La marche du 16 février 1992, 20 ans après!

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Le 16 février 1992 fut le jour de la grande manifestation connue sous le nom de la Marche des Chrétiens. Cette marche, organisée par les Chrétiens de Kinshasa visait à obtenir la reprise de la Conférence Nationale Souveraine (CNS) qui avait été un moment suspendue par le pouvoir de l’époque. Face à la marée humaine, les forces gouvernementales de sécurité tirèrent à bout portant sur les manifestants pacifiques non-armés. On y dénombra plusieurs morts. Ce 16 février 2012 marquera  le 20e anniversaire de cette célèbre journée. Cet article vise à rafraîchir la mémoire de ceux qui ont vécu cette expérience et cette période de notre histoire. La commémoration du 16 février joue aussi un rôle pédagogique pour les jeunes générations qui n’ont pas connu cette période. C’est  un devoir de mémoire vis-à-vis du passé et un devoir de prévention pour le destin du Congo. 

Cette date servira aussi de bilan pour évaluer le chemin parcouru depuis. En effet, 20 ans après où en sommes-nous justement par rapport aux acquis d’alors: les libertés fondamentales, les droits civiques, la démocratie, les élections pour lesquels le martyr et le sacrifice du 16 février 1992 avaient été consentis ?
La réponse se présente, malheureusement, en termes d’ombres, d’impasses, de reculs et de crises que ne cesse de connaitre notre pays. Au vu des évènements que traverse encore une fois  notre pays en ce moment, il y a lieu de se poser la question de savoir si l’histoire ne se répète pas.  Quelles sont les leçons à tirer de cette première expérience de démocratisation de la vie nationale qui peuvent en même temps permettre d’apprécier les éléments de la crise actuelle ? On constatera que chaque période a aussi sa propre dynamique qu’il convient d’appréhender correctement, faute de quoi on risque de faire un mauvais diagnostic et, par conséquent, d’aboutir à une mauvaise solution. Mais il y a aussi ces aspects qui restent constants et qu’on retrouve aussi bien en 1992 que maintenant 20 ans après en 2012.

Il y a lieu de comprendre ce qui s’était passé en 1992 en termes des forces en présence d’alors. Qui étaient les acteurs, notamment les acteurs clés ? Par une ironie de l’histoire, certains acteurs clés ont changé de camp !
A quel environnement national avions-nous affaire, alors? Et l’environnement international d’alors et celui de maintenant ? Et en termes de la géostratégie ? Quels étaient les enjeux alors et maintenant ? Quels sont les défis auxquels le pays faisait face alors, et maintenant ? Quels étaient les tendances lourdes d’alors et celles d’aujourd’hui ? On se rappellera, le monde en 1992 faisait face à la pérestroïka. Les congolais cherchaient leur formule pour arriver à la libéralisation politique pour sortir le pays du joug dictatorial auquel il avait été assujetti. Une de ces formules alors répandues dans les pays francophones était celle des conférences nationales. La conférence nationale souveraine (CNS) du Congo était arrivée à l’élection d’un premier ministre.

Mais quelque temps après, les acquis de la CNS étaient en voie d’être remis en cause. Le 16 février 1992 fut le jour de la grande manifestation connue sous le nom de la Marche des Chrétiens. La marche par les Chrétiens de Kinshasa rassemblait plusieurs congolais de plusieurs confessions en fait, pas seulement les catholiques. Elle visait donc à récupérer ces acquis de la CNS, notamment par la réouverture de cette dernière qui avait été suspendue par le gouvernement.
Nous commencerons la revue des évènements du 16 février 1992 par l’examen d’un document d’archives, la lettre d’Appel au Peuple de Dieu et aux Hommes de Bonne Volonté.

