Le 4 janvier 1959

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(Par P.O. Jean-Chrétien EKAMBO)

Le 30 juin 2010, notre République atteindra 50 ans d’indépendance. Que d’acteurs disparus en un demi-siècle ! Heureusement, les écrits de presse restent. Et surtout, ils témoignent. Alors,  pendant toute une année, Le Phare va offrir à ses lecteurs un précieux cadeau : raconter et conter ce que la presse a vu et entendu, aussi ce qu’elle a eu à provoquer ou le silence qu’elle a dû s’imposer. Non seulement pendant, mais aussi avant et après l’indépendance. Désormais, aucun oubli n’est permis : le journaliste est et demeure vraiment l’historien du présent.

Le dimanche 4 janvier 1959 est l’exemple-type d’un événement qui acquiert de la notoriété en grande partie parce qu’ignoré de la presse. Les trois jours suivants, du lundi au mercredi, ont été à Léopoldville des «journées mortes » pour la presse écrite : imprimeries fermées, distributeurs disparus, lecteurs cloîtrés dans leurs maisons. Certes les reporters erraient à gauche et à droite à la quête des informations, les rédacteurs préparaient déjà leurs articles dans leurs bureaux, mais les uns et les autres étaient devenus des journalistes sans journaux. Pis encore: la Radio Congo-Belge n’a fait que diffuser la musique depuis dimanche, ne donnant pas la moindre information sur les événements, en dehors de l’ennuyeuse diffusion en boucle du communiqué officiel décrétant et confirmant le couvre-feu de 21 h à 5 h 30. Pour savoir ce qui se passait dans leur propre ville, les habitants de Léopoldville étaient obligés d’écouter la Radio-Brazzaville.

Pas étonnant, jusqu’à ce jour, que Brazzaville soit devenu la référence médiatique lorsque des événements peu honorables poussent l’autorité de Léopoldville à imposer à leurs propres médias une implacable censure. Aussi, notre chronique de ce jour ne sera-t-elle pas un reportage in vivo de ce qui s’est passé à Léo à partir du 4 janvier 1959. Comme par le passé, nous nous en tiendrons à ce que la presse a vu et a pu raconter.

 Les faits

A la lecture de la presse paraissant les jours suivants, nous pouvons reconstituer les faits survenus le dimanche 4 janvier 1959 autour de cinq éléments centraux.

Primo : le comité organisateur de la manifestation de l’Abako n’a pas eu la possibilité de décommander la tenue de ce qui devait être un « meeting populaire », selon les membres de cette association, une « réunion ordinaire » dans un lieu privé et ayant un caractère privé, selon l’autorité administrative sollicitée à cet effet.

Secundo : les militants sont arrivés en grand nombre, plusieurs à bicyclette comme peuvent le montrer les photos publiées par la presse locale. S’étant trop impatientés, ils ont tenu à connaitre la cause du report de la manifestation et, surtout, à l’entendre de la bouche de leurs propres dirigeants. C’est alors qu’arrivèrent ces derniers, particulièrement le président Joseph Kasavubu, qui confirma le report au dimanche 18 janvier, après que l’autorité belge ait rendu publique une déclaration promise pour le 13 du même mois.

Tertio : la foule commença à se disperser, mais à contrecœur, en scandant en chœur le slogan « dipanda » qui était assurément préparé pour ponctuer la manifestation, comme cela était devenu l’habitude depuis quelques temps. Mais, ce slogan n’était pas totalement lancé dans le vide, étant surtout orienté vers les fonctionnaires ainsi que les commissaires de police blancs qui étaient dans le public.

Quarto : se sentant quelque peu pris en étau par une foule vociférant ce slogan hostile et des quolibets bien ciblés, parfois même assez bousculés par des gens qui  refusaient de rentrer rapidement à la maison, les commissaires de police blancs et leurs policiers noirs ont vite pensé à brandir leurs armes. L’un des commissaires de police tira en l’air, probablement dans le but d’accélérer la dispersion de la foule, qui avait été entre-temps grossie par des milliers de personnes déçues, revenant du stade Baudouin où le grand club de V.Club venait de perdre un match contre la modeste formation de Mikado (0-1).

