Les Enjeux et conditions politiques de l’émergence économique de la RD Congo

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(Prof. Philippe Biyoya Makutu Kahandja/  I.P.R.I.S./Kin / Directeur du Centre

de Recherche Interdisciplinaire /  Université Libre de Kinshasa (CRID)

1. INTRODUCTION

            Le Centre de Recherche Interdisciplinaire de l’Université Libre de Kinshasa (Le CRID) a organisé du 21 mai au 2 juin 2014 des Journées scientifiques autour du thème « Consolidation de l’Etat et de la Démocratie et l’Emergence Economique en République Démocratique du Congo ». Ce thème imposé par l’actualité du débat politique national, était destiné à l’appropriation par l’Université, du débat citoyen sur l’émergence économique et la révolution de la modernité. La présente communication se proposait d’éveiller l’attention des participants sur les dangers d’une approche de la question à la Tunisienne oublieuse du devoir d’appropriation et d’endogénisation du libéralisme économique de la vague mondialisation qui aura fini pour bouffer la révolution tunisienne de la modernité.

            Les débats parlementaires au Sénat, ces derniers jours, au sujet de la ratification des traités économiques avec la République Sud-Africaine et autres partenaires, ou de code des assurances, par exemple, sont révélateurs de l’urgence d’une doctrine de patriotisme économique de soutien obligatoire au libéralisme économique congolais, ogre qui mange ses propres ambitions, et, sorcier des prétentions de ses propres entreprises nationales.

            Il est temps de démentir ceux des spécialistes pessimistes comme Treffon du Musée Royal de Bruxelles, tenants de la thèse du Congo mascarade, dangereux à la coopération, parce que scorpion mauvais partenaire du crocodile.

            Les Sénateurs Jacques Ndjoli et Emery Kalambayi trouveront ici l’écho de leur combat auquel adhèrent du reste le Bureau du Sénat et presque tous les sénateurs. Le pays a besoin pour réussir l’Emergence économique et mener à bon port la révolution de la modernité, de se doter d’une politique de mondialisation éclairée par une doctrine claire de patriotisme économique.

2) Notre thèse à ce propos

            Elle consiste en une mise en garde contre une triple illusion :

– Illusion de souveraineté nationale, faute de géopolitique interne et régionale conséquente,

– Illusion démocratique, à cause de la faiblesse de nos appareils d’Etat et de notre consensus national, et du relâchement de la cohésion nationale ; et,

– Illusion économique, faute d’identité économique, de doctrine de patriotisme économique de notre politique de mondialisation et de notre libéralisme généreux.

            La consolidation de l’Etat, de la Démocratie et l’Emergence économique en République Démocratique du Congo seraient ainsi des impératifs ou des exigences liés au contexte de la mondialisation –  globalisation. Dans sa version Rdcongolaise, la problématique de leur réalisation souffrirait du défaut d’adéquation et de pertinence. L’intérêt d’en débattre scientifiquement, c’est de mettre en garde contre la triple illusion de souveraineté politique, économique et démocratique. La Tunisie est passée par là, voilà pourquoi, la Rdc a le devoir d’ouvrir grands les yeux.

            Le thème de ce jour aurait ainsi l’avantage de réunir dans une même perspective la question de l’avenir de l’Etat et de celle du vivre ensemble ou de la société Rdcongolaise. Pour triompher dans la mondialisation, il faut être un Etat fort et une société dynamique, concurrentielle et non généreuse. Il faut s’ouvrir en se protégeant.

            Les exposés de la première journée ont eu le mérite de mettre sur la table les contours socio-culturels de la question de l’émergence économique de la RDC dans ses articulations avec l’entreprise de la consolidation de l’Etat et de la Démocratie en invitant au changement des mentalités et à la maîtrise des technologies de l’information et de communication.

            La gouvernance, la bonne gouvernance et la participation citoyenne, la réforme de l’Etat dans le dessein de produire la souveraineté et la sécurité dans la nouvelle société mondiale de l’information ne sont possibles qu’à condition de conversion, de changements de mentalités ou de reconfiguration des rapports de force dans tous les domaines de l’innovation.

