Le calvaire et la mort de Patrice Emery Lumumba (Suite et fin)

0
160

Au sujet de la mort de Patrice Lumumba, plusieurs pages ont été publiées jusqu’à présent par notamment : G. Heinz et H. Donnay, W. Geerts, Le Pourquoi pas dans son édition du 3l janvier 1964, Thomas Kanza, Yves Benot, Pierre de Vos, Jacques Brassinne et Jean Kestergat, H.J.C Willame, Ludo De Witte, Travaux Africain du CRISA n°30/1964.
    Après lecture attentive de ces ouvrages, dans une perspective historique, force nous est de constater que quelques-uns d’entre eux approchent sensiblement la vérité : celui de Heinz et Donnay pour tout ce qui précède l’exécution de Lumumba et de ses deux compagnons. L’étude du journaliste W. Geerts est la première à donner une version acceptable de la mort de Lumumba. Elle a la même source que celle de Le pourquoi pas?, c’est-à-dire les confidences du commissaire Verscheure, le premier témoin direct à briser une tacite conspiration du silence.

    Le livre de Pierre Devos, le correspondant du journal Ie Monde a le grand mérite, non seulement de présenter aux lecteurs un saisissant portrait physique et moral de P. Lumumba, mais aussi de décrire son héros en action, les larmes qu’il a provoquées, les drames qu’il a déclenchés et les passions qu’il a éveillées. Ce livre est une cinglante réplique aux calomniateurs qui, défigurant odieusement I’homme et ses propos, ont fait de Lumumba un monstre, alors qu’il n’était qu’un homme politique plus fervent, plus sincère, plus conscient que les fantoches qui se disputaient le pouvoir au Congo à ce moment, en un effarant carrousel. Les commentaires de F. Demany dans les Peuple du 12 juillet 1961 sont forts intéressants au sujet du livre de De Vos.
    Au moral, écrit-il, P. Devos voit en P. Lumumba « le politicien jusqu’au bout des ongles », le génie des foules. Fasciné par De Gaulle comme par Nkrumah, il se distingue de ses collègues politiciens par l’étendue de ses ambitions et de ses connaissances, Il voit la politique à l’échelle du continent africain. Il est «  trop grand pour les pygmées qui I’entourent ».
    Le grand tort de P. Lumumba, figure de proue du nationalisme, écrit F. Demany, est sans doute de n’avoir pas écouté le conseil de Nkrumah qui lui écrivait « soyez, mon Cher Patrice, froid comme un concombre ». Mais Nkrumah a été à l’école des Anglais. Patrice subit l’influence des Belges, voire des Français, le style est différent. P, Lumumba n’avait rien du concombre, écrit F. Demany. Très proche des foules, sachant leur parler, les conquérir. En outre, il ambitionnait la véritable libération de son peuple qu’il voulait sauver du joug du capitalisme, ce fut l’origine de sa perte.
    L’ouvrage de J. Brassinne et de J. Kestergat est d’une importance capitale. Le premier a consacré sa dissertation doctorale à la mort de Lumumba. Il a I’autorité pour le faire car, témoin de l’événement, il se trouvait à Elisabethville le jour même du drame.
Le second est un reporter qui connaît bien le terrain congolais et les personnages qui ont fait l’indépendance du Congo. Il a assisté à l’agonie du Congo.
Le livre Qui a tué Lumumba ? a le mérite d’être écrit par des gens qui connaissent ce qu’ils disent et les personnes qu’ils interrogent. Ils savent aussi restituer les faits et les personnes dans leur contexte historique. Après avoir pu retrouver les vrais témoins Européens, Africains et Congolais, ils les ont amenés tous à parler et à dire tout ou presque tout, mais assez pour lever le voile des incertitudes de l’histoire récente du Congo. Ils le disent eux-mêmes, près de 60 témoignages, comparés, confrontés, disséqués, critiqués, décryptés, livrent l’essentiel tout en filtrant les mensonges et les erreurs. Ils ont fait apparaître clairement tout I’enchaînement quasi diabolique conduisant à «  un assassinat qui a fait trembler le monde ».
