Les Commissaires Généraux : Identité et rôle historique

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(Un témoignage du professeur Mabika Kalanda)

– Qui étaient-ils

– Etaient-ils tous des gamins et des étudiants ?

– Constituaient-ils un pouvoir légitime ?

– Etaient-ils tous membres du «Groupe de Binza»?

– Ont-ils une part de responsabilité dans la mort de Patrice-Emery Lumumba et de ses compagnons ?

– Quel fut le bilan de leur action de quatre mois ?

1. Qui étaient les Commissaires Généraux

            Le compte rendu analytique de la première réunion du Collège des Commissaires Généraux le 21/9/1961 portait les 24 noms suivants sans attributions précises pour certains. Il s’agit de : Bomboko Justin, Président (Affaires étrangères)  –  Ndele Albert (Finances), Vice-Président – Kazadi Ferdinand (Défense nationale) ; Bolela Albert (Information) ; Cardoso Mario (Education) ; Lihau Marcel (Justice) ; Tshimbalanga Marcel (Santé) ; Lebughe Pierre (Agriculture) ; Malu Félix (Travaux publics) ; Bindi Albi (Fonction publique) ; Kashama Ernest (Transport & Communication) ; Mbeka Joseph (Economie & Plan) ; Nussbebaumer  José (Intérieur) ; Bokonga Charles (Travail & Prévoyance sociale) ; Bizala Cléophas (Adj Education) ; Tshisekedi Etienne (Adj. Justice) ; Bo-Boliko André (Adj. Travail et Prévoyance sociale) ; Ngwete Martin (Adj. Santé) ; Mukendi Albert (Adj. Travaux publics) ; Loliki Evariste (Adj. Affaires étrangères); Watum Nestor (Adj. Défense), décédé ;  Ngole Venant (sans attribution) ; Kandolo Damien (Adj. Intérieur), Takizala Henri (Adj. Transport & Communication).

            Ce premier compte rendu est instructif sur la manière dont le Collège se constituait.  Certains membres énumérés étaient encore à l’étranger ou ailleurs dans le pays. En effet, Lihau, Loliki et Bolela étaient à Bruxelles, Bomboko à Washington jusqu’au 4/10/1960, Ngoie et Mukendi étaient au Katanga. Mpase Albert n’est pas cité, mais il rejoindra le Collège dans la semaine. Malimba Paul non cité, mais annoncé ne viendra jamais tandis que Kasongo Julien qui n’est pas annoncé tout comme Mandi André, participent à cette première réunion.

            Si donc, le premier groupe des Commissaires généraux et leurs adjoints ont eu une nomination officielle parue au Moniteur Congolais du 10/10/1960, les autres viendront grossier les rangs sans que ni l’ordonnance du Président Kasa-Vubu ni l’accord du Colonel Mobutu soient requis. Ils y entrent sans formalité, avec le consentement sympathique de leurs collègues universitaires. Avant que Atundu Albert, Kungula François, Konde Zéphirin, Masanga Emilien, Ngondo Bernard, Pongo Joseph, Posho Joseph et Waku Honoré ne viennent rejoindre les autres, sept autres Commissaires viendront à la réunion suivante du 24/09/1960. Ce sont : Lukusa Félicien, Mpase Albert, Ngyese François, Watum Nestor, Mukamba Jonas, Kapella Pascal. A l’arrivée du dernier venu, Kalanda Mabika le 31/10/1960, le Collège des Commissaires Généraux comptera au total 35 membres. Le nombre de ceux qui participaient régulièrement aux réunions se situait entre 12 et 26. Les plus influents parmi eux étaient souvent absents. Ils participaient à des rencontres où, en réalité, se décidaient les grandes affaires.