            A l’exemple de l’Inde et de la Chine, l’émergence économique doit se mettre au service d’un dessein ou objectif stratégique de politique mondiale ou civilisationnelle. La croissance économique qui en est le levier principal aura été dans ces pays, un double vecteur de la politique de l’ambition internationale et d’égalisation des revenus ou de réduction de la pauvreté des masses. Elle n’est pas un justificatif bilantier d’un gouvernement, ni une assurance d’accès aux privilèges des profiteurs du régime mais aussi et surtout, un indicateur de l’assurance sociale des citoyens en termes vérifiables de la croissance de la confiance en soi des populations, de leur confiance dans leurs voies et moyens de réduire l’écart social et technologique d’avec le monde, confiance dans la direction politique de la nation.

            Perspective certes difficile là où règne le désaccord et où les élites sont chaque jour en quête de consensus et de cohésion nationale.

            Les Enjeux politiques de l’émergence sont ceux de la restauration ou de la reconquête d’un rôle, d’un rang ou de la gloire perdue sur la scène mondiale, enjeux du pouvoir international dans les conditions de stabilité politique et institutionnelle ainsi que de consensus et de cohésion nationale, conditions de la force nationale. L’Emergence économique est une renaissance en nouveauté de vie.

            Pour contribuer aux débats sur la consolidation de l’Etat de la démocratie et l’émergence économique de la République Démocratique du Congo, j’ai accepté donc de discourir sur les Enjeux et les Conditions politiques de l’Emergence économique dans une perspective de l’émergence globale. Car, depuis bien longtemps, j’ai entrepris des réflexions ainsi que des recherches sur le destin de la Rdc notre chère patrie. A l’époque de la démocratisation alors que tous investissaient ou ne juraient que par la Conférence Nationale Souveraine, je m’interrogeais à haute voix à la suite de Patrice Emery Lumumba, si Congo terre d’avenir n’était-il pas menacé ?. Un ouvrage de près de 260 pages y a été consacré, intitulé, « La question congolaise, réforme ou renaissance » ?(2005).

            Le Secrétaire Général des Nations Unies, Ban-Ki-Moon, à travers l’Accord-cadre d’Addis-Abeba 2013 y répond en demandant des réformes dont celle de l’armée, de la décentralisation et la réconciliation nationale pour la sécurité, le développement de la Rdc et de la Région des Grands Lacs.

            Mais lorsqu’au tournant de l’histoire nationale post-Conférence Nationale Souveraine, la libération mit sous tension la vocation africaine du Congo et priorisa ou surdéveloppa la relation régionale rdcongolaise par la production des rébellions armées, « nouveau genre », puisqu’encadrées par des agressions armées et dont l’issue résida dans le dialogue intercongolais du processus de l’Accord de Cessez-le-feu de Lusaka, j’entrepris de réfléchir sur « Un autre avenir congolais de paix par le choix d’un modèle institutionnel »(2002). Et immédiatement après les assises sud-africaines de Sun-City du Dialogue Intercongolais, je produisis un ouvrage intitulé : « Pour une Transition apaisée en République Démocratique du Congo »(2008) pour attirer l’attention sur les aspects oubliés de l’Accord Global et Inclusif (AGI) ».

            La consolidation de l’Etat et de la démocratie en Rdc auront été au cœur de mes recherches et de mes réflexions politiques. Une contribution au livre du Professeur allemand Schulz Manfred sur les « Acteurs du développement en Rdc » (2010) me donna l’occasion de développer une « Géopolitique du développement régional de la Rdc » autour du Pacte de Nairobi instituant la Conférence Internationale de la Région des Grands Lacs Africains. L’objectif était de prévenir contre une certaine tendance à la condamnation institutionnelle de notre destin national et la double dépendance désormais de notre liberté d’entreprendre et de notre développement national à la loi du développement régional et international. Notre avenir échapperait à notre liberté. Et l’on n’y fait pas cas souvent dans nos débats publics.

            Et depuis que le temps national est à la révolution de la modernité, j’ai avec mes amis du journal Le Potentiel et de Télé 7 débattu des voies de l’émergence de la Chine, des itinéraires géopolitiques de l’Afrique dans le contexte de la mondialisation, de la relation mondiale de la Rdc ou de la Sociologie grammaticale de la mondialisation. Tout ceci pour seulement attirer l’attention de tous sur la complexité de la problématique du développement de notre pays et sur le danger d’une illusion de politique économique mal inspirée ou mal renseignée sur le contexte économique mondiale de pillage de nos ressources naturelles.