    Au centre de tous les récits des interviewés, lit-on en page 199 de leur livre, le capitaine Gat, rentré en Belgique, il aura bien des ennuis et sera menacé de mort par des groupes d’extrême gauche, sera harcelé par des journalistes. Il demandera une affectation dans les unités belges d’Allemagne et tentera de se faire oublier. Il était évidement le témoin principal de l’exécution et était bien décidé de ne jamais rien dire de ce qu’il savait. C’est seulement 30 ans après l’événement qu’il accepte de rencontrer J. Brassinne et de parler enfin.
    Nous sommes tenté de nous demander si Lumumba et ses compagnons n’ont pas été surtout, comme tant d’autres, victimes d’une indépendance mal définie, télescopée et bâclée après une colonisation trop satisfaisante d’elle-même. Mais comme un paradoxe, la Belgique a abandonné complètement les nouveaux dirigeants congolais dès 1960 Elle n’a pas pu ou su, dans les premiers jours de cette année, assurer l’encadrement des autorités légitimes qu’elle avait contribué à mettre en place. Lumumba, il est sûr, n’a pas trouvé dans le gouvernement belge I’appui qu’auraient nécessité son inexpérience et sa candeur politique. Aussi, comme nous l’avons montré dans d’autres ouvrages, P, Lumumba lui- même, tout en proclamant sa vocation à la non-violence, s’est trouvé au coeur des violences les plus insensées. Au Kasaï, par exemple, comme nous l’avons vu plus haut, les Baluba ont été livrés aux tortures et aux massacres les plus odieux de leur histoire du moment.
    J. Brassinne et J. Kestergat, comme nous-mêmes d’ailleurs, savons très bien que plusieurs détails manquent encore et que les témoins surtout Congolais n’ont pas dit nécessairement tout sur la mort de P. Lumumba. Nous pensons particulièrement aux acteurs politiques Congolais qui ont oeuvré aux côtés de Lumumba, soit dans son gouvernement, soit encore comme journalistes. Non !
    L’assassinat de P. Lumumba ne peut relever des crises pour lesquelles on peut identifier un meurtrier qui serait le principal responsable, quitte à lui de découvrir complice et instigateur, comme le dit si bien Y. Benot. Si l’identité du groupe meurtrier effectif est difficile à établir, ceci ne doit pas cacher la responsabilité fondamentale de ce crime objectif que les puissances impérialistes de l’époque, groupées au sein de la CIA et leurs valets les Congolais portent devant l’histoire. Eh oui, n’est malheureusement cela comme le dit si bien Mabika Kalanda dans sa conférence, Patrice Lumumba est mort victime de la volonté occidentale de récupérer l’indépendance en bafouant la dignité du peuple congolais tout en confiant la direction du pays à une clique d’hommes corrompus et immoraux. Ils accepteront durant de longues années de jouer le rôle de complaisants amis.
    La lecture de la Commission sénatoriale américaine de Novembre 1975 que présidait le sénateur Church publié sous le titre éloquent de Complots de la CIA, manipulations, et assassinats en 1976 laisse voir que les Etats-Unis, dès le mois d’août 1960, avaient tout entrepris pour éliminer P. Lumumba (p105-112).
    Eisenhower, président américain de l’époque, qualifiait l’influence grandissante de Lumumba de «  danger pour la paix mondiale et de menace pour la politique américaine en Afrique. Dans ce pays où les colonisateurs, voilà moins d’un an, se croyaient éternels, le premier ministre congolais est un «  véritable danger ». Dans ses discours enflammés, nous l’avons vu,  les Congolais, toutes tribus confondues, avaient retrouvé l’écho de leurs frustrations et de leurs espoirs. Ils croient en leurs frustrations et de leurs espoirs.
Ils croient en Lumumba, le suivent tout en lui pardonnant ses excès et même ses contradictions. Ainsi, pour empêcher «  I’emprise communiste au Congo » (pp106-107) de s’étendre aux dépens des «  intérêts du monde libre » (p 112), les agents de la CIA à Léopoldville reçurent la mission de liquider le premier ministre congolais. Ils s’y essayèrent en corrompant ses collaborateurs immédiats (p 112). Plus, lit-on dans le rapport, les spécialistes de la CIA avaient préparé un poison qui aurait dû être administré à P. Lumumba dans un dentifrice ou dans la nourriture.