2. Etaient-ils tous des gamins et des étudiants sans expérience ?

            Une opinion fausse s’est répandue sur le compte des Commissaires Généraux. Les Nations Unies, la presse étrangère et locale sont à l’origine de ce mythe. Les Commissaires Généraux étaient nés entre 1925 et 1936. C’est-à-dire que le plus jeune parmi eux avait 35 ans. Kazadi Ferdinand avait le même âge que Lumumba Patrice, Gizenga Antoine et Munongo Godefroid. Il était plus âgé que Kalonji Albert et Ngalula Joseph. Bolela Albert était plus âgé que Kiwewa Antoine et Bouchelley Davidson, de même que Bomboko Justin était officiellement plus âgé que Mobutu Joseph… Quant à Kanza Thomas, ministre délégué à l’ONU, il était né en 1934. Il n’était ni plus âgé, ni plus courageux ni plus expérimenté qua la majorité des Commissaires Généraux auxquels, du reste, il avait souhaité ardemment venir se joindre. C’est du moins ce qui ressort de sa lettre du 16/10/1960 adressée à M. Kasa-Vubu, avec copie à MM. Bomboko, Ileo, Mobutu, Nendaka et Kalanda. Nous retiendrons de cette lettre le passage suivant : « Dès mon arrivée à Léopoldville, j’ai été en contact téléphonique avec le Colonel Joseph Mobutu et M. Emmanuel Kini, Chef du Cabinet du Chef de l’Etat. Pour des raisons qui me sont mystérieuses, le Collège des universitaires devenu Collège des Commissaires Généraux fut installé officiellement et mon nom en fut écarté malgré les entretiens que j’ai eus avec son Président, M. Justin Bomboko à New York. Sans perdre courage et sans commenter ma surprise, je me suis résigné à attendre passivement… ».

            On notera aussi que certains Commissaire Généraux avaient été à la Fomulac de Kisantu et avaient travaillé comme commis de l’administration coloniale avant de s’inscrire dans les universités belges en 1958 lors de l’Exposition Universelle. Deux Commissaires Généraux au moins étaient déjà diplômés de l’Université en 1958. Il s’agit de Ndele Albert et de Kalanda Mabika. Ce dernier avait même été recruté sur concours à Bruxelles en 1959 pour être nommé dans « l’Administration d’Afrique ». En octobre 1960, il venait de Kabinda où il était déjà Commissaire de District.

            Il est donc archifaux de prétendre que les politiciens de 1959-1960 étaient tous plus vieux et plus expérimentés que les Commissaires Généraux. Cependant, s’il faut en croire Colette Braeckman, ceux qui avaient une expérience « intéressante » pour les Occidentaux étaient quelques indicateurs au service de la Sûreté Belge et de la CIA. L’appréciation de l’âge et de l’expérience a toujours été faite à la suite d’une suggestion étrangère. Elle est fonction des services rendus à des agences de renseignements des pays ayant des intérêts chez nous.

            Les Commissaires Généraux ont-ils aussi des secrets ? A mon avis pas tous. Car, beaucoup parmi eux étaient tenus à l’écart de ce qui se passait au sein d’un noyau ferme. Celui-ci restait en contact suivi avec les milieux occidentaux du renseignement et de la diplomatie.

