Les réalités de l’indépendance

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Le 30 juin 2010, notre République atteindra 50 ans d’indépendance. Que d’acteurs disparus en un demi-siècle ! Heureusement, les écrits de presse restent. Et surtout, ils témoignent. Alors,  pendant toute une année, Le Phare va offrir à ses lecteurs un précieux cadeau : raconter et conter ce que la presse a vu et entendu, aussi ce qu’elle a eu à provoquer ou le silence qu’elle a dû s’imposer. Non seulement pendant, mais aussi avant et après l’indépendance. Désormais, aucun oubli n’est permis : le journaliste est et demeure vraiment l’historien du présent.

Depuis le mercredi 27 janvier 1960, jour où le gouvernement belge a accepté d’accorder le 30 juin de la même année l’indépendance aux Congolais, ces derniers ne pensent plus qu’à cette euphorique échéance. L’on semble danser à l’infini le « cha cha cha ». Les valises sont refermées le 20 février, à la fin de la Table ronde de Bruxelles, et les acteurs politiques ont regagné le pays pour se préparer aux élections devant les conduire au pouvoir.

La seconde session de la Table ronde, consacrée aux questions économiques, débute donc le 26 avril en présence de seulement une poignée de chefs de file politiques demeurés encore sur le sol belge, notamment Moïse Tshombé, Cléophas Kamitatu, Cyrille Adoula et Alphonse Nguvulu. Et lorsque s’achèvent les travaux de cette Table ronde économique, le 16 mai 1960, l’on constate que, en face des férus des finances et des affaires alignés par la Belgique, il ne s’était retrouvé comme contradicteurs que des jeunes étudiants et autres personnalités congolaises, dont la seule bonne volonté ne pouvait guère remplacer une expérience non encore accumulée.

Le 16 mai 1960, c’est juste un mois et demi avant l’indépendance ! Donc, à dire vrai, le délai n’est nullement suffisant pour mettre en place une réelle politique économique, ni même simplement une politique générale. C’est totalement à la hâte, à la fin du mois de juin, qu’un avant-projet de programme sera esquissé par les collaborateurs belges de Patrice Lumumba. Or, en cette période précise, le formateur Lumumba était accaparé plutôt par les pourparlers en vue de la constitution d’un cartel politique et de la constitution d’une coalition gouvernementale.

Le résultat de cette accumulation d’urgences en est que ce sera seulement deux semaines après la prise de pouvoir, sur pression et ultimatum du Parlement, que le Premier ministre s’en va le 15 juillet 1960 déposer une première mouture de programme de gouvernement aux Chambres. Qu’à cela ne tienne, les péripéties politiques qui s’ensuivront vont cependant empêcher que ce texte stratégique soit débattu sereinement par les élus du peuple. En plus, la grande crise constitutionnelle survenue en septembre de la même année, qui vit le Président de la République et le Premier ministre se révoquer mutuellement, a complètement enlissé de la situation. Comme on peut le voir, le nouvel Etat congolais indépendant a ainsi vogué sans boussole pendant plusieurs mois après sa fragile naissance.

 Ennuis et obstacles

Pendant que le Premier ministre déposait au Parlement le projet de son programme, plutôt sous la forme d’une déclaration sur la situation générale du pays que sous son aspect habituellement technique, son contenu était cependant largement dépassé. Car, le contexte macroéconomique ne lui correspondait plus.

Primo : ce texte n’a pas pu porter la marque décisive des plus hautes autorités du pays. Car, depuis le 7 juillet, pour faire face à la mutinerie qui s’empare de toutes les garnisons de la Force publique, le Président de la République Kasavubu et le Premier ministre Lumumba sont, tous les deux ensemble, en train de parcourir le pays.

Secundo : depuis le 12 juillet, la province du Katanga a proclamé sa sécession, avec tout ce que cela pouvait entraîner comme répercussion sur le plan économique et financier.

Tertio : la 6ème résolution de la Table ronde économique avait certes prévu une « contribution financière » de la Belgique au jeune Etat congolais, non assortie de condition politique, notamment pour résorber un déficit budgétaire qui se dessinait déjà à la fin du mois de juin. Mais, le 14 juillet, le gouvernement congolais avait rompu les relations diplomatiques avec la Belgique et avait décidé de congédier tout son corps diplomatique. Motif : l’ancien colonisateur n’avait pas respecté le délai qui lui était imposé par le gouvernement congolais de retirer à cette date ultime du 14 juillet les soldats belges du « territoire natal congolais », comme le précisait clairement le télégramme envoyé à partir de Kindu par le Président Kasavubu et le Premier ministre Lumumba.

En fait, les troupes belges s’étaient déployées sur l’ensemble du territoire congolais depuis la mutinerie de la Force publique qui a éclaté à la fraiche matinée du lundi 4 juillet, jour de la reprise du travail après trois longs jours de joyeuses festivités de l’indépendance. Pour les autorités congolaises, l’opération militaire de récupération des ressortissants étrangers par les paras belges, en  vue de leur évacuation vers la Belgique, n’était qu’un prétexte trouvé par l’ancienne puissance coloniale pour perpétrer un « acte d’agression contre la République du Congo » et de tenter ainsi une « reconquête » de l’ancienne colonie.