    On comprend dès lors le pourquoi de la révocation du Premier ministre P. Lumumba par le Président Kasavubu le 5 septembre 1960, suite logique de l’agression militaire belge du li juillet, date de la proclamation de l’indépendance katangaise. On comprend le pourquoi du premier coup d’Etat du colonel Mobutu qu’on a appelé «  neutralisation », tes Etats-Unis ont bien joué leur jeu dans I’ombre avec un but précis : l’élimination d’un plus grand leader africains comme on peut le lire dans le rapport de la commission Church (p 105).
    En ce qui concerne les objectifs des Etats-Unis quant à l’élimination de Lumumba, Madeleine Kalb a réalisé un travail fort détaillé intitulé Congo cables, publié chez Macmillan à New-York en 1983.
    La grande Commission des assassinats et des violations des droits de I’homme de la Conférence Nationale Souveraine (CNS/I992) avait dénombré 55 personnes pour être entendues sur les circonstances de la mort de P. Lumumba. 41 personnes témoins de l’action de ce dernier avaient répondu dont principalement Joseph Iléo, sénateur et ancien premier ministre, Justin Marie Bomboko, ministre des Affaires Etrangères gouvernements Lumumba, Ileo et président du Collège des Commissaires Généraux, Victor Nendaka, Administrateur en chef Sûreté Nationale, Albert Ndele, vice-président du Collège des Commissaires Généraux, Mario Cardoso, Commissaire général à l’Education, Jean-Baptiste Kibwe, vice-président du Katanga et ministre des Finances, G. Kitenge, Secrétaire d’Etat à la présidence et ministre des travaux publics du Katanga, Antoine Gizenga, vice-1er ministre du gouvernement Lumumba, Anicet Kashamura, ministre Information Lumumba, Christophe Gbenye, ministre de I’Intérieur gouvernement Lumumba, Thomas Kanza, ministre Délégué aux Nations Unies, Cléophas Kamitatu, président provincial à Léopoldville, Albert Kalonji, député national, président de l’Etat du Sud-Kasaï, Bernardin Mungul Diaka, chef de cabinet/défense Lumumba, Marcel Lihau, commissaire général à la Justice, Augustin Mabika Kalanda, commissaire général à la
Fonction Publique, Etienne Tshisekedi, commissaire général adjoint à la Justice, Jonas Mukamba, commissaire général adjoint à 1’Intérieur.
    Tandis que d’autres qui vivaient encore : colonel Joseph-Désiré Mobutu alors chef d’Etat-major, J, Nussbaumer, commissaire général à 1’Intérieur, Joseph Ngalula, premier ministre de I’Etat du Sud-Kasai, A Mbeka, Lebughe, André Boboliko, Takizala Luyan (commissaires généraux tous), n’ont pas répondu à l’appel de la grande Commission des assassinats et des violations des droits de I’homme (pp.22-24).
    De la lecture des témoignages des personnes auditionnées, il ressort clairement que tout le monde, à des degrés divers quoi qu’impliqué, reste des simples exécutants cynique d’un plan encore obscur bien mijoté et de ses acolytes sécurités belges, françaises et I’ONU dans les milieux de la CIA.
    A ce sujet nous recommandons fortement la lecture d’un document inédit intitulé éloquemment «  Les Américains ont-ils assassiné Lumumba ? » parus dans Jeune Afrique no798 du 23 avril 1976 et le no799 du 30 avril 1976. En ce qui concerne les implications de la CIA le livre de D. Antonel, A. Jaubert et L. Kovalson, parut sous le titre de Les Complots de la CIA Manipulation et assassinats donne un bel éclairage sur le
comportement du sénat américain dans «  l’affaire Lumumba ».
Au sujet des implications des autorités belges de l’époque, le livre Ludo de Witte Moord op Lumumba (en flamand), est à lire. Nous avons trouvé dans le journal Le Phare Magazine en son numéro Millénium de janvier 2000, un témoignage poignant (interview) que ce chercheur belge a accordé au permanent de cet organe à Bruxelles. Il s’agit de Ilunga Kasambay.

