La maîtrise des relations extérieures, condition de la reconstruction républicaine et du développement en RD Congo (PAR DR PHILIPPE BIYOYA MAKUTU KAHANDJA, DIRECTEUR DE L’IPRIS, RDC/KINSHASA)

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1. Relations Extérieures et reconstruction nationale
  
 Dans son adresse aux Parlementaires congolais à Kinshasa, Nicolas Sarkozy exhortait la République Démocratique du Congo de marcher sur ses deux jambes, de ne pas être le maillon faible mais d’être la colonne vertébrale de l’Afrique centrale. Cette exhortation était une recommandation à la maîtrise des relations extérieures par la construction de son identité géopolitique régionale et internationale. Un préalable politique à toute entreprise de reconstruction républicaine et du développement national de la Rdc qui participe à l’historicité de l’Etat congolais. Sa liberté ainsi que ses capacités de manœuvre dépendent de son aptitude à interagir avec le monde. Ce dont elle n’aura pas été capable jusque-là.

 C’est pourquoi pour répondre à la question de savoir sur quelles valeurs bâtir un nouveau Congo à l’aube du Cinquantenaire, j’ai cru bon de m’attarder sur la question de la maîtrise, mieux de la nécessité ou du devoir de maîtriser les relations extérieures de ce pays.

 Le problème, en mon sens, que soulève la problématique du renouveau ou de la renaissance du Congo, renaissance culturelle et spirituelle, ce ne me semble pas celui des réformes à opérer, encore qu’il faille y penser, même si certains pensent devoir réinventer la république ; mais celui de donner à cette nation l’occasion ainsi que les moyens d’assumer sa vocation géographique ou de jouer le rôle historique normal et légitime découlant de sa géographique centrale. Admis à l’existence souveraine comme Etat Indépendant à l’occasion de la Conférence Internationale de Berlin de 1885 où d’après Brunshwig, « on ne jouait pas d’Afrique noire au concert des grandes puissances », le Congo était appelé à un destin géopolitique ; il était appelé à devenir un des principaux gardiens régionaux de l’équilibre des forces entre les principales puissances mondiales, soit de contribuer à empêcher la réalisation de velléités portugaises et françaises en Afrique équatoriale. Mais, doit-on constater depuis, le Congo n’aura pas été en mesure de jouer ce rôle, ou un tel rôle parce que sa capacité d’autodétermination s’est vite muée en réalité d’hétérodétermination ? Lumumba, le martyr de son indépendance s’inquiéta de ce qu’à l’aube de son accession à la souveraineté nationale et internationale, son avenir était menacé. La question de cet avenir congolais posée en termes tantôt de réformes tantôt de renaissance devrait être ramenée à celle de savoir pourquoi ce pays tarde-t-il à prendre le bon départ ou encore de savoir si tel qu’il est né, il pouvait partir ? Et pour échapper à la pesanteur du géographisme dans ce genre de débat, il importerait de diagnostiquer le mal dont souffriraient ses républiques ? Une autre raison de s’intéresser aux relations extérieures de la République Démocratique du Congo, c’est sa configuration géopolitique avec ses neuf frontières terrestres et une frontière maritime sans oublier son étendue géographique et l’immensité des ressources naturelles qui attirent des convoitises étrangères.
   
 Dans un essai consacré par nous à cette question à l’occasion du grand débat de la Conférence Nationale Souveraine et de la grande tentative démocratique par une révolution silencieuse, nous avancions que le Congo souffrait d’une double maladie : une maladie du régime politique et institutionnel avec pour symptôme, l’immobilisme politique, et, une maladie de nation ou de relation dont les symptômes seraient aujourd’hui encore sa dépendance diplomatique et stratégique à l’égard des puissances extrafricaines. Si la première maladie a justifié une thérapie de réforme par le déclenchement du processus démocratique, la seconde a été complètement ignorée de toute la classe politique, maladie qui conduit toute la classe politique à faire de l’implication des partenaires extérieurs à son projet de développement ou de réforme la clé de réussite. Sa dotation en ressources ainsi que les guerres économiques de pillages ont montré que la République Démocratique du Congo souffrait en plus du mal de sa vulnérabilité à l’égard du système international. Mais ce Congo ainsi malade institutionnellement a construit sa survie politique, économique voire stratégique sur une stratégie d’implication des grandes puissances à son projet de construction nationale ; une erreur stratégique et tactique de tous les gouvernements.

