La Voix du Congolais s’est éteinte

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(Par P.O. Jean-Chrétien EKAMBO)

Le 30 juin 2010, notre République atteindra 50 ans d’indépendance. Que d’acteurs disparus en un demi-siècle ! Heureusement, les écrits de presse restent. Et surtout, ils témoignent. Alors,  pendant toute une année, Le Phare va offrir à ses lecteurs un précieux cadeau : raconter et conter ce que la presse a vu et entendu, aussi ce qu’elle a eu à provoquer ou le silence qu’elle a dû s’imposer. Non seulement pendant, mais aussi avant et après l’indépendance. Désormais, aucun oubli n’est permis : le journaliste est et demeure vraiment l’historien du présent.

Il demeure vrai que, peu avant l’indépendance en 1960, plusieurs journaux ont déjà vu le jour. Nous avons fait état des journaux privés créés par les Européens (L’Avenir, Le Courrier d’Afrique…) ainsi que de ceux lancés sur initiative des Congolais eux-mêmes (Présence Africaine, Congo…). Les grandes villes du pays n’étaient pas en reste, avec des organes tels que L’Essor du Congo à Elisabethville, Le Stanleyvillois à Stanleyville, Le Coq Chante  à Coquilhatville, etc. Cela allant de soi, chacune de ces publications s’appliquait à promouvoir une idéologie propre. 

Cependant, de tous ces journaux, il en était un qui se voulait vraiment national, par vocation de contenu et par rayon de distribution : La Voix du Congolais, organe créé dès le 1er janvier 1945 par l’administration coloniale, sur demande insistante des « évolués » congolais. Dans une précédente chronique, nous avons laissé voir que les pages de ce journal étaient remplies de signatures venues de tous les coins du pays. Une mention particulière était par nous faite à la signature régulière d’Etienne Ngandu. De son état, il n’était ni homme des lettres mais plutôt assistant médical, ni de la capitale mais œuvrant dans la lointaine cité kasaïenne de Lodja. Et pourtant, c’est e la plume d’Etienne Ngandu (n° 22 de janvier 1948) que l’on peut mieux saisir l’optique de La Voix du Congolais par les Congolais eux-mêmes : cette publication faisait partie du nouveau « rêve » d’émancipation né dans l’âme des Congolais instruits dès la fin de la Seconde guerre mondiale.
Alors, au moment où, début 1959, le rêve de l’indépendance du Congo est annoncé comme prochaine réalité par le Roi lui-même, l’ancienne réalité qu’était La Voix du Congolais devait s’évanouir d’elle-même, comme la nuit s’efface poliment devant le jour. Cette publication devait disparaitre, après avoir accompli sa tâche de préparation de l’indépendance. Le signataire du premier éditorial de ce journal, le lundi 1er janvier 1945, son rédacteur en chef Antoine-Roger Bolamba, a été également l’homme qui a signé l’ultime éditorial, le mardi 1er décembre 1959. Titre de l’éditorial en guise de certificat de décès : « La Voix s’est éteinte ».

 