TEMOIGNAGAGE

« J’accuse le gouvernement belge d’avoir lancé I’opération Barracuda pour éliminer Lumumba » Ludo de Witte, sociologue belge et auteur du livre «  Moord op Lumumba »

« (…) j’ai commencé ce travail en 1993, il y a six années de cela. A cette époque, j’ai lu un livre écrit par un avocat belge, Jules Chamé, partisan de Lumumba, qui a essayé de décrire ce qui s’est passé au Congo dans les années 60-6L J’ai constaté des lacunes dans son histoire. II lui manquait beaucoup d’informations. Je suis dès lors résolu à me mettre à chercher ces informations et à ma grande surprise, j’ai constaté que toute cette histoire n’a jamais été cernée sérieusement. J’ai commencé alors à faire un long voyage à travers toutes sortes d’archives, aidé par des spécialistes de la question comme le Professeur Houtart de l’Université Catholique de Louvain. Ce dernier m’a même introduit auprès des Nations Unies où j’ai été le premier à examiner les archives de cette institution à New York. Les résultats sont consignés dans mon premier livre intitulé «  Crisis in Congo », publié en 1996 uniquement en néerlandais.
    Comme j’avais rassemblé beaucoup d’informations sur la vie de Lumumba, j’ai commencé mes recherches dans beaucoup d’autres archives comme celles personnelles du Colonel Vandewalle qui était un des grands responsables belges dans le Katanga et qui a participé dans l’ « Opération Omegang » dans les années 61-65 visant à mâter la rébellion au Congo dans I’Est du
Congo. J’ai aussi fait des recherches dans les archives du ministre belge au Congo, Auguste De Schryver. Je me suis aussi servi des archives du Département des Affaires étrangères à Bruxelles (…)
C’est sur base de ces archives, de la réalisation desdits documentaires et de I’interview avec beaucoup de responsables impliqués dans la lutte contre Ie gouvernement congolais de Lumumba et dans son assassinat que j’ai écrit man livre « Moord op Lumnmba »  (L’assassinat de Lumumba) qui a été publié fin septembre 1999, dans la traduction française va paraître dans la deuxième moitié 2000 (…)
    L’indépendance du Congo et la chute du gouvernement de Lumumba sont des moments forts importants de l’histoire de votre pays et de I’Afrique. Lumumba est jusqu’aujourd’hui une idole pour beaucoup de personnes et il y a pour cela une raison bien profonde : tous les objectifs de sa lutte, à savoir : I’indépendance nationale, la souveraineté, la fin de I’ingérence extérieure, la construction de l’économie nationale eu service du peuple, constituent des éléments d’une actualité brûlante aujourd’hui pour le Congo et pour l’Afrique.
C’est une raison importante pour que l’histoire de Lumumba soit connue. Ensuite, la chute de Lumumba s’est produite avec la complicité du gouvernement néocolonial qui était installé et qui a aboutit à la dictature de Mobutu. Pour bien comprendre cette dictature et ses conséquences qui se prolongent jusqu’à ce jour, il faut remonter à ses origines (…)
    Il ne faut pas oublier que quand vous lisiez la presse belge de I’époque, vous volts aperceviez qu’on donnait de lui une image affreuse. Je me souviens encore que faisant une analyse de la crise congolaise dans la presse belge, un journaliste q constaté que ces médias ont dépeint Hitler avec la même haine qu’ils ont eue pour
Lumumba. Ce dernier était traité comme un diable, un monstre et un exalté simplement parce qu’en ce moment-là le gouvernement belge était en guerre ouverte avec Lumumba. Et la presse belge, pour soutenir cette guerre, en a rajoute en organisant une campagne de diffamation de Lumumba. Par conséquent, beaucoup de Belges ont une image négative de lui (…).
    A l’époque, on I’a présenté tantôt comme communiste, tantôt comme instrument du communisme. Aujourd’hui, tout laisse voir que c’était faux. Quand vous lisez les documents internes établis à Bruxelles et à Washington, vous vous apercevrez que I’Union Soviétique n’avait ni les moyens ni les intentions de prendre en mains Ie Congo. Elle prônait la coexistence pacifique avec I’Ouest et, par conséquent, le Congo était pour eux la zone d’influence de I’Occident. On a seulement utilisé le qualificatif de communiste comme mot de code pour discréditer Lumumba et mobiliser I’opinion publique contre lui. Ce qu’on craignait en lui était son nationalisme conséquent qui réclamait l’indépendance, une décolonisation radicale, complète et devant servir aux besoins du peuple congolais par, entre autres, I’augmentation des salaires, promotion, etc. Il ne pouvait pas se limiter à ne voir que quelques noirs prendre la direction de certains ministères. Et ce, même si cela allait nuire aux profits fabuleux que les coloniaux tiraient du Congo (..,)