Dans ce contexte de rupture des relations diplomatiques entre la Belgique et le Congo, toutes les dispositions pertinentes contenues dans les résolutions adoptées à la Table ronde économique ne pouvaient donc qu’être mises en veilleuse. Il s’agissait notamment de la commission restreinte de quinze membres, dont la création avait été proposée par cette Table ronde précisément pour étudier et résoudre rapidement les problèmes relatifs à l’équilibre du budget ordinaire du nouvel Etat congolais pour le second semestre de l’année 1960.

Comme le confirmera plus tard le ministre de l’Information de ce premier gouvernement du Congo et son porte-parole, Anicet Kashamura : « dès les premiers jours de l’indépendance, nous nous trouvions en présence de difficultés financières impossibles à résoudre ». Seule la Belgique pouvait être la bouée de sauvetage. Et le gouvernement congolais comptait notamment sur la mise en application de la coopération prévue par le traité d’amitié qui avait été signé la veille de l’indépendance entre l’ancienne puissance coloniale et l’ancienne colonie.

Or, dans ce climat de totale méfiance, non seulement la Belgique ne se trouvait plus dans les bonnes dispositions pour collaborer avec le gouvernement congolais, mais l’ancienne métropole donnait même l’impression de ne pas totalement dédaigner l’état dans lequel l’avaient acculée les nouvelles autorités congolaises. En effet, comme l’avait affirmé des années plus tard Henri Simonet, à cette époque jeune témoin des tractations ayant conduit le Congo à l’indépendance, devenu ensuite homme d’Etat et ministre des Affaires étrangères de son pays : « La Belgique largua sa colonie en espérant cependant que par un certain nombre de liens économiques et financiers, elle pourrait continuer à garantir ses intérêts ».

 Aujourd’hui tout fini…

Cela étant, il y a lieu d’indiquer tout de même que, du côté congolais, certes il existait une certaine vision de l’indépendance et de la gouvernance qui devait s’ensuivre. Plusieurs journalistes l’ont constaté lorsqu’ils se sont précipités au « Palais de la Nation » le 15 juillet, manifestement pour suivre les propos du Premier ministre P. Lumumba qui était justement  attendu au Parlement, mais en réalité pour l’entendre commenter la rupture des relations diplomatiques intervenues la veille entre la Belgique et le Congo. Ce jour-là, Patrice Lumumba répondit donc à la question qu’il s’était lui-même posée : « Qu’est-ce qu’un programme gouvernemental ? ». Réponse : « C’est la ligne de politique que détermine le gouvernement, sur le plan politique, sur le plan social… ».

Cependant, sur un plan moins théorique, le Premier ministre Patrice Lumumba a avoué l’existence des difficultés et obstacles qui avaient empêché l’élaboration à temps  d’un seul programme de « gouvernement de coalition et d’union nationale ». Il avait dit : « Nous avons été dans l’impossibilité de présenter un programme ». Il avait argumenté : « Nous avons pris les mesures de couvre-feu à partir de 18 heures. Ces ministres que vous voyez ne dorment pas », étant donné que « chaque ministre a une équipe de militaires et de policiers pour arrêter tous ceux qui profitent de l’obscurité pour faire du tort. Ils ne dorment pas, ils font la sentinelle, ils font la police… ». Il avait conclu : « Soyez humains et logiques. Vous seriez à notre place, vous ne pourriez pas faire autrement ».

Effectivement, les réalités de la gouvernance congolaise étaient bien loin de convenir aux responsabilités des nouveaux dirigeants. L’expérience du Collège exécutif national ainsi que celle des Collèges exécutifs provinciaux n’avaient pas donné le résultat escompté. Dès la fin du mois d’avril 1960, plusieurs membres de ces Collèges ralentirent rapidement le rythme de leurs tâches d’Etat pour donner priorité à la campagne électorale. Ainsi notamment, Anicet Kashamura regagna le Kivu, Patrice Lumumba s’en alla se fixer à Stanleyville. Paul Bolya préféra aller consolider sa base politique à l’arrière-pays.

Et lorsque sonna l’heure des lourdes charges au sein du nouvel Etat, la sérénité ne fut pas tout de suite au rendez-vous. Thomas Kanza, membre de gouvernement et ministre délégué à l’Onu, témoignera des années plus tard : « Les premières réunions de nos conseils des ministres furent inoubliables. Nos discussions furent des plus décousues ».  En effet, le sentiment de satisfaction l’emportait sur le sens de responsabilité : « Tous, nous étions heureux ou à tout le moins satisfaits d’être ministres. Nous étions ministres enfin. Nous, les colonisés, avions maintenant des titres et une dignité».

