L’acte de l’indépendance

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(Par P.O. Jean-Chrétien EKAMBO)

Depuis son édition de jeudi 30 avril 2009, Le Phare a offert à ses fidèles lecteurs quatorze mois de parcours historique de notre pays, à travers 48 chroniques hebdomadaires. Notre rendez-vous ininterrompu de chaque vendredi s’arrête aujourd’hui, comme promis, au moment où nous allons dans quelques heures commémorer le Cinquantenaire de notre indépendance. Nous espérons avoir rempli le contrat et avoir réveillé, plus tôt que tout le monde, ceux qui auraient pu confiner l’événement à une simple célébration festive de « cha cha cha ». Ayant remonté le passé jusqu’au 19ème siècle, à partir du journaliste Henry Morton Stanley jusqu’au 30 juin 1960, nos chroniques ont eu à montrer et démontrer le lien étroit qui a toujours existé entre l’histoire de notre pays et l’histoire de sa presse, la congolaise ou celle concernant le Congo. Nous promettons à nos très aimables lecteurs que l’ensemble de la richesse documentaire ici accumulée leur sera offert dans les prochains mois sous une forme plus accessible. Qu’à cela ne tienne, Le Phare n’oublie pas que l’histoire du Congo ne s’est pas arrêtée au 30 juin 1960. Votre journal se prépare donc à poursuivre la série, après un temps de répit amplement mérité.

LES 4 SIGNATAIRESDE L’ACTE DE L’INDEPENDANCE

Gaston Eyskens, Premier ministre belge

Eyskens Gaston (1905-1988), économiste belge couronné comme gouverneur de la Banque mondiale (1947-49), deux fois Premier ministre (1949-1950 et 1958-60), est à retenir dans l’histoire du Congo comme un grand homme d’Etat de la Belgique n’ayant jamais foulé le sol de la colonie, avant la cérémonie officielle d’accession du Congo belge à l’indépendance le jeudi 30 juin 1960. 

Pas étonnant du tout ! Pendant toute la colonisation, les affaires relatives à la colonie étaient considérées comme faisant partie strictement de la politique intérieure belge. Gaston Eyskens n’a pas manqué l’occasion de le démontrer en octobre 1958, après qu’il soit redevenu Premier ministre le 23 juin 1958. Il a donc totalement passé sous silence la « commémoration » du cinquantenaire de l’annexion du Congo par la Belgique (18 octobre 1958), alors que les progressistes en Belgique et au Congo s’attendaient à quelques signes annonciateurs d’une certaine émancipation de la colonie.
Professeur d’économie politique à l’université catholique de Louvain dès l’âge de 26 ans, Gaston Eyskens y enseigna pendant près de 45 ans. Son bonheur scientifique a été de voir son fils, Mark, le suivre sur deux voies. D’une part, comme son père Mark devint également professeur d’économie à Louvain. D’autre part Mark Eyskens devint aussi Premier ministre de la Belgique en 1981.

 

Pierre Wigny, Ministre belge des Affaires étrangères
Wigny Pierre (1905-1986), professeur de droit constitutionnel réputé, fut l’unique homme d’Etat belge à avoir été tour à tour ministre des Colonies et ministre des Affaires étrangères belge. Dernier ministre des Affaires étrangères pendant le Congo belge et premier ministre des Affaires étrangères pendant le Congo indépendant. Il éprouva beaucoup de difficultés, le 30 juin 1960, pour se convaincre de la réalité que le représentant du Roi au Congo soit considéré comme égal à tous les autres ambassadeurs accrédités à Léopoldville.

En effet, Pierre Wigny fut le ministre des Colonies ayant initié le 1er « Plan décennal pour le développement économique et social du Congo belge » (1949-59). De ce fait, il s’estimait être le parrain de l’émancipation des populations colonisées.  Dans l’introduction au texte de ce Plan, il écrivait : « En formant des Noirs, nous montrerons que le Plan décennal n’est pas exclusivement pour nous un programme d’exploitation ». Car, « les indigènes ne doivent pas uniquement être les bénéficiaires du Plan mais encore nos collaborateurs ».
Mais dans ce même document, apparaissait la raison peu généreuse de cet élan : « L’Européen sous le soleil d’Afrique coûte extrêmement cher. L’exécution du Plan implique la collaboration de nombreux indigènes ».

Patrice Lumumba, Premier ministre congolais
Lumumba Patrice (1925-61) laissa aux journalistes l’image d’un politicien caractériel. De ses maintes interviews improvisées, ils guettaient ses élans de colère pour remplir la « une » de leurs quotidiens. Lumumba ne fut cependant pas aussi superficiel.
Patrice Lumumba était le prototype d’autodidacte acharné, qui croyait profondément que le savoir intellectuel était un gage sûr d’ascension sociale pour la catégorie de Noirs que l’on désignait comme « indigènes civilisés ». La preuve : reconnu « évolué », il put recevoir dans son domicile privé, en novembre 1954, le ministre des Colonies Auguste Buisseret, en séjour à Stanleyville. Et même condamné en janvier 1960, Lumumba a continué à invoquer son « statut juridique » de détenteur de carte d’« immatriculé », réclamant alors un régime pénitentiaire semblable à celui des « Belges blancs ». Enfin, au sein du Collège exécutif général, en mars 1960, Patrice Lumumba préféra gérer précisément le secteur des affaires judiciaires.
Or, en réalité, la politique de « l’immatriculation des Congolais aux registres de la population civilisée » n’était qu’une fiction juridique imaginée par le colonisateur déjà depuis 1895, un leurre donnant à plusieurs colonisés l’illusion d’accéder au rang privilégié de « Belge noir ».
Justin Bomboko, Ministre congolais des Affaires étrangères Bomboko Justin, né en 1928, demeure cinquante ans après 1960 l’unique signataire de l’Acte de l’Indépendance du Congo, encore en vie.