Quinto : le coup de feu fut un déclic, qui poussa les gens quelque peu éloignés du siège de l’YMCA à s’agiter et même à renverser les véhicules, surtout ceux des Européens et des forces de l’ordre, qui étaient stationnés aux alentours du rond-point Victoire. D’autres coups de feu éclatèrent encore, faisant venir rapidement sur les lieux : M. Cailler, 1er bourgmestre adjoint, M. Lafontaine, procureur du Roi et le bourgmestre de Kalamu, Arthur Pinzi.

Les troubles en rapport avec l’événement politique, « meeting » ou « réunion » de l’Abako se sont à peu près limités au niveau de ces cinq éléments. Mais, c’est en quittant le périmètre du siège de l’YMCA que la foule se transforma ensuite en bande d’émeutiers.

Les premières casses ont été opérées dans la cité noire au cours de la nuit de dimanche à lundi. Elles se sont poursuivies dans la journée de lundi, à l’issue d’une courte pluie matinale, les émeutiers tentant alors d’atteindre l’opulente ville blanche de Kalina. Ceinturé par un cordon de policiers bien armés, Kalina ne fut point rejoint par les pillards, des rafales de fusils ayant déferlé sur les plus audacieux et les plus rapprochés. De guerre lasse, les émeutiers se sont dès lors répandus à la Nouvelle cité lundi soir. Dans la journée de mardi, ils ont amené les dégâts jusqu’à Matete et Ndjili, suivis alors par les forces de l’ordre qui n’hésitèrent pas à user abondamment de leurs armes.

En tout cas, le lundi et le mardi, le slogan plus politique « dipanda » n’était plus le seul à être scandé. Il lui était adjoint un autre, plus vagabond : « ofélé ». Par ce dernier cri, plus précisément, était désigné le butin « gratuit » de la rapine que « s’offraient » (d’où : « ofélé ») avec hargne les pillards.

Duel politique Abako-MNC

Deux journaux s’étaient préparés à bien couvrir la manifestation politique du dimanche 4 janvier. Il y avait, d’une part Présence Congolaise, dont le siège était situé juste à côté et, d’autre part, l’hebdo Les Actualités Africaines. Le rédacteur en chef de Présence Congolaise, Joseph Ngalula, ainsi que son principal rédacteur Joseph Mbungu étaient membres du comité directeur du MNC (Mouvement national congolais). Le rédacteur en chef des Actualités Africaines était Joseph Désiré Mobutu, rallié lui également officiellement au MNC malgré sa qualité de journaliste.

En effet, ces publications favorables au MNC voulaient mesurer le nouveau poids politique de l’Abako après la parfaite réussite du premier meeting du MNC le dimanche précédent, le 28 décembre 1958. La ville de Léopoldville passait jusque-là pour être un bastion de l’Abako, qui détenait pratiquement tous les postes de bourgmestres. Or, sous prétexte de présenter à ses militants le rapport du voyage effectué par  ses leaders à Accra (Patrice Lumumba et Joseph Ngalula), le MNC fit le plein à la place communale de Kalamu, avec 7.000 personnes selon l’estimation des principaux organisateurs, tels Alphonse Nguvulu, Michel Mongali ou E. Kimbimbi. Le MNC s’est ainsi présenté comme si c’était le parti le plus légitimé à l’extérieur, celui qui apporterait réellement aux Congolais l’indépendance tant attendue de tous. Dans cette optique précise, l’Abako avait un grand défi à relever.

Ce n’est donc pas du tout un hasard si Patrice Lumumba qui, bien qu’habitant dans les proximités au quartier Renkin, sur la rue Busu-Melo A/12, se trouva lui-même aux environs du lieu du meeting. Les enjeux du meeting du 4 janvier étaient donc éminemment politiques. L’Abako ne décolérait pas du fait que, précisément à propos de cette conférence d’Accra, Joseph Kasavubu était également invité, mais il ne put s’y rendre, les services coloniaux d’immigration l’en ayant empêché pour manque de carte de vaccination en état de validité. Les soupçons que ressentait l’Abako à l’égard d’une profonde injustice de l’administration coloniale à son égard n’étaient donc pas totalement dissipés.

 Abako victimisée

Dans la perspective d’une reprise en mains de la situation par le pouvoir colonial, c’est la structure dirigeante de l’Abako qui eut à subir principalement les sanctions infligées par l’administration. D’une part, tous les présidents sectionnaires du parti ont été arrêtés et le président du parti poursuivi pour « menace à la sécurité ». J. Kasavubu a dû se cacher pendant quelques jours avant de se rendre lui-même aux autorités coloniales. D’autre part, le mouvement Abako lui-même a été déclaré dissout.

