La presse dénonce les «Ba-Jeunesse»

0
46

(Par P.O. Jean-Chrétien EKAMBO)

Le 30 juin 2010, notre République atteindra 50 ans d’indépendance. Que d’acteurs disparus en un demi-siècle ! Heureusement, les écrits de presse restent. Et surtout, ils témoignent. Alors,  pendant toute une année, Le Phare va offrir à ses lecteurs un précieux cadeau : raconter et conter ce que la presse a vu et entendu, aussi ce qu’elle a eu à provoquer ou le silence qu’elle a dû s’imposer. Non seulement pendant, mais aussi avant et après l’indépendance. Désormais, aucun oubli n’est permis : le journaliste est et demeure vraiment l’historien du présent.

Les activités politiques publiques n’ont démarré réellement au Congo qu’à la fin de l’année 1957, à la faveur des élections pour la désignation des conseillers communaux congolais, organisées notamment le 8 décembre à Léopoldville et le 22 du même mois au Katanga. Ce vote a été décidé par le décret du 26 mars 1957 et appliqué par l’ordonnance du 29 septembre de la même année. A noter que l’administration coloniale avait insisté que les hommes et les groupes en compétition ne puissent pas battre campagne sous le label de partis politiques, réputés « démagogues ». Néanmoins, c’est à cette occasion que s’est réellement manifestée « L’Action Socialiste », qui s’affichera comme véritable première formation politique juste après les élections, le 19 janvier 1958. Avec Alphonse Nguvulu comme président et Victor Essabé comme secrétaire général. « L’Action Socialiste » clarifia d’ailleurs son penchant idéologique socialiste en prenant le 26 août l’appellation plus emblématique de « Parti du Peuple ».

Mais, c’est surtout avec l’Abako que se confirmera sur le terrain l’accomplissement d’une stratégie politique en bonne et due forme, c’est-à-dire réfléchie et planifiée. D’une part, l’Abako aligna à elle seule, dans la capitale, presque autant de candidats Bakongo (365) que toutes les autres ethnies du pays réunies (400). D’autre part, puisque la règle gouvernant ce scrutin ne prévoyait pas que, en fin de processus, les conseillers communaux élus puissent désigner eux-mêmes le maïeur de la commune, l’Abako prit l’option politique de la provocation : désigner des candidats bourgmestres partout où les Bakongo seront majoritaires au sein du conseil communal. Et en fait, l’Abako gagna 133 sièges sur les 170 mis en lice et, pour mettre totalement l’administration coloniale devant le fait accompli, six conseils communaux dominés par l’Abako proposèrent six candidats Bakongo au poste de bourgmestre. Le pouvoir colonial s’inclina devant l’évidence et avalisa le choix de l’Abako, afin de dissiper une méfiance, dont avait déjà fait allusion depuis le 3 octobre le quotidien Le Courrier d’Afrique.

En tout cas, la réalité vécue à Léopoldville fut la même à l’intérieur du pays, où le vote s’est déroulé sur fond de rapprochement ethnique ou tribal. A Jadotville (Likasi) par exemple, ce sont les non originaires Luba du Kasaï, plus organisés en tant que groupe social, qui gagnèrent les élections au détriment des originaires du Katanga. Il ne pouvait d’ailleurs en être autrement, les seuls regroupements autorisés par l’administration coloniale jusque-là étant les associations à référence traditionnelle. Et parce que ces regroupements avaient essentiellement comme référence la coutume, il s’y retrouvait aussi la réplique de l’organisation sociale traditionnelle, le pouvoir étant exercé réellement par les vieux et aînés. Les « évolués » étaient tout de même cooptés dans ces associations, mais en réalité en raison du nouveau prestige dont ils s’entouraient dans la nouvelle société. Les jeunes y demeuraient donc, comme au village, des êtres dociles et corvéables.

Costume moderne et  toque traditionnelle

Les partis politiques nés au courant de l’année 1958 eurent tendance à se calquer sur ce mode traditionnel, même si des efforts ont été consentis par plusieurs d’entre eux pour s’en démarquer. Ainsi, les leaders les plus populaires furent-ils ceux qui avaient derrière eux une « base » traditionnelle.