Autant Thomas Kanza fut le premier diplômé congolais d’université, sortant de l’Université catholique de Louvain, autant Justin Bomboko fut le premier diplômé de l’Université libre de Bruxelles, en sciences politiques et diplomatiques. Lorsqu’il y était allé en 1955, au moment où s’ouvrait alors à Léopoldville l’Université Lovanium pour étudiants congolais, certains agents belges de l’administration coloniale s’opposèrent à son départ pour la Belgique.
En 1960, Justin Bomboko se montra un jeune homme politique avisé. Il se distingua de tous ses amis universitaires congolais étudiant en Belgique, appelés auprès de leurs aînés politiciens délégués à la Table Ronde seulement comme techniciens. Justin Bomboko, quant à lui, créa dès janvier 1960 un parti politique d’ancrage ethnique, l’Unimo (Union des Mongo). C’est donc à la fois comme technocrate et comme politicien qu’il siégea à la Table Ronde économique ainsi qu’au groupe consultatif pour la rédaction de la Loi fondamentale.
Au 1er Parlement de la République en 1960, Justin Bomboko fut le seul député détenteur d’un diplôme d’université. Il eut ainsi bien d’atouts pour occuper le premier portefeuille des Affaires étrangères.

OBSERVATIONS VISUELLES
Vu de plus près, l’Acte de l’Indépendance du Congo présente des caractéristiques qui en disent long sur le contexte politique et administratif de l’époque. A commencer par le fait que, découvert aujourd’hui dans sa présentation aussi simple, ce document surprend beaucoup de Congolais qui furent, pendant de nombreuses années, manipulés par la rumeur sur un certain « livre d’or » de l’Indépendance. En effet, après la disparition politique et la mort de Patrice Lumumba, ses partisans tinrent mordicus à montrer à l’opinion nationale et internationale que la légitimité politique au Congo ne revenait qu’au seul gouvernement formé par le Premier ministre Lumumba lui-même.

Ainsi, après s’être exfiltrés de Léopoldville et repliés à Stanleyville en novembre 1960, certains membres du gouvernement Lumumba y proclamèrent la délocalisation de la légitimité politique nationale. Et les bruits coururent alors que le « livre d’or » de l’Indépendance avait également été déplacé de Léopoldville à « ailleurs ». Simple rumeur !

Pas d’armoiries congolaises
Lorsqu’on examine de très près cet Acte de l’Indépendance, un premier aspect frappe les yeux : ce document ne porte pas d’armoiries.
Effectivement, il n’y figure ni les armoiries du royaume de Belgique, ni celles de la nouvelle République du Congo. Raison simple, sinon simpliste : l’Etat congolais n’avait pas encore confirmé sur document imprimé la devise pressentie : Patrie-Liberté-Justice, ni les armoiries présumées : totem de lion, avec comme autres signes emblématiques une houe, une arme à feu et un engrenage. L’absence des armoiries sur l’Acte de l’Indépendance ce 30 juin 1960 prouve, une fois de plus, que les préparatifs pour l’indépendance du Congo n’avaient pas été suffisamment méthodiques, ni totalement sereins. L’essentiel semblait être plutôt ailleurs, tant pour les décolonisateurs que pour les nouveaux émancipés. 

Qu’à cela ne tienne, il existait une exception consolante : l’hymne national « Debout Congolais » était déjà apprêté depuis le mois de mars 1960, écrit par le père jésuite Simon Pierre Boka di Mpasi Londa (musique) et l’historien Joseph Lutumba Tu-Vilu (paroles). Cet air a donc pu retentir au « Palais de la Nation » le 30 juin 1960, comme pour dire adieu à la « Brabançonne » qui y fut également exécuté en l’honneur du monarque belge.

Pas de sceau congolais
De la même façon que l’Acte de l’Indépendance ne porte pas d’armoiries, il n’y est estampillé l’empreinte d’aucun sceau, non plus. Même raison : le sceau de la République du Congo ne pouvait pas encore apprêté, tant que les armoiries elles-mêmes n’avaient pas encore adoptées. Le document ne porte donc que les seules quatre signatures, sans qu’elles ne soient d’ailleurs accompagnées par les noms et qualités des signataires.
Détail plus amusant : la signature du Premier belge, Gaston Eyskens, couvre tellement d’espace qu’elle relègue au coin droit celle du Premier ministre congolais, Patrice Lumumba. L’espace réservé à la signature du chef de gouvernement du jeune Etat congolais est ainsi si réduit que cela peut prêter à sourire : son homologue belge de Patrice Lumumba pouvait ne pas avoir intériorisé totalement l’idée de l’existence d’un véritable nouveau gouvernement dans l’ancienne colonie du Congo.

Quoi qu’il en soit, le document ici reproduit en fac-similé authentifie bel et bien que, le 30 juin 1960, le Congo a accédé à la souveraineté internationale !

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