Mais, le pouvoir colonial poussa plus loin le symbole de la punition. C’est ainsi que furent arrêtés aussi certains bourgmestres bien ciblés, bien connus par l’autorité pour leur franc parler, Arthur Pinzi de Kalamu et Gaston Diomi de Ngiri-Ngiri. Et pourtant, à propos des événements du 4 janvier, ces deux personnages ont été le plus félicités par la presse locale. D’un côté, il y avait dans les journaux les photos d’Arthur Pinzi juché sur un camion et haranguant la foule pour la convaincre de se disperser dans le calme. De l’autre côté, les reporters ont vu de nombreux blessés amenés dans l’habitation de Gaston Diomi, sur l’avenue Gambela, pour recevoir les premiers soins chez cet ancien assistant médical formé à la Force Publique.

En fait, pour l’autorité administrative, il fallait plutôt casser à tout prix le consensus qui s’était constitué neuf mois plus tôt autour de Kasavubu par tous ses collègues bourgmestres. 

En effet, dans son discours d’investiture le 20 avril 1958 en qualité de bourgmestre de Dendale, Joseph Kasavubu ne s’était pas privé d’établir un état des lieux négatif de la colonisation : niveau insuffisant d’instruction des noirs, empêchement des soldats noirs à accéder au grade d’officiers, étouffement des libertés de presse et d’association… Sans tarder, le Gouverneur général lui avait adressé un blâme, à défaut d’annuler simplement sa nomination maïorale comme le réclamait une certaine opinion belge. Réplique cinglante des bourgmestres de Léo : une lettre sans équivoque d’inébranlable solidarité à leur collègue Joseph Kasavubu avait été adressée le 7 mai au Gouverneur général.

A la surprise de l’administration coloniale, l’Abako ainsi jetée en pâture n’a pas essuyé l’opprobre ni de la part de la population, ni de celle des autres partis politiques congolais, ni de celle de la presse.

La tournure politique du 4 janvier

Exemple de la vigilance de la presse locale : tout en étant dirigé par des membres actifs du directoire du MNC, l’hebdomadaire Présence Congolaise publia le samedi 10 janvier 1959 une édition spéciale qui ne se lança nullement dans une polémique politicienne entre l’Abako et le MNC. Mieux encore : ce journal reprit intégralement la motion, très revendicative, adressée au Gouverneur général Cornélis et signée par tous les bourgmestres de la capitale, qui étaient pourtant d’obédience Abako : Mbungu (Matete), Canon (Saint-Jean), Lutula (Kinshasa), Diomi (Ngiri-Ngiri), Ngoma (Bandalungwa), Pinzi (Kalamu), Tshinkela (Kitambo), Kiesse (Ndjili) et Swanga (Barumbu).

En définitive d’ailleurs, c’est avec cette motion des bourgmestres Abako de la capitale que les émeutes du 4 janvier ont résolument et radicalement pris une tournure politique, voire des allures révolutionnaires. Pour nous en convaincre, il nous faut relire attentivement les extraits des revendications contenues dans cette motion.

Primo : « Un bilan complet des personnes tuées… Ce bilan déterminera d’une part le nombre des victimes congolaises et d’autre part, combien d’Européens sont morts ». Traduction en termes politiques : les bourgmestres voulaient affirmer que les représailles des forces de l’ordre ont été totalement disproportionnées, alors que les émeutiers n’avaient tué aucun Européen.

Secundo : « La suppression sans tarder de l’occupation militaire de la Cité… Cette situation énerve la population et une rancœur aveugle envers l’Européen est ainsi naïvement entretenue ». Interprétation en termes politiques : les bourgmestres indiquent par là que, après autant de tués noirs, désormais, les indigènes se comporteront comme des rancuniers.

Tertio : « Révision de la peine de révocation infligée au bourgmestre Kasavubu… La population est à nouveau surexcitée et attend de pied ferme le dénouement de l’affaire Kasavubu ». Lecture du même texte mais en termes nettement plus politiques : « La tranquillité actuelle n’est qu’apparente. Nous risquons de vivre bientôt le pire… au moment où l’esprit de la popultation est si surchauffé et qu’elle est prête à tous les sacrifices pour faire aboutir ses légitimes aspirations ».

