Le prochain président de la République

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Silence complice des intellectuels
(Pr. Kambayi Bwatshia, Ordinaire à l’Université Pédagogique Nationale)
Loin de trouver ces oiseaux rares, le peuple congolais assiste orphelin au désarroi intellectuel de son élite qu’il n’ose même plus présenter à la face du monde. Il la voit comme composée de moutons de Panurge aux services des espèces sonnantes et trébuchantes. Les intellectuels congolais paradés des diplômes ne témoignent réellement plus de leur société. Aux prises avec la misère, le peuple congolais constate avec amertume et désarroi l’émoussement de la raison de ses intellectuels. Il dit haut et fort que l’intellectuel congolais est en panne devant la déroute politique et idéologique des centaines de partis politiques sensés l’organiser en acteur politique. Alors il assiste sans force aux conséquences néfastes des accords, des négociations et alliances entre politiciens qui ne sont conçus que pour partager le pouvoir.

En suivant l’histoire de notre pays, depuis l’indépendance, elle nous laisse un goût amer dans l’esprit quant à la participation de l’intellectuel à la perversion de la société. On pourrait dire comme s’est exclamée Hannah Arendt face à la montée du nazisme : « plus jamais, je ne m’intéresse à une histoire d’intellectuels car d’un côté Hitler, de l’autre des théories intéressantes mais aveugles ou indifférentes à ce qui se joue dans le monde. Bien plus ajoute Françoise Collin, dans sa question « l’homme est-il devenu superflu? »,

Quand on regarde Heidegger qui est une révélation de l’activité de penser, mais dont l’excellence dans la pensée n’a pas rendu lucide ni plus courageux face à la montée du nazisme, on comprend que le plus admirable des philosophes peut être un « âne » ou pire un aveugle et un lâche. C’est là qu’on constate que « penser, même de manière éminente, ne protège ni de I’erreur ni du mal». On a toujours pensé que les intellectuels ont une pensée, ce qui nous pousse à croire que leurs idées peuvent gouverner le monde. On a peut-être raison. Mais on n’a jamais soupçonné l’absence de pensée en eux. En effet, leur silence face à la corruption de la société nous pousse à douter d’eux. S’ils en ont une, on comprend alors qu’ils n’ont pas encore atteint les profondeurs de leur être qui leur exige d’être créatif et inventif pour transformer la situation du pays qui est catastrophique et qui n’honore pas leur rang dans l’ascension intellectuelle.

Les intellectuels qui ont pactisé avec le mal, ont écrit une histoire de la République où, selon les termes de Hannah Arendt, le mal est non seulement radical, mais aussi banal. Car, dit-elle, « ce ne sont pas des individus démoniaques, hors du commun, mais de braves gens qui sont susceptibles de se taire complice du pire ou d’en supporter la vue sans réagir, ayant renoncé à leur capacité de juger. » A force de vivre dans le mal, ils en sont devenus insensibles. Nous sommes dans un pays où la misère de la majorité n’étonne personne. C’est devenu normal. Tous ces gens qui ne mangent pas normalement, tous ceux qui n’ont pas accès aux soins médicaux, tous ceux qui n’ont pas un salaire décent, tous ceux qui étudient dans des écoles, des universités sans pupitres… sont en face d’une minorité qui vit dans une richesse qui devrait faire honte face à la pauvreté généralisée. Nous avons connu et nous connaissons encore des choses terribles dans notre pays. Notre Tâche, c’est d’y résister. Nous devons chercher à réveiller l’humanité noyée dans l’animalité en nous pour, qu’avec les outres, l’amour de notre pays prime. Avec Hannah Arendt, nous comprenons que « être humain, est un acte sans cesse répété, car c’est la passivité qui laisse le mal se déployer ».

Au lieu de renouveler sans cesse la raison humaine en eux, les intellectuels sont restés passifs, ils sont embarqués dans le plaisir du mal au service de la minorité politique qui possède pour profiter de ses largesses. Comment faire pour qu’ils comprennent que la crise est l’état permanent du monde et qu’il convient à tout moment d’être vigilant ? Et cette vigilance ne peut être possible si nous ne sommes pas entourés des prophètes. Le peuple a besoin des prophètes.
Le prochain président de la République doit comprendre qu’il ne suffit pas de s’entourer de ceux que nous pensons être au sommet du cursus académique pour s’assurer de bien gérer le pays. L’histoire du Congo nous a suffisamment prouvé comment ils peuvent alimenter la dictature et la non gouvernementalité qui nous ont caractérisés jusqu’à présent. Nous pensons qu’ils doivent aller plus loin en cherchant non seulement pour eux-mêmes que pour leur entourage la manifestation de la prière de Salomon, c’est-à-dire, avoir « un coeur intelligent ». C’est en d’autres termes un coeur sage qui sait comprendre, qui soit analyser et mûrit des questions pertinentes aux défis qui se présentent devant nous pour y trouver des solutions efficaces.

Malheureusement, le pays a connu une race de politiciens, d’intellectuels qui, au lieu de prouver leur sagesse dans la gestion de la chose publique, se sont illustrés dans l’accumulation de la force, de la puissance et des biens qui ont fait du Congo un espace où l’homme est devenu un loup pour l’homme. Et l’image du loup est très significative pour nous car elle traduit d’une part l’animalité qui pousse l’homme à s’orienter dans la recherche de la satisfaction de ses besoins primaires où son « ego » ne manifeste que son intérêt. D’autre part, elle évoque le silence, l’absence d’une parole susceptible de générer un dialogue avec l’autre qui doit être saisi comme un alter ego. Le loup ne parle pas; il est incapable de dialoguer. Et notre espace politique plein de loups ressemble à une entité de la jungle où la parole n’est rien d’autre que des cris insensés, incapables d’éveiller au sens du commun dont la source se trouve dans l’impératif catégorique inscrit dans le cœur des hommes et qui est le commencement de la sagesse: « ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas qu’il te fasse. » Nous sommes dans un espace politique où c’est la loi du plus fort qui est toujours la meilleure comme le dit si bien La Fontaine. Une société qui a des lois mais qui baigne dans l’impunité caractéristique ressemble carrément à l’absence de la loi comme dans la jungle.
Il est grand temps, qu’à la suite des esprits bien pensants, des esprits de lumière, ceux d’ici et d’ailleurs, qu’une élite émerge comme artisan de la restauration du Congo.

Capable d’inventer une véritable éthique du futur ; artisans capables de quitter l’imagination inférieure, fantaisiste, déréglée, vers une imagination supérieure, active et inventive. Le peuple congolais a besoin des prophètes à l’instar de ceux qui, dans l’histoire de notre pays, lui ont donné l’espoir et une raison de vivre et d’être fier comme Congolais.

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