3. Le collège des Commissaires Généraux était-il un gouvernement ?

            Certainement pas. Issu d’un drôle de coup d’Etat du Colonel Mobutu sous l’instigation et le soutien de l’Occident, il ne pouvait être légitime. Il s’agissait donc d’un gouvernement de fait et, cela, semblable à celui que dirigera M. Joseph Iléo après le 8/02/1961. Ni la couverture d’une ordonnance présidentielle, surtout en l’absence de toute référence à l’article 21 de la Loi Fondamentale et au Parlement, ni le décret-Loi Constitutionnel signé par Kasa-Vubu le 11/10/1960 et qui s’éloignait dudit article ne peuvent conférer  de légitimité à ce collège. Car, « le Chef de l’Etat n’a d’autres pouvoirs que ceux que lui attribue formellement la présente loi fondamentale». Les puissances occidentales étaient décidées à confisquer l’indépendance de la jeune république. C’est pourquoi, elles devaient éliminer le Chef du gouvernement légitime et faire procéder à la fermeture du Parlement au-delà du délai constitutionnel d’un mois au cours d’une même session. Ce qui comptait était le semblant de légitimité présidentielle reconnu à Joseph Kasa-Vubu et la manipulation de quelques pins parmi les Commissaires. En effet, certains d’entre eux, ayant eu des contacts plus ou moins réguliers avec la Sûreté belge, formeront c qu’on appellera plus tard le « Groupe de Binza ». Les plus connus, à en croire Colette Brackman, s’appellent Justin-Marie Bomboko, Nendaka, Mobutu, Ndele, Kandolo, etc. se joint au groupe sans avoir étudié en Europe ».

            Un point de vue souvent oublié dans les débats sur la légitimité du Collège est celui des Commissaires Généraux eux-mêmes. Is ne se sont jamais déclarés former un véritable gouvernement, mais uniquement un service technique provisoire ».

            C’est pourquoi, s’il y avait lieu d’interroger les membres de ce Collège sur leurs activités proprement politiques, il faudrait inviter ceux parmi eux qui, formant un « groupe de contact » avec des instances étrangères, ont eu, en dehors du Collège, à participer à la prise de certaines décisions qui débordaient du cadre de la technicité. Certaines de ces personnes étant encore en vie, la presse doit avoir le courage de les aborder et de les interroger, au lieu d’imaginer ce qui a pu être ou intenter un procès d’intention à l’ensemble du Collège.

4. Etaient-ils tous membres du « Groupe de Binza » ?

            En effet, il devient de plus en plus clair que, grâce aux récentes publications, le « Groupe de Binza » était une réalité en marge de la vie officielle du Collège. Celui-ci  comptait  35 membres tandis que le « Groupe de Binza » n’en pourrait compter plus de dix. On a parlé de Mobutu, Bomboko, Ndele, Nendaka, Kandolo, … et d’autres. A quoi bon se poser continuellement la même question sans réponse ? Si Kandolo est mort et si Mobutu n’aura peut-être jamais l’occasion de parler, pourquoi les autres ne pourront-ils pas le faire ? Ce serait pourtant simple.

5. Quelle est la part de responsabilité du collège des Commissaires Généraux dans la mort de Patrice Emery Lumumba et de ses compagnons ?

            Peu de temps avant sa mort, j’entraînais Godefroid Munongo dans un coin de la salle de Cinéma au Palais du Peuple où nous étions invités par le service d’identification de la CNS. Tshitenzi Nzembele était avec nous. Je posais brutalement la question à Munongo :  « Godefroid, tu es un des survivants  ayant participé à la fin de Patrice Emery Lumumba. Pourquoi ne profiterais-tu pas de la CNS pour nous dire ta vérité ? »

            A cette question inattendue, cet homme sensible qui s’est laissé fabriquer par son conseiller belge l’image d’un dur et d’une brute, me répondait ainsi pendant que sa lèvre inférieure tremblait : « Mon cher Mabika, tu me poses là une question importante. Ce que je peux dire au stade actuel est que je n’étais pas seul. Nous étions nombreux. Il faudra réunir tout ce monde. Mais quoi qu’il en soit, je peux dire en ce temps-là, nous travaillions, sans nous en rendre compte, pour les intérêts qui n’étaient pas les nôtres. Nous étions jeunes ».