Ainsi qu’on peut clairement s’en rendre compte, cette dernière revendication est à la fois du chantage et de la menace. Chantage : « L’usage des armes n’est pas fait pour consolider une amitié à laquelle le peuple croit de moins en moins depuis dimanche ». Menace : « Nous sommes résolument en faveur des légitimes aspirations de la population congolaise vers son indépendance ».

 « On n’est pas fier »

Quoi qu’il en soit, les émeutes du 4 janvier et des jours suivants n’ont pas été positivement appréciées par la presse locale. Dans Présence Congolaise du 10 janvier, Joseph Mbungu a clairement qualifié ces faits : des « actes dont on n’est pas fier ».

Effectivement, les dégâts les plus importants commis par les « bandes des jeunes désœuvrés » ont visé les écoles ainsi que les structures naturelles qui les environnent : cures, couvents, foyers sociaux et missions. Qui pouvaient donc être les auteurs d’un vandalisme si ciblé ? A lire le numéro du Crisp (Centre de recherche et d’information socio-politiques) qui a été consacré à ces événements juste dix jours plus tard, le 16 janvier, on découvre que l’autorité coloniale était parfaitement au courant du problème de la « délinquance juvénile » dans la capitale. Mais, au lieu d’en rechercher les remèdes appropriés, c’est plutôt le fonctionnaire auteur de ce « rapport très pessimiste », M. Bissot, qui reçut « des sanctions administratives et l’éloignement de Léopoldville ».

Or, précisément, en ce début d’année 1959, 20 % des effectifs des salariés étaient en chômage et, parmi les émeutiers, il fut dénombré 40 % de chômeurs. L’on comprend alors que les boîtes de pilchards des boutiques et des dépôts du marché Gambela ainsi que les dame-jeanne de vin portugais et les sacs de poissons salés du quartier marchand de Foncobel aient été pillés dès dimanche soir. De la même façon, les émeutiers ciblèrent aussi les bureaux des caisses d’épargne, des coopératives et notamment ceux de la perception de l’Oca (Office des cités africaines) à Yolo, étant donné que la récession et le chômage croissant rendaient plus pesantes les charges du loyer pour les acquéreurs des 15.000 maisons construites en six ans dans les nouveaux quartiers.

En plus, dans cette population de Léo estimée à 348.000 habitants, il y avait une instabilité familiale très prononcée : près de 12.000 jeunes garçons de 13 à 17 ans sans occupation, auxquels ils convient d’ajouter près de 20.000 personnes en situation tout à fait irrégulière. La casse des infrastructures scolaires a surtout été attribuée à ces délinquants privés d’espoir dans l’avenir. Outre des milliers d’arrestations et des centaines de relégation à l’intérieur du pays, c’est aussi parmi ces jeunes gens qu’il y eut le plus de morts, estimés à 49 selon les chiffres officiels, mais peut-être plus de 300, comme l’a suggéré bien plus tard le journaliste belge Etienne Ugeux au cours d’une émission de la radio-télévision belge. Dans tous les cas, selon le colonel Frédéric Vandewalle et Jacques Brassine, dans leur ouvrage publié en 1973, « Les rapports secrets de la sûreté congolaise », la Force Publique utilisa pour briser ces émeutes : 257 grenades offensives, 573 cartouches de 7,62 mm et 622 cartouches de 9 mm.

En tout état de cause, la journée historique du 4 janvier demeurera toujours tributaire de deux absences significatives.

D’une part, il y a eu absence de prévention. Le chef de la Sûreté congolaise en fonction à l’époque, le colonel Frédéric Vandewalle l’a répété clairement des années plus tard au cours d’une émission radio-télévisée : « C’était vraiment une explosion, un feu de brousse. A aucun moment, on ne nous avait donné un renseignement qui aurait pu constituer une indication. Il n’y avait pas de complot pour le 4 janvier ».

D’autre part, il y a eu cette absence quasi-totale de reporters témoins directs, ce silence imposé à la radio nationale par la censure officielle ainsi que cette non-parution de la presse écrite pendant les jours d’échauffourées. Le Général Janssens ne se privera d’ailleurs nullement d’ironiser à propos de la qualité du travail journalistique produit lors de ces jours de  troubles : « On a vu, bien après le 4 janvier, des reporters américains payer des policiers pour que l’un se couche sur la chaussée et qu’un autre fasse semblant de le massacrer. Cela valait 5 ou 6 dollars ».

Prochaine chronique : 13 janvier 1959 à 13 h : Le Roi parle à Léo et à Bruxelles 

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