    L’Occident a fait une grande campagne contre le gouvernement Lumumba et beaucoup de pression pour finalement amener Kasavubu à changer de camps. Ce dernier a pris partie pour ceux qui, en ce moment, étaient les plus forts, I’Occident. II a dès servi comme instrument dans cette lutte contre le gouvernement légitime du pays au point qu’en septembre 196û, il a destitué Lumumba commettant ainsi un acte complètement illégal à la lumière de la constitution congolaise…
    La Belgique, par son premier ministre Gaston Eyskens, a ordonné aux conseillers de Kasavubu de lui faire comprendre qu’il devait destituer Lumumba. Il n’y avait pas seulement la Belgique mais aussi I’ONU. J’ai trouvé dans les archives de cette institution des documents par lesquels son Secrétaire Général de I’époque, Dag Hammarskjold appuyait la destitution de Lumumba. L’ONU, qui avait des troupes sur le terrain, a fermé stations de radio et les aéroports congolais pour éviter que Lumumba ne mobilise la population contre ce coup illégal (…)
    Il ressort du ministère des Affaires étrangères qu’à la mi-septembre 1960, le ministre des Affaires africaines a donné Ie feu vert pour l’ « Opération Barracude », un code qui signifie l’ «  élimination de Lumumba ». Cet ordre a été donné au Colonel Louis Marlière qui était dans la capitale congolaise. En ce moment-là, la crainte était que Lumumba, destitué par Kasavubu et Mobutu, risquait de revenir au pouvoir d’autant que la Chambre et le Sénat congolais venaient de lui renouveler leur confiance.
    Mais ils ont eu beaucoup de problèmes pratiques pour le liquider. Et début octobre 1960, Lumumba étai finalement enfermé dans sa résidence, encerclé par les troupes de Mobutu. Et la Belgique a décidé dès lors d’annuler l’opération d’élimination pour ne pas s’exposer dans les médias internationaux. On croyait tout de même que I’arrestation de Lumumba était une neutralisation sur le plan politique. (…) Lumumba, enfermé dans sa résidence, est parvenu à s’échapper et s’enfuir en direction de Kisangani pour y organiser
la reconquête du pays contre les putschistes au pouvoir à Léopoldville. Et j’ai découvert dans les archives que I’Onu a ordonné aux Casques bleus sur le terrain de ne pas le prendre en protection face aux militaires de Mobutu qui le pourchassaient. Et ce en dépit du fait que jouissant de I’immunité parlementaire, l’ONU ne devait que Ie protéger pour faire respecter la loi et l’ordre.
    Lumumba a même cherché refuge auprès des Casques bleus ghanéens au niveau de Mweka (Kasaï) mais, à l’ordre de la direction de l’ONU, ils n’ont pas osé le protéger. En ce moment-là, Lumumba est tombé dans les filets de Mobutu. Au début de 1961, les partisans de Lumumba ont commencé une offensive foudroyante. Ils ont pu reconquérir dans un laps de temps très court plus de la moitié du pays. C’est alors que, craignant de voir Lumumba, qui était enfermé dans une cellule à Thysville, libéré, on a alors envisagé trois possibilités. On pensait le tuer dans sa cellule mais cela impliquerait Kasavubu dont on voulait assurer la crédibilité politique en vue de constituer par la suite un régime pro-occidental stable. Les deux autres possibilités visaient à trouver une solution définitive au cas Lumumba en sous-traitance : il y avait le Katanga et le Kasaï, deux Etats sécessionnistes non reconnus sur le plan international qui pouvaient être mis à contribution. On avait préféré le Kasaï d’autant que Kalonji avait déclaré que s’il mettait la main sur Lumumba il ferait de son crâne un vase pour sa table. Mais I’aéroport de Bakwanga était sous le contrôle des Casques bleus ghanéens qui pouvaient peut-être le libérer. Ce problème n’existait pas au Katanga où la moitié de l’aéroport était tenu par les forces belges, Et on a livré Lumumba à ces forces belges sur ordre du ministre des Affaires africaines.
    Il a été transféré le 17 janvier, enfermé dans une prison de fortune, c’est-à-dire la maison Brouwez où il a été gardé par des soldats katangais sous la direction des soldats belges. Sauvagement battu et torturé à mort avec ses compagnons Mpolo et Okito, ils seront exécutés dans la brousse autour de 11 heures du soir. L’opération était dirigée par le commissaire de police belge Frans Verscheure, et le peloton d’exécution était commandé par le capitaine belge, Julien GaL
    Par la suite, on a décidé de faire disparaître les corps.
Cette basse besogne a été exécutée par un autre commissaire de police belge, Gérard Souete, qui a coupé en morceaux les corps avant de les faire disparaître dans un bain d’acide sulfurique (…)