Bilan d’A.-R. Bolamba
Antoine-Roger Bolamba (1913-2002) fut promu, dès sa jeunesse, comme icône du mariage d’intérêt qui a uni, pendant de nombreux siècles, les écrivains « de l’art » (littérature) et les écrivains « de l’actualité » (journalisme). En effet, depuis la rédaction de sa première œuvre littéraire en 1938, « L’échelle de l’araignée », Antoine-Roger Bolamba ne cessa de nourrir la confusion entre la littérature et le journalisme.
En 1944, il est créé un service de l’information du Gouvernement général de la colonie, dirigé par Jean-Paul Quix. Le jeune Bolamba y entre et est affecté à la section presse. Et lorsque J.-P. Quix reçoit du gouverneur général Pierre Ryckmans mission de créer un journal pour Congolais par des Congolais, c’est tout naturellement à ce fonctionnaire et écrivain de Bolamba que l’on songe pour la fonction de rédacteur en chef. Curieuse coïncidence : le tout premier éditorial de La Voix du Congolais, signée Antoine-Roger Bolamba, est précisément un poème à rimes de 40 vers : « Le Congo de demain : promesses de Noirs à Mr. le Gouverneur Général Pierre Ryckmans. Et dans le 6ème ver que l’on peut dénicher la perspective que le rédacteur en chef entend partager avec tous ses compatriotes et lecteurs « évolués » : « chercher les doux trésors du savoir à l’école ».
Ne manquant jamais de rédiger son éditorial habituel dans tous les numéros qui vont suivre, Antoine-Roger Bolamba se donna l’image et le rôle de conseiller des « évolués » éparpillés à travers la colonie. Il montait en épingle ceux de ses « frères » qui, par leurs mérites, accédaient aux postes supérieurs. Il se donnait aussi la peine de publier les nouvelles lui parvenant sur les activités des cercles des « évolués », où qu’ils puissent se situer sur la vaste colonie. Il encourageait les conférences et débats d’idées entre Congolais eux-mêmes et avec les colonisateurs.
Tout en exerçant avec assiduité sa fonction de rédacteur en chef, A.-R. Bolamba n’avait pas pour autant abandonné l’écriture pour l’art. Cinq ans après le lancement de La Voix du Congolais, Bolamba voit sa poésie éditée : « Esanzo, chants pour mon pays ». C’est la progressiste édition « Présence africaine » de Paris qui s’en charge. Et comme préfacier le poète congolais reçoit l’honneur de Léopold Sédar Senghor (1906-2001), poète sénégalais de renom qui siège en ce moment précis comme l’un des premiers députés négro-africains à l’Assemblée nationale française.
Tout compte fait, Antoine-Roger Bolamba a estimé positif le bilan de 15 ans de parution des 165 numéros de La Voix du Congolais. Pour le rédacteur en chef, la réussite réside d’abord dans l’élévation du niveau d’instruction des « évolués » congolais, qui étaient obligés de se former de manière autodidacte. Ensuite, A.-R. Bolamba appréciait particulièrement l’esprit de tolérance intellectuelle qui s’était imposé dans les cercles de réflexion, où la force des idées arrivait désormais à triompher de la force des muscles. Enfin, le patron de La Voix du Congolais estimait que son journal était parvenu à amener le pouvoir colonial à se mettre à l’écoute de la pensée réelle de l’élite congolaise en gestation. Comme Moïse qui n’entra pas en terre promise, La Voix du Congolais s’éclipsa sagement fin 1959, avant l’éclatante aurore de l’indépendance en 1960.

Trois grands hommes
Sur le plan politique, les rédacteurs de La Voix du Congolais ont été parmi les compatriotes occupant les avant-postes de la République, après la Table Ronde de Bruxelles en février 1960 et après l’indépendance en juin de la même année.
Ainsi, notamment, les trois premiers grands hommes politiques congolais ont été tous signataires d’articles dans les différents numéros de La Voix du Congolais : Bolikango Jean, Kasavubu Joseph et Lumumba Patrice. En politique ils devinrent protagonistes et le jeu se déroula en trois actes.
Primo : Joseph Kasa-Vubu et Patrice Lumumba se sont disputés le rôle de formateur de gouvernement après les élections de mai 1960, l’un et l’autre pouvant théoriquement bâtir une coalition majoritaire au sein du Parlement. Une première tentative avec Lumumba «informateur» échoue. Une deuxième tentative avec Kasa-Vubu « formateur » échoue. C’est en fin de compte à P. Lumumba que fut confié le rôle de « formateur » le 21 juin 1960 par le ministre Ganshof Van der Meersch, délégué du gouvernement belge. C’est cette mission précise qui a pu réussir et faire de P. Lumumba le premier Premier ministre et chef de gouvernement.
Secundo : Jean Bolikango et Joseph Kasa-Vubu convoitaient ouvertement le poste de Président de la République depuis le retour des délégués congolais à la Table Ronde en février 1960. C’est finalement J. Kasa-Vubu qui fut élu au Parlement le 24 juin, au détriment de J. Bolikango.
Tertio : pour ce poste de Président de la République, précisément, Patrice Lumumba et Jean Bolikango étaient entrés en tractations politiques bilatérales pendant 48 heures, les 22 et 23 juin 1960. Lumumba avait promis à Bolikango les faveurs des parlementaires de son obédience politique pour permettre à ce dernier d’être élu Président de la République au détriment de Kasa-Vubu. Patrice Lumumba l’a annoncé à la presse dans l’après-midi du 23 juin. Mais, en début de soirée du même jour, J. Kasa-Vubu ainsi que P. Lumumba parvinrent à un accord décisif. Cela amena trois conséquences majeures : l’entrée des ministres Abako dans le gouvernement, la certitude de l’approbation de cette équipe gouvernementale par une majorité réelle à la Chambre ainsi qu’au Sénat et, surtout, l’obtention de voix suffisantes au Parlement pour que J. Kasa-Vubu soit élu Président de la République.
En tout cas, indépendamment de leurs destins personnels, le journal La Voix du Congolais pouvait s’estimer fier de ses trois rédacteurs, dont les articles dénonçaient systématiquement les injustices sociales. Jean Bolikango luttait pour des salaires égaux entre Blancs et Noirs, à compétences égales. Joseph Kasa-Vubu défendait avec ardeur la légitimité des cultures traditionnelles face à celle du colonisateur. Patrice Lumumba revendiquait pour les Noirs les mêmes égards que pour les Blancs, surtout dans les lieux publics.