Elle était signée par Pierre Lumbi et feu François Kandolo. Par la suite, nous ferons, dans les jours à venir, notre temoignage en tant que participant à cet événement de 1992, mais aussi en tant qu’observateur aujourd’hui.   
Vingt ans après la marche du 16 février 1992 et face à l’impasse dans laquelle notre pays se dirige résolument, il est pour nous un devoir patriotique de rendre ce témoignage en tant que l’un des modestes organisateurs et participants à l’événement original. Nous tenons par ce témoignage à stigmatiser les répressions répétitives des manifestations commémoratives de cet événement depuis 20 ans. Enfin, nous voulons aussi dénoncer la dérive actuellement en cours au pays. Après 20 ans, notre mémoire ne rendra pas toujours fidèlement en détail certains faits qui s’étaient passés il y a si longtemps. Les lecteurs voudront bien ne pas nous en tenir rigueur. Finalement,  nous trouvant loin de notre territoire national, nous regrettons de ne pas pouvoir participer, comme en 1992, à la grande Marche prévue par l’Eglise Catholique ce 16 février 2012 pour élever en dignité les fils et les filles de notre pays qui avaient versé leur sang pour que le Congo soit un pays libre à jamais.   

Le Leadership de la marche du 16 février 1992.

Nous voulons reconnaitre ici quelques personnes à la base de l’idée de la marche des Chrétiens de 1992 en vue de réclamer la reprise des travaux de la CNS et de tous ceux qui y ont participé à un titre ou à un autre. Parmi ces personnes, nous commencerons par citer Pierre Lumbi Okongo, alors président de Solidarité Paysanne de l’ex-Kivu (Sud Kivu, Nord Kivu et Maniema). Membre de la CNS, plusieurs fois arrêté par les services de sécurité d’alors, Lumbi fut l’initiateur de la Marche et l’un des deux signataires de l’Appel. Il avait fourni la logistique et le personnel pour la réussite de la Marche. L’ironie du sort fait que celui-là même qui avait rendu autant de services au mouvement en faveur du changement se retrouve aujourd’hui de l’autre côté des barricades.  Kandolo François, aujourd’hui décédé, ancien dirigeant de l’Association Générale des Etudiants de Lovanium (AGEL) dont le mandat coïncida avec le mouvement des étudiants du 4 juin 1969, était directeur général du Centre de Perfectionnement aux Techniques de Développement (CEPETEDE) ; il était aussi proche des réseaux catholiques et du mouvement associatif. Il fut, avec Pierre Lumbi, co-signataire de l’Appel à la marche du 16 février 1992. Marie-Thérèse Mulanga Kamuanya, Supérieure des Sœurs laïques du Congo, membre du mouvement des laïcs catholiques ;  fut élue trésorière générale au Bureau de la CNS.
Parmi d’autres noms, on citera également Kabemba François (professeur à l’UPN) ; Buana Kabue, ancien conseiller du président Thomas Sankara ; Dimandja Wembi ;  Abbé Mpundu, Curé de la paroisse Saint Kiwanuka à Kingabwa/Madrandele, bien que résidant alors à la Paroisse St. Paul à Barumbu. Très bien connu du bas clergé de Kinshasa, il est un des survivants des rangs des organisateurs de la marche de 1992. Sœur Georgette : résidente au Couvent des Sœurs à Makala. Modeste Bahati Lukwebo: membre de la Société Civile de Kinshasa à la CNS et plusieurs fois ministre et député dans de nombreuses législatures passées. Mido, propriétaire du restaurant l’Oranger sur le Boulevard du 30 Juin. Marie Bapu Bidibundu : directrice de l’ONG « Promotion de la Femme Rurale » au Kasai-Occidental, membre de la CNS. Julien Lukengu : président du Mouvement Charismatique, membre de l’Union Sacrée de l’Opposition Radicale. Godefroid Tshibangu, auteur de cet article d’hommage, alors secrétaire exécutif de SOTRABO, Secrétariat des ONG pour la Traction Bovine dans les deux Kasaï, Chef des Travaux au CIDEP. 