En définitive, conclut-il, « on jouait une pièce, mi-comédie, mi-tragédie ». Thomas Kanza ajouta encore à son témoignage : « Nous discutions des bureaux que nous occuperions, des endroits où nous nous installerions, des partages à effectuer entre nous. Nous discutions de la répartition des voitures ministérielles, des résidences ministérielles, des arrangements pour nos familles, etc. En bref, nous parlions sans fin, nous riions comme des fous ». Et pour apaiser la conscience, il fallait tout de même trouver un bouc-émissaire. Thomas Kanza a dit : « Nous concluions immanquablement en blâmant les colonisateurs belges de tous nos ennuis ».

 Demain tout commence

Les « ennuis » qui étaient ceux des membres du gouvernement n’étaient cependant pas les mêmes dans d’autres domaines. L’imprévoyance avait pu être évitée ici et là, notamment dans le secteur de la presse.

Ainsi, dès la fin des élections du mois de mai, c’est-à-dire à un mois de l’indépendance, les journalistes commencèrent à réfléchir sur le futur de leur métier. Ils pensèrent précisément à harmoniser les relations entre les Congolais et leurs confrères européens. Certains parmi ces derniers œuvraient en qualité d’éditeurs, donc des patrons de presse, tandis que d’autres travaillaient en tant que journalistes employés. Il n’était donc pas question d’assimiler les journalistes européens aux fonctionnaires belges de l’administration coloniale qui étaient appelés à repartir en métropole dès la réalisation de l’indépendance.

Cette problématique était d’une grande importance, d’autant plus que les rares organes d’information créés par les  Congolais prenaient presque tous une coloration politique, fonctionnant plus comme des porte-voix de partis politiques que comme des réelles entreprises de presse. Le Congo courait donc le risque de ne pas posséder de véritables outils d’information dès la fin de la colonisation. Pour ce faire, il se tint donc une assemblée générale de l’Association professionnelle de la presse du Congo et du Ruanda-Urundi début juin 1960, où s’étaient retrouvés vingt-six membres. A l’issue de cette réunion il fut procédé à la mise en place d’une nouvelle équipe dirigeante.

Il est utile de rappeler la pertinence de la structuration du nouveau comité. D’abord, il fut décidé de maintenir comme président d’honneur de l’Association Jean Sépulchre, patron du quotidien L’Essor du Congo paraissant à Elisabethville. Jean Sépulchre était une personnalité belge bien en vue à l’époque coloniale. Ensuite, c’est à un autre Belge que fut confiée la responsabilité de trésorier : Eugène Thiange avait œuvré surtout au sein de l’Agence Belga et n’était pas étiqueté comme patron de presse. Enfin, alors que le président désigné de l’Association était Gabriel Makoso de Léopoldville et les secrétaires Mwissa Camus et Dema également de Léopoldville, la vice-présidence fut confiée à un journaliste d’Elisabethville, Kibelushi.

Cette restructuration ainsi que ces équilibres tant provinciaux que raciaux donnèrent entière satisfaction au journal L’Essor du Congo, qui annonça l’information dans sa livraison du 8 juin 1960. Les lendemains pour la presse du Congo démarraient donc sous de bons augures.

Par ailleurs, la presse s’efforçait d’aborder l’indépendance avec une certaine sérénité. Même dans la ville de Stanleyville, qui offrait pourtant au pays le Premier ministre, le journal quotidien qui y parait avait observé un réel équilibre entre les sentiments divers qui envahissaient les populations. Ainsi, par exemple, pour la « une » de son dernier numéro de la semaine, le mercredi 29 juin 1960, le journal Le Stanleyvillois de Georges Hensenne offrit à ses lecteurs deux articles se répondant l’un à l’autre.

L’un des articles fut signé par Albert Kitenge avec comme titre : « Nous sommes libres ! ». Et le journaliste congolais écrivit : « Quelle joie de pouvoir enfin pousser ce cri ! Après de longues années d’attente, nous en avons enfin le droit car l’heure de l’indépendance a sonné. Cette indépendance que nous attendions avec impatience, que nous désirions avec ferveur, cette indépendance pour laquelle nous avons dû travailler, batailler, parlementer, cette indépendance enfin, et qui fera de notre Congo une nation égale à toutes les autres, Frères, ce joyau, nous l’avons obtenu ».

Toujours à la « une » du journal Le Stanleyvillois, sur six colonnes cette fois, apparait un autre titre expressif : « Enfin, l’indépendance ! ». Cette fois, c’est à une simulation de dialogue entre un Congolais et un Belge que se livre l’éditorialiste. Il écrivit : « Enfin, l’indépendance !, nous disait un Congolais, la face illuminée d’un large sourire ». Et le rédacteur de poursuivre : « Enfin, l’indépendance ! répétons-nous avec lui, en souhaitant que puissent se révéler aux leviers de commandes du nouvel Etat des conducteurs d’hommes capables de diriger le Congo vers de grandes destinées ». Enfin l’éditorialiste conclut si opportunément : « Aujourd’hui tout fini. Demain tout commence ». 

Dernière chronique : Exclusif : l’Acte d’indépendance !

 

 

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