Rédacteurs devenus ministres
Certains rédacteurs et correspondants réguliers de La Voix du Congolais se sont également retrouvés ministres. Ainsi, dans le tout premier gouvernement formé par Patrice Lumumba, il y a deux signataires d’articles dans La Voix du Congolais : Antoine Ngwenza et Thomas Kanza. Il leur fut confié des responsabilités qui convenaient au profil qu’ils avaient eux-mêmes développés dans ce journal.
En effet, Antoine Ngwenza manifestait à travers ses écrits des hautes préoccupations à propos de la jeunesse. Lui-même était versé dans le scoutisme ainsi que d’autres activités de la jeunesse et du sport. Il paraissait donc normal qu’il puisse obtenir le poste de ministre des Affaires sociales. Quant à Thomas Kanza, le premier diplômé universitaire congolais en 1956 en Belgique, il s’était manifesté dans La Voix du Congolais par ses articles favorables à une nécessaire ouverture des cultures traditionnelles congolaises à celles des autres sociétés humaines dans le monde. Ce fut sans grande surprise qu’il lui fut attribué la fonction diplomatique d’ambassadeur près les Nations-Unies. Par ailleurs, un autre rédacteur régulier de La Voix du Congolais, Michel Mongali, entrera dans le gouvernement (août 1961-juillet 1962) sous le label MNC/Kalonji et avec le portefeuille de la jeunesse et des sports.
Enfin, le rédacteur en chef de La Voix du Congolais lui-même, Antoine-Roger Bolamba, ne manqua pas d’être appelé dans le 1er gouvernement congolais comme secrétaire d’Etat, précisément en double charge de l’information et des affaires culturelles, adjoint au ministre Anicet Kashamura. Il reviendra encore à l’information, titularisé cette fois-ci comme ministre sous le label MNC/Lumumba, dans le gouvernement Adoula III (avril 1963-juin 1964).
Il en a été ainsi aussi du rédacteur en chef adjoint de La Voix du Congolais, Michel Colin, qui assuma l’intérim d’Antoine-Roger Bolamba lorsque ce dernier fut momentanément attaché à Bruxelles au cabinet d’Auguste Buisseret, ministre des colonies. Sous le label Abako, Michel Colin entra au gouvernement Adoula II (juillet 1962-avril 1963) en qualité de ministre de l’information. Pour souligner avec sourire la proximité existant entre Michel Colin et Antoine-Roger Bolamba, il y a lieu de relever deux faits. D’une part : ces deux anciens confrères de La Voix du Congolais se sont succédé au même fauteuil ministériel de l’information, Michel Colin ayant été de l’équipe Adoula II et Antoine-Roger Bolamba de l’équipe Adoula III. D’autre part : les deux anciens confrères journalistes ont été collègues ministres dans le gouvernement Adoula III, A.-R. Bolamba à l’information et Michel Colin à l’éducation nationale.
Ainsi, certes l’indépendance annoncée en janvier 1959 a dû éteindre « La Voix », mais l’indépendance survenue en juin 1960 a pu rallumer les rédacteurs de « La Voix ».

Prochaine chronique :

Table Ronde de Bruxelles : médias dispersés

 

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