Des groupes spécialisés

L’organisation de la marche exigeait également la mise sur pied de plusieurs groupes. Ainsi, il existait une équipe chargée de la mobilisation de la marche et composée de Julien Lukengu (issu des milieux catholiques) et de Godefroid Tshibangu, auteur de l’article (issu des milieux protestants). L’option prise était d’avoir dans cette équipe un chrétien protestant et un autre catholique. L’équipe d’appui était composée d’Aluma Walumona, le secrétaire et Kalonda, chauffeur, tous agents de Solidarité Paysanne.
A l’origine de la marche : l’échec du mot d’ordre de « ville morte » du 27 janvier 1992.  La Marche du 16 février 1992 fut le résultat de l’échec de la ville morte initiée par le Collège de la Société Civile, laquelle à cette époque, était dirigée de manière rotative par province. La présidence du mois de janvier 1992 était assurée par le Kasaï Oriental, en  la personne de Dr. Kankonde Musole, son président. Nous en assumions le secrétariat en l’absence du titulaire, le pharmacien Tshianyi, rentré à son travail à la MIBA comme la CNS était suspendue.

La décision d’organiser des actions-qui visaient à contraindre le président Mobutu et le premier ministre Nguz afin qu’ils permettent la poursuite des travaux de la CNS- était donc prise lors de la réunion du mois de janvier du Collège de la Société Civile. A l’époque, nous avions bien fait comprendre à  Bernard Kasusula Djuma, président de la Société civile de la province Orientale que cette action allait échouer parce qu’à notre avis, elle était mal organisée. Ce point de vue ne rencontra pas, malheureusement, l’assentiment de la majorité au sein du Collège de la Société Civile. Voilà que le mercredi 27 janvier 1992, la ville de Kinshasa était à ses activités habituelles, au moins à plus de 70 %. Tout fonctionnait presque comme d’habitude. Cet échec nous poussa à rejoindre Pierre Lumbi à l’une de ses résidences sur le petit boulevard de la 7e rue, à Limete, en vue de discuter de la suite à donner à l’action après l’échec de l’action « ville morte ». La Société Civile était à l’époque la fille chérie de la population. On comprendra donc que l’échec de son mot d’ordre pour une « ville morte » était durement ressenti et donnait des ailes à Mobutu et aux siens.
A deux avec Lumbi, qui nous condamna d’avoir contribué à l’échec de la marche, nous passâmes en revue des actions possibles pour venger l’échec de cette journée décrétée par La Société Civile. Entre autres actions proposées, il y avait l’option d’une grève de la faim. Pour Lumbi, une telle action allait encore échouer parce qu’aux yeux de Mobutu, cela n’allait rien faire que quelques ONG fassent grève de faim. 

La Marche de l’Espoir

C’est alors qu’à son tour, Pierre Lumbi eut l’idée d’une Marche des Chrétiens, dénommée plus tard la Marche de l’Espoir. L’idée était géniale, mais la date du dimanche 9 février 1992 qu’il proposa nous paraissait trop proche. Nous avions par contre pensé que le 16 février permettrait à l’équipe de mobilisation d’atteindre le plus d’Eglises possible. A partir de ce moment, Professeur Kabemba de l’UPN et un syndicaliste dont nous avons oublié le nom, nous rejoindront pour discuter de l’initiative à entreprendre après l’échec de la « ville morte ». Après les avoir mis au courant de notre nouveau projet, Lumbi prit l’engagement d’en parler à Etienne Tshisekedi et promit de nous tenir informés en cas d’accord. La prochaine rencontre de notre groupe fut fixée au dimanche 2 février à l’Untza, sur l’avenue du Commerce où les syndicalistes devaient aussi décider des actions pour le même objectif.

Le Comité Laïc de Coordination.