Quelques exemples en témoignent. Jean Bolikango, tout en étant fils de la capitale, fut essentiellement soutenu par les Bangala de Léopoldville, réunis au sein du « Liboke lya Bangala ». Agronome et expert-comptable indépendant déjà en 1958 à Luluabourg, Albert Kalonji crut bon de s’auréoler du prestige de « mulopwe » (empereur) des Baluba pour asseoir son pouvoir politique au Kasaï. De son côté, l’ancien séminariste Joseph Kasa-Vubu se créa du charisme en s’affichant comme protecteur acharné de la tradition et comme homme capable de restaurer le royaume Kongo, ce qui lui valut la prestigieuse étiquette de « Roi Kasa ». Quant à Patrice Lumumba, ayant évolué principalement à Stanleyville, il se fit récupérer par les Batetela de Léopoldville, dont il devint président de leur association ethnique en 1958, et par les Ankutshu-Anamongo, qui en firent leur porte-étendard après leur congrès à Lodja (9-12 mars 1960).

Ainsi, tout en s’habillant de jolis costumes modernes, presque tous les jeunes politiciens congolais ne se privaient pas d’ajouter des signes de chefs traditionnels : toque de léopard sur la tête, autre peau de félin en bandoulière, chasse-mouches à plumes d’aigle en main…

Certes, il y a lieu de reconnaître que, peu avertie des affaires du pays et des perspectives réelles qui s’annonçaient, la « base » ethnique était souvent manipulée par le discours des leaders politiques. Le nouveau train de vie des « évolués » rentrés de la Table Ronde était à lui seul le signe d’une mobilité sociale évidente. La belle parole ne faisait que s’ajouter aux éloquentes apparences. Hier résident à la Cité comme les autres citadins Noirs, le leader se retrouvait du jour au lendemain dans la ville européenne de Kalina (Gombe). Hier, cycliste comme les autres compatriotes, le nouvel homme politique acquérait désormais une voiture avec chauffeur. Et déjà avant l’indépendance, ces leaders avaient trouvé la possibilité d’envoyer leurs enfants aux études en Europe, parrainés par des « amis » européens, souvent des hommes d’affaires dont le flair les amenait à se ménager déjà un espace de collaboration avec les prochains gouvernants du Congo indépendant.

En tout cas, le changement était si voyant chez les nouveaux leaders qu’il suscitait des espérances illimitées chez beaucoup de Congolais. Car, dans ce nouveau contexte, l’indépendance de la colonie était conçue, attendue et devinée par la population comme l’opportunité d’une promotion collective. La naïve image en circulation était que, dès la proclamation de l’indépendance, tout homme Blanc serait immédiatement remplacé par le tout premier homme Noir venu. Dès lors, de nombreux jeunes, instruits ou non, s’attendaient à ce que les nouveaux leaders matérialisent ce mythe et qu’ils leur servent inévitablement de locomotive pour l’avancement social. Et cette foi en des lendemains enchanteurs s’est traduite auprès de la jeunesse par un engagement sans failles à des causes politiques, dont ils n’appréhendaient cependant pas suffisamment bien les contours.

Ainsi, chaque parti politique s’est-il constitué une « jeunesse », au sein de laquelle il était assez difficile de distinguer qui était garde du corps, porte-mallette, planton, féticheur, rabatteur de concubines, casseur, griot, garçon de course…A ceux, plus nombreux, qui se faisaient recruter sur la base d’un parler dialectal commun s’ajoutaient des clients politiques venus d’ailleurs et opportunistes, attirés par un per-diem, un pourboire ou un gain quelconque. Et lorsque les structures des partis politiques en arrivèrent à intégrer les responsables des « jeunesses » dans les comités de directions, ce fut là une reconnaissance, mais alors sous forme de goutte ayant débordé le vase de la lucidité.

Cri d’alarme

Il est bien vrai que l’action des « ba-jeunesses » devint plus sanglante après le 30 juin 1960, lorsque l’exercice du pouvoir divisa rigoureusement la classe politique en vainqueurs et en vaincus, les uns et les autres s’accusant quotidiennement d’afficher un comportement sans élégance ou sans tolérance. Sans entrer en détails, l’on se rappellera tout de même les tueries et représailles qui eurent lieu notamment à Bakwanga (Emmanuel Nzuzi et six autres compagnons) et à Stanleyville (Alphonse Songolo et quatorze autres victimes), perpétrées principalement et sans état d’âme par les chefs des « ba-jeunesses ».

Cependant, c’est bien plus tôt que la menace s’était dessinée et qu’elle commença à attirer l’attention. Mais, comme la période 1958-60 coïncidait aussi avec celle de l’avènement des journaux des partis politiques, la mention à ces inquiétantes violences politiques ne pouvait pas apparaitre de manière explicite dans les colonnes des journaux, par peur d’une levée de bouclier de la part des partis politiques eux-mêmes.

Quoi qu’il en soit, le quotidien L’Essor du Congo, paraissant à Elisabethville, se distingua très nettement et ne se retint pas d’évoquer clairement ce sujet dans son édition du 21 avril 1960. L’on est alors à seulement de jours des élections générales prévues pour le mois de mai. L’opportunité de cet article est donc déjà tout un message.

