La presse congolaise sacrifiée par le législateur

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Un matin, sur sa une et en grande manchette, un journal de la place étalait  les résultats de son enquête sur les activités assez floues d’un centre médical tenu par des sujets expatriés à Kinshasa. L’organe de presse qui s’appuyait en son temps, sur des indiscrétions lui livrées par le personnel soignant local, les témoignages de quelques malades désabusés et des membres de familles déçus, ouvrait un coin de voile sur ce qu’il conviendrait de qualifier de «  mésaventure médicale ».

Et comme pour illustrer le côté criminel de cette mésaventure médicale, le journaliste d’un autre organe de presse publiait non seulement des documents compromettants, mais aussi quelques cas de morts suspectes, et aussi dénonçait l’absence de qualification dans le chef du personnel médical expatrié. Le fait qu’ils ne s’exprimaient pas en français, ni en lingala, langues parlées par les patients, constituait une véritable barrière qui élargissait le fossé entre le soigneur et le soigné.

Aujourd’hui, plusieurs chevaliers de la plume sont allés plus loin en dévoilant que cet écran linguistique opaque ne pouvait pas favoriser un entretien cohérent et compréhensible entre le « médecin » et le patient. Si le pseudo médecin parle chinois, le malade ne peut pas répondre à certaines questions en lingala, langue inconnue par le ressortissant de l’Empire du Milieu. Devant ce langage des sourds, combien de faux diagnostics ont-ils été dressés ? Combien des médicaments destinés à guérir certaines maladies, ont été administrés aux patients souffrant d’autres maladies ? Et combien des malades ainsi déroutés ont trépassé ?

            Sous d’autres cieux, l’enquête journalistique aurait suscité l’ouverture des investigations par les services de la justice et ceux du ministère de la Santé. Chez nous, il suffit d’une plainte déposée contre un  journaliste pour diffamation pour voir le chevalier de la plume placé entre les barreaux comme un vulgaire malfrat. Le magistrat aurait pu apprécier l’alerte de l’organe de presse comme salvatrice, parce qu’elle aura aidé à temps à découvrir l’escroquerie, et à sauver des millions des malades qui pouvaient y affluer et y perdre la vie. Ailleurs, l’auteur de l’enquête journalistique serait félicité pour la qualité de son travail d’investigation.

            Et quand bien même la loi punit le journaliste, pour diffamation ou dénonciation calomnieuse, un des éléments constitutifs de l’infraction sur lequel devait s’asseoir sa condamnation, l’intention de nuire, n’y est pas.

            En réalité, en publiant son enquête, l’homme des médias ne vise qu’à attirer l’attention des autorités sur une situation dangereuse qui leur échappe, alerter l’opinion pendant qu’il est encore temps, au lieu d’attendre une hécatombe pour tirer la sonnette d’alarme. Et c’est pour cette noble mission que les professionnels des médias continuent à se jeter dans l’eau pour poursuivre leur lutte. Ils prennent ainsi les risques de se faire arrêter, alors qu’ils ne font que leur métier, et de manière professionnelle, sans sentiments.

            Encore une fois, devant de nombreux cas de poursuites judiciaires lancées contre les journalistes pour avoir dévoilé des scandales dans les secteurs sanitaire, alimentaire et autres, ce sont les puissants réseaux de distribution des produits contrefaits, trafiqués et falsifiés, qui continuent à opérer en toute impunité. Alors posons-nous des questions de fond. Combien des produits alimentaires avariés sont écoulés chaque année, dans notre pays, à l’insu de l’OCC ? Combien des produits pharmaceutiques périmés sont écoulés dans nos marchés, étalés à même le sol ? Combien sont administrés aux millions de malades ? Combien des boîtes de conserve rouillées, donc mal conservées, sont encore distribuées derrière certains dépôts alimentaires, et à l’ombre de certains marchés du soir ?

Autant des scandales non dénoncés qui continuent à peupler les secteurs sanitaires et alimentaires, pour ne citer que ceux-là et autant des scandales qui entourent de nombreux cas de morts de nos compatriotes. Ils sont certes morts, parce que le contrôle de ces deux secteurs connaît quelques ratés, sinon des dysfonctionnements majeurs.

            Aussi pour honorer la mémoire de ces morts, il faudrait que le législateur puisse revoir les dispositifs légaux concernant les infractions de diffamation et de dénonciation calomnieuse. Il devrait se montrer plus réaliste en reconnaissant que l’enquête journalistique est menée dans l’intérêt supérieur de la nation. Et que frapper le journaliste ne ferait que décourager les bonnes volontés et laisser la place à toutes sortes de scandales inconnus du grand public et impunis.                       J.R.T.