Nous étions présents à cette conférence animée par le secrétaire exécutif de l’UNTZA, Kikongi, avant d’être rejoint à la fin par Lumbi. Avec l’accord de Tshisekedi sur principe d’une marche, Lumbi nous pria d’inviter en plus Marie-Thérèse Mulanga et Marie Bapu, tous membres de la CNS pour une réunion. Marie-Thérèse était membre du Bureau provisoire de la CNS en qualité de trésorière générale. Le rendez-vous était pris pour le lundi 3 février à 15 heures dans la seconde résidence de Lumbi, à Limete. Ce fut ce lundi-là que nous nous trouverons face à plus d’une dizaine des personnes invitées par Lumbi. Tous s’engagèrent à former ce que Lumbi dénommera, Comité Laïc de Coordination, une structure temporaire et sans hiérarchie. Julien Lukengu, président d’un Mouvement Charismatique à Kinshasa et membre de l’Union Sacrée de l’Opposition Radicale, se joindra au groupe dans la semaine. Ce fut avec lui que nous allions sillonner plusieurs paroisses catholiques et doyennés de Kinshasa pour sensibiliser les laïcs à participer nombreux à la Marche.

Rencontre avec la hiérarchie des Eglises. Dans cette mobilisation, nous serons reçus par la plus haute autorité de l’Eglise catholique, le Cardinal Etsou dans sa résidence de Lindonge pour discuter pendant près d’une heure de l’implication de l’Eglise catholique dans l’organisation de la Marche. Du point de vue du Cardinal, cette Marche était l’affaire des laïcs et non de l’Eglise en tant qu’institution. Pour lui, tout religieux ou toute religieuse qui s’y  engagerait, le ferait à titre personnel, en tant que chrétien. Donc l’Eglise en tant que telle n’était pas impliquée dans cette marche. Pour l’Eglise protestante, il nous avait été conseillé de rencontrer Nzuji, président des laïcs qui promit de tout faire pour atteindre les laïcs protestants. C’est ce qui fut fait après une visite à sa pompe funèbre sur l’avenue Bongolo, à Matonge.

L’Appel aux Chrétiens et     aux personnes de bonne     volonté.       

A la fin de la réunion du lundi 3 février 1992, le Comité Laïc de Coordination avait décidé de lancer un APPEL AU PEUPLE DE DIEU ET AUX HOMMES DE BONNE VOLONTE pour les inviter à participer à cette « Marche d’Espoir » et sauver la nation congolaise. Modeste Bahati rédigea cet Appel sous la dictée de Pr. Kabemba, Marie-Thérèse Mulanga et de nous-même, avant bien sûr d’être finalisé par Lumbi. La phrase « Chrétien, lève-toi, engage-toi, libère le Peuple de Dieu ! », qui clôturait cet Appel était une inspiration personnelle de Marie-Thérèse Mulanga.

La signature qui manqua sur le document.

Notre tâche pour diffuser cet appel allait se compliquer à cause de la tension politique qui régnait à l’époque à Kinshasa. C’est ainsi que Lumbi, qui faisait partie de l’Union Sacrée de l’Opposition Radicale nous demandera de multiplier le document de l’Appel et de le lui apporter à la permanence de l’UDPS, sur la 10e rue où l’USOR se réunissait afin de le distribuer aux représentants des partis de cette composante politique. Mais au préalable,  l’Appel devait être signé par trois personnes dont Pierre Lumbi lui-même, François Kandolo et Marie-Thérèse Mulanga. Pour Lumbi, Marie-Thérèse devait porter la Marche à l’exemple de Kimpa Vita, cette héroïne congolaise dont le courage politique a été décrit pour la postérité et mis en scène par Aimé Césaire sous le nom de Béatrice du Congo.

