant que gouvernements, parents, Eglises (grandes comme petites), pendant que sectes, groupes et assemblées de prière, prêchent l’amour et l’accomplissement de l’homme, ces enfants, devenus orphelins du destin dans leur façon d’être, interpellent la sourde oreille et l’oeil opaque de tous ceux qui doivent s’occuper de l’éducation de la société et de l’avènement d’une société citoyenne. Tous, nous camouflons mal notre honte devant ces orphelins de l’apocalypse, ces naufragés du destin que nous fabriquons quotidiennement nous-mêmes. D’une manière coupable, nous cachons mal notre indifférence, distraction et silence complice.
            Qui est le «Shégué»? En général, c’est un enfant, un pubère ou un adolescent jeté dans la rue par le fait de la crise multiforme qui dysfonctionne la société congolaise. Crise mal gérée, en particulier, par ceux-là mêmes qui doivent s’occuper de la gouvernance de la cité congolaise, et, dans cette confusion, par les parents, les Eglises, l’Ecole, la Radio et Télévision. C’est une catégorie d’enfants spéciaux tenus à distance par des adultes car, se présentant comme des êtres phénoménaux et dédaignables, sans façon ni allure. Parmi eux, on trouve, en général, des «phaseurs». Ces petits enfants, membres d’une cohorte à la tenue et au comportement drôle, bizarre, se rapprochent des êtres en loques.
            On y trouve également des voleurs professionnels qualifiés qui se caractérisent par leur corps développé, des cheveux en brousse, les yeux tout rouges dus aux insomnies et à la prise supposément bienfaisante des herbes chanvreuses qu’ils nomment généralement «lopipi, kaya, matiti ya lola, kamuna, mbuma, milinga, etc».
On trouve aussi les wayambards, ceux qui déambulent à travers les rues de Kinshasa, cherchant quoi se mettre sous la dent. Ce sont aussi des moineaux, ces petits enfants innocents, aux yeux candides et très dévoués, qu’on rencontre dans les campus universitaires et les grandes écoles de Kinshasa. Avec ces derniers, les étudiants bombent leurs torses d’avoir« leur moineau ». Si, jadis, ces homonymes des petits oiseaux répondant en ce nom fouillaient les poubelles campussardes mal éparpillées sur l’étendue du site universitaire, aujourd’hui, les enfants moineaux rendent des services aux étudiants universitaires qui se découvrent soudainement « petits patrons ». On voit ces malheureux enfants puiser de l’eau pour les universitaires, laver leurs habits, effectuer des navettes dans les différents petits marchés du coin … moyennant une « prime» qui se traduit en un peu de bouffe, quelques miettes d’argent, une vieille chemise, un pantalon ou une culotte, pagne, babouches voire sous-vêtements. Mais il y a des «Shégués» professionnels, adultes, ceux-là; des véritables leaders organisateurs des « clans shégués» qu’on retrouve stockés à travers les places publiques de la capitale que nous appelons « cités-sites ». Bien organisés, ces lieux sont comparables à la cité des abeilles: la ruche. Chaque clan spécial «Shégué» est structuré selon le modèle autoritaire, des plus âgés aux plus jeunes. Le chef de clan, le «grand yaya », le « prezo », le « maestro », craint et très respecté, ordonne aux tout petits d’accomplir des métiers divers: vol des képis, téléphones portables, argent, chaînettes, transport des marchandises au marché. Tout ce butin est ramené auprès des aînés qui en assurent la vente. Et si le voleur n’est pas efficace, il est qualifié de paresseux non vaillant, c’est-à-dire un «yam », « ya mbala », « kerk », « tshindo », « ngwey », « solowas» …
            Pour se maintenir en forme, les gourous du clan de cette catégorie spéciale des «shégués» s’adonnent aux séances des arts martiaux. On les voit courir en sens inverse le long des artères de la capitale en chantant, lançant des slogans pour soutenir leur endurance. Les maniements des armes blanches constituent une technique spéciale pour eux car ils doivent se défendre. L’observation de cette catégorie shégués devient intéressante quand, la nuit tombante, on les voit autour du gourou, partager le butin de la journée. Les jeunes filles de ce clan n’étant pas en reste, font office de femmes (elles préparent, vont au marché, tout en restant shéguées). Elles exercent, en plus, les fonctions de maîtresse des plus âgés qui se la distribuent diversement, tour à tour. Plus, ces filles dont l’âge varie entre 9 et 17 -18 ans sont tendues, fléchées comme appât par le leader du clan, vers les sentinelles des grandes usines et magasins pour satisfaire la libido, les appétits sexuels de ces derniers.
