Le « discours de l’émotion »

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 (Par le professeur Kambayi Bwatshia)
Le 24 avril 1990 a été un « mardi » grave et exceptionnel pour les Zaïrois. Le chef de l’Etat, selon ce qu’il avait déjà annoncé, veut opérer un bouleversement complet du paysage politique de son pays. Le peuple est resté suspendu à ses lèvres. La salle de congrès du Parti à N’Sele est déjà garnie des dignitaires du MPR parti-Etat, magistrats, professeurs, chefs coutumiers, étudiants, militaires, opérateurs économiques, femmes militantes, tous sont là, foulards et mouchoirs à la main, insignes du parti bien visibles sur la poitrine ; tous sont dans l’attente fiévreuse du message présidentiel. Un message libérateur, sans doute. Tous dans l’allégresse laissent entendre un brouhaha indescriptible. Que de chansons, slogans et cris révolutionnaires! Le président en tenue gracieuse et somptueuse du Maréchal va parler. La salle a repris sa sérénité et le silence glacé. C’est symptomatique ! Le Guide ne commence pas son discours par le traditionnel «Militantes et Militant», «citoyennes et citoyens». Le lexique du chef a changé. L’événement est de taille et il est sans précédent dans l’histoire du mobutisme. Signe annonciateur ? Personne n’en sait. Puis arrive le temps de faire un aperçu historique du pays.

Les convives commencent au moins à se faire une idée et pensent déjà à un nouveau rendez-vous historique avec le président de la République. Le suspense plane dans la salle. Jusque-la, aucune réaction n’est notable. On laisse le chef achever ses idées. Et puis, il lâche le mot tant attendu de « multipartisme ». « Aussi, a-t-il dit,’ j’ai décidé de tenter de nouveau l’expérience du pluralisme politique dans notre pays en optant pour un système de trois partis politiques y compris le Mouvement Populaire de la Révolution, avec à la base le principe de liberté pour chaque citoyen d’adhérer à la formation politique de son choix »- (Longues acclamations) La salle en liesse, se déchaîne. Larmes aux yeux, derrière ses grosses lunettes quasi magiques et captivantes, s’épongeant à l’aide d’un beau et ample mouchoir blanc, le Guide demande, d’une voix tremblante, que ses concitoyens « comprennent son émotion ».

Il se calme et se fait alors violence en annonçant brutalement :
l. la fin du monopartisme et du rôle dirigeant du MPR parti-État.
2. le multipartisme à trois partis politiques
3. la séparation des trois pouvoirs de l’État (législatif, exécutif et judiciaire)
4. la dépolitisation des forces armées, des forces de l’ordre, de la magistrature et de l’administration’
5. la révision constitutionnelle’
6. l’élaboration de la loi sur les partis politiques’
7. la fixation de la période de transition à 24 mois’

Le peuple zaïrois est, avec ce train de réforme, en face du « fait du prince ». Pour lui, les concitoyens sont heureux. Il vient de leur octroyer la démocratie. Ouf ! Se dit-il personnellement, « depuis le temps que je m’esquinte au service des Zaïrois, je ne leur dois rien, ce sont eux qui me doivent tout ». Quel entêtement ! Alors qu’il vivait en état psychologique fort complexe, alors qu’il était prêt à épouser toutes sortes de magies noires et blanches, alors que son esprit semblait être envahi par des peurs traditionnelles et des craintes injustifiées du changement. D’une part, dirait-on, il  prie Dieu et ses ancêtres pour que cela se réalise point avant sa mort’.

L’illusion crée la peur qui à son tour engendre la méfiance. Le président veut se protéger de ce qu’il perçoit comme menaçant. Quelque part dans Mein Kampf, le dictateur nazi dit que : «grâce à des mensonges adroits, répétés sans relâche, il est possible de faire croire aux gens que le ciel est l’enfer et l’enfer le ciel… plus grand est le mensonge, plus promptement il est accepté ». Aussi dit Machiavel « … il faut cette nature, savoir bien la colorer, et être grand simulateur et dissimulateur, et les hommes obéissent si bien aux nécessités présentes que celui qui trompe trouvera qui se laissera tromper » et de dire : « chacun voit ce que tu parais, peu perçoivent ce que tu es ». Si le Florentin pense, Sese Seko croit. Machiavel procède de la dialectique ; Mobutu a les magies les plus profondes de l’homme de pouvoir. Avec lui, les Zaïrois sont plongés dans le domaine de l’insaisissable et de l’indéfinissable.