    Il y a des paries de cette histoire qui sont déjà connues. On savait par exemple que c’est Souete qui avait détruit le corps de Lumumba. MM Verscheure et Gat étaient impliqués dans I’exécution. La nouveauté de mes révélations est la responsabilité au plus haut niveau du gouvernement belge qui a ordonné « I’opération Barracuda » et le transfert de Lumumba au Katanga.
    Tous les africanistes qui traitent du cas Lumumba ont toujours essayé de mettre sa mort sur le dos des Africains comme conséquence du déchirement entre Congolais. Aujourd’hui, on sait que la plus grande responsabilité incombe aux dirigeants politiques belges qui ont travaillé avec leurs acolytes sur place Kasa-Vubu, Mobutu, Nendaka, Bomboko, Tshombe et Munongo (…)
    Le Collège des Commissaires n’était pas très fortement organisé avec des réunions formelles, régulières et des décisions bien claires. Le Colonel Marlière, très actif autour de ce Collège, l’avait même qualifié d’une nébuleuse. Les décisions étaient prises officieusement. Certaines personnes étaient pourtant très importantes : Mobutu, chef de I’armée ; Kasa-Vubu, très important sur le plan international ; Nendaka, chef de la Sûreté congolaise ; et Bomboko, le numéro un du Collège. Ce sont, du côté congolais, les quatre personnages qui étaient les plus mêlés à I’assassinat (…)
    Je n’ai eu aucune preuve que Tshisekedi était impliqué. Il est tout à fait sûr que Tshisekedi, en ce moment-là, avait une position clairement anti-Lumumba comme membre de ce collège. Mais il n’y a aucune preuve qui prouve qu’il soit mêlé (…)
    (…) il faut être clair, ils n’étaient pas mourants quand ils sont arrivés au Katanga. Ce sont des gens comme Tshombe qui I’ont soutenu pour diminuer leur propre responsabilité dans l’affaire (…)
Il ne faut pas voir I’assassinat en soi. Ce dernier est un couronnement de toute une guerre occidentale contre le gouvernement congolais. Il y a eu, en plus de cet assassinat, celui des autres dirigeants et nationalistes. Tout ce mouvement contre les nationalistes congolais a eu pour conséquences I’arrêt des efforts d’éradiquer les faits de la colonisation. On a eu dès lors les premières bases de l’édification de la dictature de Mobutu, chef militaire pro-occidental, collaborateur des officiers belges et américains et de la CIA ( )
    Il est tout à fait sûr que tous les coloniaux et même la couronne était bien représentée au Katanga. L’Union Minière y était bien organisée avec des profits fabuleux. Cette Union Minière et des grosses têtes de la société Générale de Belgique ont collaboré avec le gouvernement belge pour organiser ra sécession
(…)
Cette richesse de la province du Katanga joue jusqu’à ce jour aussi longtemps qu’on n’arrivera pas à cet autre objectif de Lumumba visant à construire une économie nationale dans l’intérêt du peuple (…)
    Aujourd’hui, il y a beaucoup d’échos dans la presse flamande et wallonne. Les journalistes demandent que la classe politique belge tire des conclusions conséquentes.
    Quand on reconnaît sa culpabilité, on doit apprendre à s’excuser devant le peuple congolais et dédommager la famille de Lumumba.
    Au niveau judiciaire, il y a lieu d’envisager certaines suites relatives aux révélations des personnes impliquées. Le peuple congolais et la famille de Lumumba ont droit à la restitution des restes de Lumumba s’ils existent encore.
    Au regard de tout cela, je peux vous assurer qu’il y aura des retombées politiques très importantes surtout avec la reconnaissance de I’implication du gouvernement belge dans cet assassinat et la réhabilitation politique de Lumumba. (…)
    (…) Et mon travail en soi n’est pas progressiste comme tel. C’est un travail scientifique tiré de l’analyse de neuf archives. J’ai consulté aux affaires étrangères, par exemple, 32.000 documents. Car, comme vous pouvez le savoir, quand on établit la responsabilité du gouvernement belge, il faut avoir de bonnes preuves Et je les ai dans mon livre.
    Il y a des Belges, dans les milieux des anciens coloniaux, qui n’aiment pas toutes ces révélations. Par contre, la majorité des Belges ont une grande sympathie envers ce que j’ai fait (…)
    On a beaucoup à apprendre de Lumumba. Surtout quand on sait que les objectifs de sa lutte ne sont pas réalisés. Il n’y a pas une économie nationale au service du peuple congolais. La dépendance économique est très forte. La souveraineté nationale est mise à mal ces jours-ci. Il y a ingérence extérieure très grande pour assurer la mainmise sur les richesses du Congo. Les Congolais doivent beaucoup y réfléchir pour se chercher un projet politique pour sortir de cette situation. »

 

Pr Kambayi Bwatshia

 

LEAVE A REPLY

*