Marie-Thérèse Mulanga ou l’exemple de Kimpa Vita

En compagnie d’Aluma Walumona, secrétaire de Solidarité Paysanne, sous un soleil de plomb, nous arrivions à la résidence privée de Marie-Thérèse Mulanga à Bandal Bisengo (ou Bandal Tshibangu) pour obtenir sa signature. Pour des raisons de sécurité, Marie-Thérèse declina de signer. A l’époque, on se souviendra notamment de l’insécurité attribuée aux « hiboux » des services de sécurité qui faisaient régner la terreur sur les citoyens. Signalons que les craintes de Marie-Thérèse Mulanga étaient fondées : après la Marche des Chrétiens  un véhicule de Solidarité Paysanne et la maison où Lumbi habitait allaient être complètement détruits par les « hiboux ». Par ailleurs, on comprendra également une autre raison de plus du refus de Marie-Thérèse en sa qualité de membre du bureau provisoire de la CNS. Nous étions obligés de courir au bureau de Solidarité sur le Boulevard du 30 juin pour effacer le nom de Marie-Thérèse, multiplier le nouveau document et l’amener à Limete avant la fin de la réunion de l’USOR. Ceci explique le vide qui se constate à l’extrême droite des signatures de Lumbi et Kandolo sur la copie du document de l’Appel des Chrétiens.
Pendant ce temps à Limete, Mwando Nsimba s’expliquait sur la trahison du président de son parti, l’Uferi, Nguz, devenu le premier ministre de Mobutu, alors qu’il était le président en exercice de l’Union Sacrée Radicale.

Lettre au Gouverneur de la Ville de Kinshasa

Par respect aux lois de la République en matière d’organisation des manifestations publiques, le Comité avait sollicité l’autorisation auprès de l’Hôtel de Ville en préparation de la marche des Chrétiens. Faute de réponse dans les meilleurs délais, Julien Lukengu et nous-même avions été dépêchés par le Comité pour contacter les services de la Ville en vue d’obtenir cette réponse. Modeste Bahati et d’autres collègues du Comité avaient mené les démarches similaires, mais toujours sans succès. Pour les services de la Ville, la Marche n’était plus nécessaire parce que le Gouvernement avait décidé de permettre la reprise des travaux de la CNS le lundi 17 février 1992. Cela était faux pourtant. Par ailleurs, nous avions failli plutôt être arrêtés. Les services de sécurité étaient placés à nos trousses. 

La journée du jeudi 13 février 1992.

Le jeudi 13 février fut pour nous le point de mire de la réussite de la Marche. La réunion tenue dans la salle paroissiale Saint Joseph de Matonge connut un franc succès et une très forte participation des laïcs et des religieuses particulièrement, congolaises et étrangères. Plus de 200 personnes avaient participé à la décision de ce qui allait se passer le dimanche et comment chacun devait se comporter. La Marche, comme nous l’avions conçue devait être pacifique, et par toute évidence, ne pouvait pas se terminer par la mort d’homme. Le Comité Laïc avait recommandé à chaque participant à la Marche de se munir d’une bougie à allumer, une Bible, un rameau ou un chapelet. La réunion de Saint Joseph avait ajouté l’idée d’un mouchoir imbibé d’eau au cas où les gendarmes utiliseraient les gaz lacrymogènes contre les marcheurs. Les organisateurs n’avaient pas pensé aux tirs à balles réelles sur une population sans arme, donc sans défense. Mais cela était de la naïveté qui ne tenait pas compte de la vraie face ignoble du pouvoir en place à l’époque. Les laïcs chrétiens firent vraiment leur l’idée de la Marche des Chrétiens à partir de ce jour-là. On pourrait même dire qu’ils la récupérèrent comme on verra plus tard quand ils cherchèrent à modifier les plans initiaux des organisateurs.

Apres la réunion de St. Joseph, nous avions apporté la bonne nouvelle aux autres membres du Comité Laïc qui attendaient chez Lumbi, non sans une certaine inquiétude, de l’issue de la rencontre avec la base. Il était évident que sans l’engagement de la base, la Marche ne pouvait pas réussir. Comme notre équipe entrait dans le salon de Lumbi, tous les yeux étaient tournés vers nous pour avoir la primeur de l’information sur la situation à la suite de la rencontre avec la base. Nous  leur annonçâmes la bonne nouvelle. Lumbi, qui semblait douter, se rendit finalement à l’évidence des détails de la crédibilité de notre rapport. Le dimanche 16 février prouva que nous ne nous étions pas trompés sur l’engagement des chrétiens à la manifestation. Parmi les délégués du Comité Laïc à cette réunion, il faut citer à part nous-même, Julien Lukengu, Professeur Kabemba,  Marie-Thérèse Mulanga et Francois Kalonda, le chauffeur de Solidarité Paysanne. 