Déjà dans la matinée du 24 avril 1990 le leader de l’UDPS E. Tshisekedi en résidence surveillée depuis pratiquement cinq ans, est libéré. Le Maréchal par ce geste, veut montrer qu’il est sincère avec le peuple. Mais à vrai dire, il a subi d’énormes pressions de par le monde, réclamant la libération de l’opposant le plus farouche du régime. A Kinshasa, c’est la liesse populaire. Tout le monde est dans l’allégresse. Dans les  rues de la capitale, comme à l’accoutumée, à l’occasion de grands événements, les bus sont ornés de rameaux. Dans les campus universitaires, c’est la détente. Plusieurs étudiants sont descendus à la l2è rue à Limete, à la résidence d’Etienne Tshisekedi. Ces signes sont clairs, le peuple veut montrer qu’il n’a plus envie de partager les humeurs mélancoliques et ostentatoires de son félin Léopard.

Dans l’après-midi du 24 avril 1990, le chef de l’Etat après avoir mis ses idées en place, précise et fixe I’opinion sur les mesures qu’il venait d’annoncer. Même s’il a proclamé la fin de la deuxième République et l’ouverture de la période de la transition, il entend rester arbitre de la nation au-dessus de la mêlée. Même s’il a « pris congé » du MPR il précise, au cours d’une conférence de presse, qu’il ne va pas se contenter «d’inaugurer des ponts et chaussées». Le 3 mai 1990 au parlement, il a «clarifié» sa pensée en rappelant qu’il demeure, «fort de la légitimité populaire>, le Chef de I’Etat. Pour lui, le débat politique de l’opposition devra se limiter à des « consultations de salon et informelles autour d’une tasse de thé, d’un verre de limonade ou de toute autre boisson, mais de préférence sans alcool ». Le régime politique zaïrois sera semi-présidentiel ; le Chef se réserve la Défense nationale, la  sécurité du territoire et la politique extérieure du pays’. Il choisira lui-même son Premier ministre qui formera le gouvernement en tenant compte des « sensibilités politiques». Et le 25 avril 1990 le Premier ministre de la troisième République en gestation est nommé par une ordonnance présidentielle. Il s’appelle Lunda Bululu. Un homme de 48 ans en 1990. Il est ancien conseiller juridique à la présidence de la République, avant d’être commis aux fonctions de Secrétaire Général de la Communauté économique des Etats d’Afrique Central (CEAC). Parmi les appelés au gouvernement, l’auteur de ce livre figure comme ministre de l’Enseignement supérieur et universitaire. Il occupe ce poste en qualité de penseur libre et aussi vu sa popularité incontestable dans les milieux estudiantins.
Jusque-là, les populations zaïroises ont l’énorme impression que tout est mis en marche pour le décollage effectif du train de la démocratie. Hélas ! Les choses se sont tournées en dérision ; les avancées démocratiques sont apparues moins spectaculaires que l’annonce des décisions. On estime que Mobutu a menti ; qu’il a récupéré de la main gauche ce qu’il a donné de la main droite. Sa main est, pense-t-on, faussement tendue. L’exaspération est totale ; pour le peuple, rien n’a changé.

Le président reste un vrai charmeur politique. On devine déjà que la nouvelle constitution, même si elle a incorporé le multipartisme à trois, n’a pas retenu les changements importants tels qu’annoncés le 24 avril 1990.
Les critiques sont acerbes, les anciens dignitaires boudent et ne savent plus où mettre la tête. Ils se sentent abandonnés et même trahis par le chef. La pagaille est totale. Chacun d’eux veut se repositionner en créant son propre parti politique.

L’UDPS est populaire face au MPR et l’autre troisième parti, FCN (Front Commun des Nationalistes). Alors, en fin politique, le Maréchal jette le pavé dans la mare et crée sciemment la confusion en décidant que «  … le multipartisme instauré au Zaïre depuis le 24 avril 1990, sera un multipartisme intégral…).
Le calcul est hautement politique. Il va se mettre vaille que vaille, à financer ou à susciter la création des partis politiques, que , non sans ironie, le peuple appellera «  alimentaires». Déjà très nuageux, le paysage politique zaïrois va devenir de plus en plus brouillé.

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