            Les «shéguées» sont aussi ces jeunes filles qu’on trouve postées nuitamment à des endroits obscurs, le long des grandes artères de la capitale (Boulevard Lumumba, de l’Echangeur à Ndolo ; Boulevard du 30 juin du Petit Pont à la Gare Centrale; tout le long de la Route des Poids-Lourds; sur l’avenue des Huileries, à partir de l’INRB jusqu’au Boulevard du 30 juin. Ce sont des «shéguées» professionnelles du sexe en attente des clients, des messieurs aux voitures de luxe ou semi-Iuxueuses, aux appétits sexuels inassouvis.
            Depuis la fin de la guerre dite «de libération II, bars, «nganda» et grandes places de la capitale font l’expérience d’un nouveau type spécial de «shégués». Ces infortunés en uniforme, abandonnés à leur triste sort, devenus mendiants malgré eux, exhibant à qui veut les entendre leur handicap dû à la guerre accomplie vaillamment sous le drapeau congolais.
            D’autres «Shégués» sont les enfants exclus de leurs familles après avoir été taxés de sorciers par des parents inconscients et qui ont fui leurs responsabilités.
Toutes ces catégories décrites ci-haut peuvent être trouvées, en dehors de la promenade de plaisir à travers la capitale, dans des «nids» que nous avons recensés: Grand Marché de Kinshasa, Gare Centrale, Beach Ngobila, Place Le Château, Rond-point Mandela, Place Le Royal, Magasins Kintambo, marché Delvaux, UPN, marché de l’UPN, Campus de Kinshasa, Rond-point Ngaba, Lemba Terminus, Super Lemba, Bar Shamukwale à Matete, Bar Chez Seba Quartier 1 Ndjili, Marché de la Liberté et ses environs, en face de l’aéroport international de Ndjili, Route de Matadi sur le tronçon Mur de la Régideso jusqu’à Gramalic. Que dire de la Cité Matonge considérée comme le temple du «Shéguisme citadin»? Ici on rencontre des «Shégués» à la Grande Place des Artistes et ses environs, de l’avenue du Stade au Rond-point Kimpwanza en longeant l’avenue Victoire et ses petites boutiques des Nigérians en forme de «Ligablo» qui défigure la beauté de toute une ville. Qui peut oublier le fameux «Couloir Madiakoko» tant convoité par les adeptes de la musique bouillonne? Que dire des «nganda, comme « Chez Papa Sankar», «Chez Traoré Baba», au coin du « Boulevard Madiakoko» et avenue du Stade où les Shégués plus jeunes exhibent leurs mains toujours tendues pour quémander les restes des morceaux de viandes laissés par les clients. Dans ces lieux, les «Shégués» se retrouvent, s’identifient et constituent leur personnalité atypique.
            Après ce tableau du paysage apocalyptique de la capitale congolaise, notre Observatoire des Mentalités Eugemonia se demande s’il faut rendre hommage et faire éloge aux «Shégués» à l’instar de certains artistes musiciens congolais qui, sous forme de slogans, crient au cours de leurs chansons «Shégués Oyé ! » « Shégués chance eloko pamba ! »… et à l’instar de certains membres du gouvernement qui n’hésitent pas à recevoir les «Shégués» en diverses occasions comme pour dire: « le gouvernement fait du social ».