Le dimanche 16 février 1992 au matin

Comme le Comité Laïc avait assigné à chacun de nous ou à plus d’un, un point focal où faire une allocution à la fin de la Marche, Lumbi était venu nous chercher à 6.00h du matin pour rejoindre notre poste d’attache, le BKTF, à Kingasani ya Suka. C’est sur le chemin que nous allions admirer les premiers manifestants à déferler sur le boulevard Lumumba dans le calme avec leurs bougies allumées et des Bibles à la main comme convenu. A ce point, c’était les Chrétiens, membres de l’Eglise Protestante Lumière au niveau de Debonhomme, Commune de Matete. Etant en avance sur l’heure, nous avions voulu nous rendre compte de la situation à Sainte Thérèse, à Ndjili où le Frère Lukengu était responsabilisé pour la conduite de la marche. Ce lieu autour du terrain et de la Paroisse était entièrement occupé par des paras commandos armés et équipés des chars de combat. Leur présence allait énerver les chrétiens qui étaient à la messe, et tout pouvait arriver déjà à ce moment dans une Eglise débordée de monde.

Nous étions menacés par les jeunes qui pensaient que nous étions des agents de sécurité, à cause de l’appareil de téléphone cellulaire, TELECEL (rare à l’époque) que tenait Lumbi en mains. Nous l’avions échappé belle. Il était difficile pour nous finalement d’atteindre notre poste d’attache dès lors que nous avions vu le premier blessé par balle au niveau du carrefour de Ndjili, sur le Boulevard Lumumba. Mais le cortège des manifestants était encadré par les paras du Camp CETA. On les appelait, des « militaires acquis au changement », des troupes sous le commandement du Général Mayele. C’est ici que la première victime morte fut annoncée par Buana Kabue qui avait aussi un téléphone pareil à celui de Lumbi.

La personne était tuée devant l’Eglise St. Joseph et son corps transporté à l’intérieur de l’Eglise où les militaires avaient, selon Buana Kabue et d’autres témoins, jeté le gaz lacrymogène. Cette nouvelle nous laissa bouleversés au sujet de cette annonce d’un congolais tué alors qu’il manifestait pacifiquement. Nous ne savions pas que notre action voulue pacifique allait aboutir à la perte en vies humaines. Ces personnes tuées et dont pour certains les corps ont été récupérés par les autorités, et enterrés dans les fausses communes en cachette, et d’autres restées handicapées pour le reste de leur vie, venaient de prier pour ceux qui les persécutaient. Ces victimes venaient de leur pardonner leurs péchés en communiant avec le corps du Christ, quelques minutes seulement avant d’être expédiées dans l’au-delà. 

Tactique de la marche du 16 février 1992

Le Comité avait conçu comme tactique d’organiser la marche autour des six points focaux. Chaque point focal était encadré par un ou plusieurs membres du Comité Laïc de Coordination qui avait la tâche d’encadrement. L’encadreur prendrait la parole pour expliquer le sens et l’objectif de la marche, mais aussi et surtout recueillir le point de vue des Chrétiens en vue d’une décision pour l’avenir de la CNS, sur ce qu’il faudrait faire au cas où le gouvernement refusait de permettre la reprise de celle-ci. Chaque point Focal se retirerait ainsi dans son coin et après ce serait fini de la journée du 16 février.