            Munongo est mort au Palais du Peuple emportant avec lui son secret sur la mort de Lumumba et ses compagnons. Les Commissaires Généraux ont-ils aussi des secrets ? A mon avis pas tous. Car, beaucoup parmi eux étaient tenus à l’écart de ce qui se passait au sein du noyau fermé. Celui-ci restait en contact suivi avec les milieux occidentaux du renseignement et de la diplomatie. A ce sujet, on rappellera que le 21/12/1960, jour où Gilbert Pongo, agent de liaison de la Sûreté Nationale et portant l’uniforme militaire, ramène Lumumba et ses compagnons à Léopoldville, les principaux membres du Collège étaient absents. Il s’agit de Bomboko, Ndele, Lihau, Nussbaumer, Kazadi, Watum et Kandolo. Ils étaient responsables des affaires étrangères, des finances, de la justice, de la sécurité du territoire et de la défense nationale. Quand Lumumba et ses compagnons arriveront à N’Djili, tous les Commissaires Généraux ne seront pas autorisés à s’y rendre.

            Dans notre monde bantou sans histoire et de culture orale, il est difficile, trente-deux ans après, de restituer l’ambiance psychologique qui régnait dans la capitale occupée par les forces étrangères décidées à récupérer notre indépendance. L’inexpérience générale, la lâcheté, la facilité avec laquelle notre peuple a toujours été victime de la manipulation et de la suggestion étrangères, l’absence de toute mémoire collective à base de documents, autant de difficultés à prendre en compte dans la recherche d’une vérité qui nous libère de nos émotions parfois trop négatives. Il est, à ce sujet, très significatif, que non seulement ceux qui savent meurent l’un après l’autre sans parler, mais aussi que les survivants ne sont pas invités à parler. Notre opinion semble se contenter des fantasmes et des interprétations falsifiées de l’histoire.

            Je terminerai cette brève évocation par une référence aux analystes belges qui écrivent ce qui suit : « Pour préciser les différentes tendances au sein du Collège quant à la conception même de la fonction des Commissaires, on peut distinguer :

1° Les techniciens qui quittèrent effectivement leurs études ou des tâches non politiques pour répondre à l’appel du Colonel Mobutu ; ils furent sans doute les plus nombreux mais aussi politiquement effacés ;

2° Les défenseurs du coup d’Etat du Colonel Mobutu. Adversaires des politiciens, ministres et parlementaires, ils s’attribuèrent rapidement un pouvoir politique fondé initialement sur le coup d’Etat du Colonel Mobutu, ensuite sur l’investiture accordée par le Chef de l’Etat ;

3° Les commissaires qui firent de la politique, soit à titre personnel, soit dans le sillage d’un groupe politique, mais sans aval ou mandat du Collège.

            Bien entendu, ces analystes n’indiquent jamais le rôle secret et souvent déterminant des services de la Sûreté belge et de la CIA durant cette période.

            Si donc on tient à établir les responsabilités de chacun et de tous, il faudrait une grande enquête judiciaire. Mais qui donc rédigera l’acte d’accusation et pour quel intérêt ?

6. Quel fut le bilan de l’action du Collège en quatre mois ?

            Durant les quatre mois de son mandat, le Collège :

– créa le Conseil Monétaire, prélude à la Banque Nationale ;

– réglementa le Commerce Extérieur et le Contrôle de change ;

– créa l’Ecole Nationale d’Administration ;

– géra avec parcimonie les finances de l’Etat : fait rare les Commissaires renoncèrent au cinquième de leur salaire, par nationalisme.

            Quant à moi personnellement, je fus le dernier à enter au Collège des Commissaires Généraux. Mon mandat fut le plus court, car il dura seulement deux mois. Durant ce bref laps de temps, j’avais réuni la première conférence de la fonction publique au cours de laquelle furent arrêtés, entre autres, le principe de la création de l’Ecole Nationale de Droit et d’Administration et le mode d’organisation de ses études. Au moment où je quittais le département le 8/12/1961, j’adressais une longue note de cinq pages au Ministre P. Bolya qui prenait ses fonctions après moi. La publication de cette note de remise et reprise peut être instructive à plus d’un point.

In Le Phare n° 156 du 28//07/1992, p. 4

 

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