  La République Démocratique du Congo cherche toujours à s’arrimer à de grandes puissances de l’Occident ou de l’Orient tout en se réclamant du mouvement des pays non-alignés. Le ni à gauche, ni à droite, ni au centre de l’époque du Maréchal Mobutu ne réussit pas à cacher notre alignement derrière les Etats-Unis d’Amérique. Nos rapports avec les pays du Tiers-Monde et avec les voisins régionaux connurent et connaissent des crises et des tensions.
   En dépit de son activisme diplomatique, la République Démocratique du Congo ne réussit pas à soustraire sa souveraineté des effets négatifs des contextes internationaux et régionaux à la base des agressions armées qui auront ainsi mis en mal son destin national.

 Aurait-on appris de Charles de Gaulle que l’implication des grandes puissances dans la vie nationale est un péril, et que, la résistance à cet égard s’impose à la collectivité comme une nécessité vitale ? Peut-être, aurions-nous dû comprendre que la démocratisation, par exemple, trouvait son bien-fondé en tant qu’elle devrait permettre au pouvoir de fonder sa légitimité dans le sentiment qu’inspire le péril public et aussi dans le devoir qu’il aurait dû avoir d’incorporer l’unité et la continuité nationales quand la patrie était ainsi en danger ? La mondialisation et la globalisation, me diriez-vous, devraient nous interdire ce genre de provincialisme ou de crétinisme anachroniques. Peut-être ! Mais les exigences philosophiques ou doctrinaires de politiques étrangères demeurent les mêmes et résistent aux variations des contextes internationaux. C’est pourquoi, j’ai cru bon pour vous être utile ce jour, de vous montrer comment la maîtrise de nos relations extérieures permettra à notre Congo de fonctionner autrement, de se renouveler à l’interne et à l’externe et pourquoi pas de renaître à la géopolitique mondiale. La République Démocratique du Congo à l’instar de tout le continent africain doit cesser d’être dans le système international est une présence-absence et devenir une présence-action.

2. Voie du destin national : quête de sécurité extérieure
   La sécurité nationale serait au cœur de toute politique extérieure. La géopolitique et la géostratégie nous enseignent à ce propos les voies de réalisation du destin des nations. A en croire Michael Mandelbaum, le destin des nations consiste dans la quête permanente de la sécurité nationale. La politique étrangère est par essence celle qui se charge de cette quête pour chaque nation indépendante.

 Cette quête de la sécurité nationale consiste dans la gestion ou l’examen chaque jour de l’impact du système international sur la souveraineté des Etats. En effet, le destin de chaque nation indépendante ou de chaque indépendance nationale, oblige celle-ci à se protéger elle-même contre l’éventualité des attaques externes (agressions visibles et invisibles) faute d’autorité suprême internationale à même d’accorder protection aux Etats comme c’est le cas pour des individus à l’interne par le gouvernement. L’anarchie internationale du système des nations  place tous les Etats souverains devant la réalité d’un monde conflictuel, non pacifié et insuffisamment normé. La politique étrangère dans ce cas devient une politique de sécurité. Autant il y a d’Etats au monde, autant on a des politiques étrangères parce qu’en théorie, le destin de chaque Etat ne reproduit pas celui des autres, le problème de la sécurité nationale et des politiques à cet effet reposant sur des fondements variés.

  Ces détails nous importent parce qu’il nous faut savoir que les politiques étrangères des Etats ainsi que les politiques de sécurité s’originent dans les caractéristiques du système international. Faut-il à ce propos rappeler que c’est du système international que sont nées nos indépendances africaines, par exemple ? Les politiques de sécurité des Etats varient suivant les caractéristiques spécifiques des systèmes internationaux de la naissance ou du développement de l’indépendance nationale. En tant qu’une politique de sécurité, la politique étrangère doit s’efforcer de refléter ou de traduire le caractère du système international qui la détermine et aussi la géographie des positions particulières que chaque Etat y occupe. Car, pour citer encore Michael Mandelbaum, au regard du caractère anarchique du système international (dépourvu d’une autorité centrale) les politiques de sécurité alternent l’approche dite du Self-help, inspirée de la logique de l’équilibre des forces et celle de la sécurité collective qui obéit à la logique de la supériorité des forces au profit du droit international, toutes les deux fondant les relations internationales sur le dilemme de sécurité. Il faut par ailleurs ajouter que considérée à partir de la structure globale du système international, la politique internationale obéit à la logique de la distribution des cartes ou du pouvoir, à la base des jeux de rivalité autour des tendances à la suprématie des uns ou de la tendance à l’ordre international des autres. Le destin des nations dépend alors de l’économie de la relation de puissance, parce que « no state is strong simply in the abstract ».