            Tout cela, parce qu’il me semble désormais plus difficile qu’en 1960, à l’accession à l’indépendance, de gouverner la Rdc dans le sens de la préservation des intérêts du peuple et de la sauvegarde de l’indépendance nationale et de l’intégrité territoriale ; en même temps qu’il faudra veiller à ne pas se noyer dans l’océan de la mondialisation, et d’éviter, les coups de boutoir des vagues écumantes de mers régionales à travers les prétentions au leadership régional et à l’émergence économique qui échappent aux pesanteurs de la géographie africaine et de l’histoire générale de la décolonisation.

3) Problématique de l’Emergence économique par la Construction de l’Etat et de la Démocratie en Rdc

            Les problématiques de la Construction et de la Consolidation de l’Etat, de la Démocratie et l’Emergence en Rdc se posent dans un contexte nouveau et différent de celui des luttes pour l’indépendance et de l’émancipation africaine, de guerres de libération nationale et de luttes contre l’impérialisme et le néo-colonialisme.

            Aujourd’hui, un débat, une réflexion sur le développement de la RDC et de l’Afrique qui oublierait d’intégrer les paradigmes de la Fin de l’Histoire et du Choc des civilisations aurait l’inconvénient d’un monologue ou d’un ennuyeux bavardage. Ce n’est pas non plus en termes hasardeux des dotations en ressources naturelles, c’est-à-dire, en termes de dons et bénédictions de Dieu et des aïeux qu’il faut rêver des profits et dividendes de la mondialisation et de la globalisation ; mais bien plutôt, en termes de maîtrise de nouvelles technologies de l’Information qui réécrivent une nouvelle page de l’histoire de l’humanité. Le monde se réinvente et de nouvelles conventions se renégocient par le dialogue asymétrique parfois, de la gouvernance mondiale, le débat d’avenir se produisant au sein des Communautés régionales ou communautés civilisationnelles ou culturelles. L’ère des héroïsmes nationaux serait révolue, le temps étant à la géostratégie et à la géoéconomie – Parenthèse importante parce qu’une politique économique d’émergence économique doit obligatoirement développer une dimension régionale et revendiquer une ambition communautaire. La République Sud-Africaine dirige en cela la Commission de l’Union Africaine avec raison.

                        Comme l’avait recommandé en son temps Nicolas Sarkozy, la RDC pour briguer l’émergence devrait se tenir debout sur ses deux jambes et prendre appui sur sa colonne vertébrale que serait un Etat fort, entreprenant et agissant. Elle doit revendiquer à l’espace et au temps un rôle ou une responsabilité et les principes de sa gouvernance politique, économique ou sociale doivent s’inspirer du poids des responsabilités qu’elle se réclamerait en Afrique Centrale et dans le monde.

            Et pourtant, rien dans les gestes et les actes des gouvernants actuels ne le suggère à ce jour et la mélopée pour l’émergence économique ressemblerait à une chanson populaire qui manque d’auteur – compositeur.

            L’Emergence économique est une affaire d’Etat. C’est l’Etat qui décide à travers ses politiques économiques de se donner une identité économique réelle et visible dans le système économique mondial, par l’amélioration de sa position dans la division internationale du travail. Ce choix est avant tout celui de la doctrine du libéralisme économique. Mais comme le libéralisme, s’impose désormais à tous, l’Etat choisirait l’approche ou la méthode ou la voie d’insertion. Importante précaution si l’on veut se garder de toute illusion économique (Emmanuel Todd, 1998, 1999). Anne Salmon dans « Les Nouveaux Empires, fin de la démocratie ? (2010) et Daniel YERGIN et Joseph STANISLAW, dans La Grande Bataille, les marchés à l’assaut du pouvoir (2000), mettent en garde contre l’illusion économique d’un libéralisme naïf.

                        Anne Salmon encourage à renverser les tendances et  à mettre en doute l’idée selon laquelle la force des marchés annonce le déclin inéluctable des pouvoirs démocratiques, tandis que Daniel YERGIN et Joseph STANISLAW, nous apprennent que la frontière entre l’Etat et les marchés ne concerne pas l’Etat mais seulement certains rôles de l’Etat. Par ailleurs, forts de leurs convictions que depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, les progrès économiques auront été obtenus par les services de l’économie mixte suivant des fortunes variées, ces auteurs estiment que le désengagement de l’Etat doit être compensé par l’acquisition de positions stratégiques qui contiennent la vague des Entreprises.