Les Itinéraires et les Points Focaux de la Marche

Notre mémoire peut nous trahir en ce qui concerne les détails sur les itinéraires et le personnel d’encadrement y affecté par point focal. L’ordre d’affectation et les noms ne sont pas nécessairement conformes à ce qui avait été décidé le 16 février 1992. Que les lecteurs ne nous en tiennent pas rigueur.
Etant donné l’étendue de la ville de Kinshasa, le Comité Laïc avait retenu les itinéraires et les points de ralliement où les manifestants devaient converger pour suivre le mot de la fin de la marche de la part de l’un des membres du Comité et planifier les actions à prévoir au cas où la CNS n’était par rouverte. Cinq points de ralliement devaient couvrir l’ensemble de la ville.
Pour l’Est de la ville, c’est-à-dire, Tshangu avec toutes ses communes, il était prévu deux points de convergence dont la boulangerie BKTF dans la commune de Kimbaseke et le terrain Ste Thérèse de Ndjili. Julien Lukengu était seul en charge de ce point pour donner le message du Comité, tandis que Pierre Lumbi et nous-même étions chargés du point de BKTF.

Le troisième point focal de rencontre était fixé à Matonge dans la Commune de Kalamu pour les Districts de la Funa et de Mont-Amba, plus précisément à la Paroisse St Joseph. Buana Kabue et d’autres membres étaient chargés d’animer ce point.
Deux points focaux étaient organisés au centre de la ville, l’un au Pont Kasa-Vubu, et le deuxième à la place du Tribunal de la Paix sur l’avenue Assossa, dans la commune de Kasa-Vubu.
Le cinquième et dernier point devait se réunir à Binza Delvaux, à la paroisse St. Sacrement. Il était confié à Ruana Mirindi, le seul politicien et membre de l’Union Sacrée Radicale au sein du Comité Laïc.

Mais il faut signaler qu’en pratique, cette organisation n’a pas fonctionné pour plusieurs raisons notamment, la détermination des manifestants d’atteindre le centre de Kinshasa à Matonge à tout prix, et aussi celle des services de sécurité décidés à les disperser. Par exemple, l’itinéraire de Kingabua conduit par l’Abbé Pundu attaqué par les militaires sur l’avenue Poids Lourds, était parvenu à se reconstituer avant d’être de nouveau bloqué au niveau de l’Institut Supérieur des Techniques Appliquées (ISTA), à Ndolo, dans Commune de Barumbu. C’est justement pour ces deux raisons que les discours n’ont pas été tenus aux endroits qui étaient prévus parce que, exceptionnellement pour la Paroisse St. Joseph qui avait connu une grande affluence, les manifestants n’avaient pas pu atteindre leurs points de rencontre. Mais il faut plutôt retenir que tous les itinéraires étaient par contre respectés. Malgré qu’ils étaient dispersés sur certains tronçons, de nombreux manifestants étaient tout de même arrivés à se retrouver et reconstituer les rangs pour poursuivre la marche.  

Les victimes et la répression. 

La marche fut réprimée dans le sang avec une brutalité caractéristique de  tous les régimes dictatoriaux. Des militaires circulaient dans des Combis, tirant à bout portant. On dénombra des morts à Saint Joseph, à Yolo Kapela, à Kauka. A certains endroits on avait tiré  sur des non-marcheurs. Des groupes, notamment sous l’Abbé Pundu furent attaqués par les forces de sécurité au niveau de Poids Lourds. D’autres prirent des routes détournées, dans l’espoir impossible d’atteindre Saint Joseph. D’aucuns furent dispersés au niveau de l’ISTA où ils tentaient de se  regrouper. Les participants à la marche ne voulaient plus des points focaux, leur préférant un seul point central à Matonge. Ceux de l’Eglise Lumière à Debonhomme tentèrent sans succès d’aller à Ndjili Ste Thérèse où ils ne purent arriver. En fait le mouvement prit aussi ce 16 février 1992 sa propre dynamique, loin des plans de ses organisateurs. La base préféra un point central de ralliement vers Saint Joseph à Matonge plutôt que plusieurs points focaux, même si en réalité cela ne fut pas faisable.