En tout cas, l’on devrait ajouter que, à cette période précise, le débat relatif aux ethnies était devenu assez vif entre l’Abako et le MNC-Lumumba. Car, la problématique des structures de l’Etat, unitariste ou fédéraliste, n’était pas gratuite, ni seulement d’ordre intellectuel ou idéologique. Le véritable enjeu portait plutôt sur l’exploitation politique des avantages démographiques ou géographiques attachés naturellement ou conjoncturellement à telle ou telle ethnie. En plus, lors de sa parution, le journal L’Essor du Congo ne faisait que réveiller et mettre en exergue une note adressée, déjà depuis le 10 mars 1960, par le parti « Union congolaise » au Collège exécutif du Katanga.

Il est utile de dire un peu plus sur cette note, dont le contenu semble être d’une grande pertinence.

Les milices des partis

D’abord, le profil de l’expéditeur. L’auteur de cette note est « Union Congolaise », une sensibilité politique « Union Congolaise » ayant émergé au Katanga à l’occasion des élections communales de décembre 1957 et qui se mua après en véritable parti politique.

Cette formation politique « Union Congolaise » a été créée par Gabriel Kitenge, mais alors avec un co-fondateur belge, l’avocat Antoine Rubbens du barreau d’Elisabethville. Se voulant modérée, « Union Congolaise » croyait en une cohabitation des Blancs et des Noirs dans le Congo indépendant, dans la lignée de l’idée de « communauté belgo-congolaise ». Cependant, pour Kitenge et Rubbens, il s’agissait d’intégrer ainsi dans la nouvelle société seulement les Européens expatriés ayant réellement fait souche au Congo et qui ne se considéreraient pas, par exemple, comme des représentants des partis politiques existant en Belgique. Il était alors question pour « Union Congolaise » d’éviter que soient reproduits au Congo des schémas de division propres à la Belgique : le clivage idéologique entre catholiques et anticléricaux, la fracture entre Flamands et Wallons, etc. C’est ainsi que la formation « Union Congolaise » redoutait que, à travers les « ba-jeunesses », les partis politiques nés au Congo ne puissent tomber dans le piège des séparatismes en vigueur en Belgique.

Ensuite, l’objet de la note. Le texte de « Union Congolaise » avait pris option d’identifier très clairement les « jeunesses » des partis sous le nom qui convenait réellement à leur pratique : « milices de partis ».

En effet, les jeunes gens utilisés par les partis politiques étaient organisés sous forme de milices paramilitaires. Ils appliquaient une discipline qui était proche de celle d’une véritable armée. L’affiliation des uns et des autres, dans des sections de quartiers en ville ou des groupements en milieu villageois, faisait en sorte que les membres des « jeunesses » étaient en mesure de maîtriser aisément des populations entières, souvent de manière violente. C’est d’ailleurs sur ce type de modalités opératoires que ces milices ont imposé de force l’achat des cartes des partis politiques ou qu’ils ont calomnié certaines personnes comme hostiles à tel ou tel mouvement partisan. Après l’indépendance, ces milices ont fini par se convertir en rébellions armées proprement dites, auteurs de nombreux actes de tortures et d’exécutions sommaires.

Enfin, le destinataire de cette note de « Union Congolaise » était le Conseil exécutif de la province du Katanga. Rappelons à ce propos que le « Conseil exécutif » était cette sorte de gouvernement provincial, créé à l’issue de la Table Ronde de janvier-février 1960 à Bruxelles et composé de leaders noirs désignés par leurs pairs, travaillant alors au sein de cette structure pour l’apprentissage de la gouvernance de l’Etat, sous la direction du Gouverneur (blanc) de province. Au niveau national il y existait un « Conseil exécutif » placé sous la direction du Gouverneur Général, dans lequel chacune des six provinces était représentée par un membre, dont Joseph Kasavubu (province de Léopoldville) et Patrice Lumumba (province Orientale).

Ainsi donc, si « Union Congolaise » avait cru bon d’adresser son document au « Conseil exécutif » de sa province, c’est parce que ces instances étaient précisément composées des politiciens qui allaient, en moins d’une année, assumer les plus hautes charges de l’Etat congolais indépendant. C’est à ce niveau que devaient déjà se mettre en place les mécanismes les plus indiqués pour une gestion avisée de la République annoncée. Or, le comportement des milices des partis politiques ne laissait pas du tout envisager de la part de la classe politique congolaise une pratique politique apaisée, ni un avenir serein.

Prochaine chronique : Le Stanleyvillois saisi (25/5/60)

LEAVE A REPLY

*