            Les émergents asiatiques et latino-américains auraient sur les prétendants africains à l’émergence économique, cet avantage d’être des Etats forts.

            La Rdc qui a expérimenté le phénomène de l’effondrement de l’Etat et dont les différentes tentatives de redressement ou de reconstruction auront été sensiblement affectées par l’autre phénomène de déstabilisation politique (guerres d’agression, rebellions armées, débâcle électoral) et qui serait admise au régime des Etats fragiles, a l’obligation de s’inventer un Etat ; elle doit réapprendre à se gouverner. Pour emprunter à Paul  Thibaud, dans réapprendre à se gouverner, un projet pour la France, in (Revue Esprit 1997), « la Société qui refuse, si l’on peut dire, d’entrer dans l’Etat, a pourtant besoin de politique pour illustrer et réaliser une unité moins que jamais spontanée. La fonction de l’Etat semble surtout de stabilisation : fabriquer une forme avec de la diversité, quelque chose de constant avec des opinions mouvantes (…). L’Etat est souvent mis en échec parce qu’il ne sait pas partager et faire partager sa fonction essentielle d’éclaircir, d’expliciter, de donner le goût de l’avenir, de faire intérioriser les valeurs communes en les traduisant en projets sur le long terme, projets qui marquent une étape de la vie publique ».

            Les assises de Concertations Nationales du Palais du peuple de 2013 ont avec pertinence formuler l’exigence de la réinvention de l’Etat et de l’art de se gouverner autour du choix d’un modèle social de cohésion nationale.

            La Transition post-dialogue intercongolais devrait être conduite sur le fond de cette exigence portée par l’Accord global et inclusif et dont la stabilité des institutions reposait sur les cinq principes de la transition parmi lesquels les principes du Consensus, de l’inclusion et de la restauration de l’autorité légitime.

            La consolidation de la démocratie ne consisterait pas seulement dans la régularité des cycles électoraux, dans la stabilité de l’électorat et du cycle électoral mais aussi et surtout dans la réforme de la loi sur les partis et dans la guérison des partis politiques de leur mal de croissance et de non-compétitivité. La bonne santé des partis politiques détermine la santé de l’Etat et le caractère apaisé et réconcilié de la nation seraient des garanties à la consolidation démocratique et de l’Etat.

            L’émergence économique est avant tout un projet politique de notre relation avec les autres nations du monde et procède de l’habitude de comparaisons internationales. Elle serait envisagée pour être le porteur de notre consensus national sur le caractère démocratique de notre mode de vie en commun et d’occuper dans le concert des nations une position avantageuse. Elle est tout sauf l’autosatisfaction d’un gouvernement en mal de bilan social et stratégique. Elle doit éviter de fonctionner comme une simple propagande.

            La perspective de l’émergence économique du pays participe à la problématique générale de la marche prise par l’histoire politique du pays ces vingt dernières années : l’emballement. L’histoire de la RDC à l’instar de celle des autres nations du monde a pris de l’accélération depuis la fin de la guerre froide avec ses suites historiques : la chute du mur de Berlin et la Conférence de la Baule, facteurs propulseurs de la démocratisation à la base du déclin et de l’impuissance de l’Etat en Afrique. Cette mise en perspective du projet de l’émergence économique avec l’autre projet de l’émergence démocratique est destinée à situer la position et le rôle stratégique de l’Etat dans chacun de ces entreprises. Parce qu’autant la démocratisation avait mis en mal l’Etat Africain, celle-ci se déroulant et se poursuivant sur fond de la crise d’Etat, autant la prétention à l’émergence économique serait ruineuse et dommageable de l’idée de l’Etat par ses implications idéologiques du libéralisme et de l’attrait des investissements étrangers et du renoncement au patriotisme économique. L’amélioration du climat des affaires par l’adhésion à l’OHADA entretient le soupçon d’illusion économique de la politique gouvernementale ainsi que sa volonté de réussir l’essor économique ou le réveil du géant en l’absence d’inventaires de causes à la base de son long et profond sommeil.

(A SUIVRE)

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