Après la marche , on assistât à une véritable chasse à l’homme, organisée par les services de sécurité. Les leaders du mouvement étaient recherchés, notamment les deux signataires, Lumbi et Kandolo qui durent aller se cacher. Notre Comité fut interné par la suite au Séminaire Jean XXIII, à Kitambo pour la récupération psychologique. Mais à la fin de cet épisode macabre, un piège nous fut tendu au bureau du Dr. Ebenga, un major retraité de l’armée aujourd’hui décédé, sur l’avenue du Marché, dans la Commune de Gombe. Alors que nous nous trouvions de bonne heure en ce lieu pour une réunion d’évaluation de la Marche, quelqu’un vint nous demander de quitter les lieux sans perdre une minute parce que nous risquions d’être arrêtés dans les instants qui suivaient. D’après la rumeur, il semble qu’un traître était parmi nous. Qui était ce traitre ? Il est difficile de spéculer. 
Avec Marie-Thérèse Mulanga, nous étions allés visiter les blessés, notamment ce jeune homme des prêtres Oblat qui, avec sa jambe en plâtre, jurait de rentrer sur la rue si une nouvelle Marche était organisée. D’autres membres du Comité avaient organisé également des visites similaires. Nous étions incapables de dire avec précision combien de chrétiens avaient été massacrés ce 16 février 1992. 

Une action de sape par des agents du pouvoir avait certainement contribué à la désorganisation. Mais il est facile vingt ans après d’émettre des critiques ou de se demander si vraiment le mouvement des Chrétiens avait quelque chose de substantiel. Il ne faut pas oublier qu’il s’agissait d’un travail clandestin. Rien que cette idée ou l’initiative d’une marche des Chrétiens était en soi une innovation de la pensée sociale. Que les gens se soient réunis à divers endroits de la grande métropole nationale n’était pas à négliger. Apres tout, qui ne connaissait pas l’objectif de la Marche ? Cette initiative avait déstabilisé le pouvoir en place qui ne pouvait plus tenir sans mobiliser à grande force des ressources matérielles et humaines importantes. Le pouvoir se discrédita davantage en tirant dans une foule paisible. Ce fut une véritable bavure et une gaffe qui contribueront à la fin inéluctable et programmée de tout régime dictatorial. Mais le pouvoir ne resta pas indéfiniment insensible à ce mouvement. Sous l’accumulation d’autres pressions, notamment des partis politiques de l’opposition, eux-mêmes aussi encouragés par le mouvement de la Marche des Chrétiens, Mobutu convoquera plus tard la conférence de Lionda à l’Equateur avec les diverses entités du pays. Au bout de quelque temps, il fut décidé de la reprise de la CNS.

Etant donné le danger qui menace notre pays après la catastrophe des élections du 28 novembre 2011 et le 20e  anniversaire de la Marche,  nous serions incomplets si nous ne disions pas un mot sur certains des acteurs clés de 1992, aujourd’hui passés transfuges aux côtés du pouvoir. De quel côté  se retrouveront-ils ce 16 février 2012? Du côté de la marche ou  contre la marche ? Nous ne pouvons pas anticiper. Attendons voir et accordons à tous le bénéfice du doute. Mais il est important de préciser que cette marche des Chrétiens n’est pas l’affaire des individus. Les Chrétiens de Kinshasa, la Société civile du Congo et le peuple congolais attendent de voir et souhaitent que cette autre Marche du 16 février 2012 se déroule sans effusion de sang. Ils attendent surtout de voir l’après marche, c.à.d. la résolution des questions fondamentales de l’heure qui préoccupent la nation congolaise tout entière. Parmi ces questions figure en priorité la résolution de la vérité des urnes qui doit établir ceux que le peuple a vraiment élues le 28 décembre à l’élection présidentielle et aux législatives.
Que ce mouvement continue à inspirer et à mobiliser les Congolais 20 ans plus tard, voilà ce qui en fait un succès indéniable.

Godefroid Tshibangu Mula-Abakana
Etats-Unis d’Amérique   

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