Le journaliste Bibi Ngota assassiné pour la deuxième fois

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La mort dans sa cellule de prison du journaliste camerounais Bibi Ngota  le 22 avril à Yaoundé  continue à alimenter la chronique des médias du pays de Samuel Eto’o. Ngota Ngota Germain Cyrille alias Bibi Ngota, Directeur de publication du périodique « Cameroun Express », avait été arrêté le 10 mars 2010 et mis en détention provisoire alors que lui et son collègue Mynthia de l’hebdomadaire « Le Divin » cherchaient à recouper les informations en leur possession dans une affaire de détournement des deniers publics par des dignitaires du régime.

Depuis sa mort dans des conditions troubles, les journalistes camerounais et les organisations internationales des médias se sont mobilisés pour dénoncer « un assassinat ciblé ». Ngota n’ayant bénéficié d’aucune mesure humanitaire pour se faire soigner dans un hôpital, alors qu’il souffrait d’hypertension artérielle aigue et de hernie. La demande de sa famille aux autorités pénitentiaires pour son transfert vers un centre hospitalier a été refusée, jusqu’à ce qu’il soit emporté par la maladie.

Une semaine après le décès du journaliste, soit le 30 avril, le ministre camerounais de la Communication et porte-parole du gouvernement, Issa Tchiroma Bakary, fait une conférence de presse et déclare que «Bibi Ngota est mort de suite d’infections opportunistes consécutives au VIH-Sida, le système immunitaire du journaliste étant complètement effondré ». Et à l’occasion de la célébration de la Journée internationale de la liberté de la presse, le ministre Issa Tchiroma revient à la charge pour affirmer dans une interview que « Bibi Ngota était un délinquant, et vivait seul sans compagne ».

De l’huile au feu

Ces déclarations regrettables du Porte-parole du gouvernement finissent pour révolter les journalistes camerounais. Le 3 mai, ils font un sit-in devant le bureau du Premier Ministre. Sur les pancartes, on peut lire : « Nous sommes tous des Bibi Ngota », « Plus jamais ça », et d’autres mots d’ordre exigeant la libération de deux collègues d’infortune de Ngota en prison et la dépénalisation des délits de presse. Pour eux, en rendant public le statut sérologique de Bibi Ngota et en le traitant de délinquant, le gouvernement venait de l’assassiner pour la deuxième fois. Et depuis lors, la guerre est totale entre le pouvoir  et la presse.

L’Ordre des médecins en colère

Au lendemain de la Journée mondiale de la presse, l’Ordre des médecins est monté au créneau. Dans un communiqué daté du 4 mai, M. Sandjon Guy, son président, a désapprouvé la méthodologie utilisée par le pouvoir pour salir la mémoire de Bibi Ngota. « L’Ordre national des médecins du Cameroun a pris connaissance par le biais des médias du dossier médical d’un patient en l’occurrence le défunt Ngota Ngota Germain Cyrille. Cette façon de procéder a profondément choqué les médecins que nous sommes car le secret médical est un droit absolu pour tout patient… », peut-on lire dans le communiqué.

La réprobation de la démarche du gouvernement se généralise. Paris, Washington, FIJ, FAJ, Reporters sans frontières, tous demandent des comptes pour la mort « injuste» d’un journaliste pour avoir tenté de recouper ses sources et de traiter l’information avec responsabilité. Lorsqu’il reçoit le mardi 4 mai à 18h la délégation de la Fédération Africaine des Journalistes, Issa Tchiroma nous confie : « Bibi Ngota était un illustre inconnu. Il est devenu très célèbre après la mort ». Et à nous de lui répondre : « C’est vous qui en avez fait un héros. Si vous et les services de sécurité, vous l’aviez laissé faire son travail de journaliste selon les règles de l’art, tout ceci ne serait pas arrivé ».

Retombées inattendues

Face à la pression qui ne fait que monter, le président Paul Biya décide de prendre le taureau par les cornes. L’image du Cameroun s’est terriblement ternie alors qu’il célèbre à la fin de ce mois de mai le jubilé d’or de son indépendance. Il faut donc faire quelque chose pour diminuer la tension toujours vive.

C’est dans ce contexte que trois décisions sont annoncées. La première, c’est une enquête ordonnée par le président Paul Biya lui-même pour que soit tirée au clair la mort du journaliste. La seconde est l’annonce du gouvernement de débloquer la somme de deux millions FCFA (environ 4 000 $ US) pour les obsèques et l’organisations dans les meilleurs délais, des Etats généraux de la presse au Cameroun.

Pour les journalistes, Bibi Ngota n’est finalement pas mort pour rien. Car, ils l’espèrent – ces assises pourront peut-être déboucher sur la dépénalisation des délits de presse au cameroun. Mais d’ici-là, la route est encore longue et parsemée de beaucoup d’embûches. Au moins, ils croient qu’aucun sit-in ne se terminera plus par la bastonnade et la répression policière, comme cela fut le cas malheureusement le 3 mai à Yaoundé sur l’esplanade face à Hilton Hôtel. Un coup de chapeau aux journalistes de la RDC qui, par le biais de l’OMEC, ont adressé à leurs collègues du Cameroun un message de compassion et de solidarité le 3 mai à l’issue de l’atelier organisé par l’instance d’autorégulation des médias. Ce message, délivré aux journalistes le 4 mai à Yaoundé et le 6 mai à Douala, a réconforté toute la presse camerounaise. 

Stanis Nkundiye

Journaliste indépendant

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