  C’est par rapport avant tout aux menaces et défis du système international que se détermine toute politique de sécurité et par conséquent toute politique étrangère. Ainsi, des Etats qui ont les mêmes positions sur la scène internationale mais qui se différencient quant aux ordres internes, auront tendance à poursuivre de mêmes politiques de sécurité tandis que les Etats semblables en termes de politiques internes mais différents dans leurs relations sur l’échiquier international, auront des politiques de sécurité différentes. Cette relation entre la politique étrangère des Etats et leurs politiques de sécurité a donné lieu au sein de l’Administration américaine, à l’institution du Conseil national de Sécurité, dirigé par un Conseiller spécial de sécurité qui fonctionne en réalité comme l’Assistant du Président des Etats-Unis dans les questions relevant de la politique internationale ; et c’est en son sein que le Président décide de la politique nationale.

  Ce qui précède avait pour but finalement de nous aider à comprendre que le destin de la nation congolaise depuis sa création comme Etat indépendant et depuis son accession à l’indépendance nationale reste subordonné à l’évolution de la géopolitique mondiale sans que malheureusement notre politique étrangère s’en inspire. Le contexte international qui a coïncidé avec la décolonisation du Congo dans les années 1960 était celui de la guerre froide ou du conflit et de la rivalité idéologique Est-Ouest qui aura fortement déterminé l’issue générale de la crise  de l’indépendance dont les enjeux étaient plutôt mondiaux que régionaux ou internes. Les guerre d’agressions (trois en cinquante ans) auxquelles s’ajouteraient des agressions douces, des agressions économiques et culturelles, qu’elles s’expriment à travers des convoitises étrangères à la base des ingérences du même genre montrent combien l’impact du système  international ou des systèmes internationaux et désormais régionaux est lourd des conséquences, et qu’il aurait dû obliger notre système de gouvernement de l’intégrer dans sa cohérence stratégique ainsi que dans sa culture managériale. La politique nationale s’autodéterminerait alors à partir des menaces, des défis et des contraintes externes.

  Notre thèse à ce propos s’énonce comme suit en quête pourtant d’un nouveau dynamisme et de nouvelles perspectives, la République Démocratique du Congo ne paraît pas se positionner par rapport au présent du monde (le temps mondial), parce que, quoique fortement intégrée dans le système mondial par les convoitises étrangères de ses immenses ressources naturelles et par sa position géostratégique régionale,  la République Démocratique du Congo ne vivrait pas au rythme du monde ; qu’elle n’évoluerait pas avec le monde mais qu’au contraire le monde en évolution constante l’aura beaucoup transformée au point de l’en détourner de sa vocation traditionnelle de nation indépendante, nation pivot de l’équilibre sécuritaire régional.

  En guise d’hypothèse, nous suggérons que gouverner la République Démocratique du Congo aujourd’hui devrait consister à répondre à la question de savoir comment introduire l’espace République Démocratique du Congo dans la civilisation démocratique du monde global ? Comment obtenir de positionner la République Démocratique du Congo dans le présent du monde contemporain et engager son avenir dans le devenir de l’espèce humaine? La République Démocratique du Congo aurait aujourd’hui le devoir d’aborder sa nouvelle marche de l’histoire pour les cinquante prochaines années avec le devoir de se constituer des atouts psychologiques de volonté d’indépendance nationale en se donnant des capacités à utiliser celle-ci comme un atout dans la compétition des nations. Il s’agirait de reconstruire autrement l’indépendance nationale comme une condition d’insertion volontariste au système international, les relations internationales ou extérieures elles-mêmes devenant dans ce cas le meilleur instrument du développement institutionnel de l’Etat. La capacité de conquérir le monde par une politique extérieure ambitionnant soit un rôle ou un rang en rapport avec sa position géographique et son potentiel géopolitique devrait constituer les axes et les atouts de la nouvelle gouvernance républicaine.

 Pour ce faire, il nous faut à présent restituer la République Démocratique du Congo dans le système international de son accession à l’indépendance et dans le système international actuel de sa reconstruction nationale pour indiquer les perspectives d’un nouveau dynamisme et d’un nouvel envol.

3. La République Démocratique du Congo dans le monde de la guerre-froide et dans le monde global, caractéristiques de sa politique étrangère

  La décolonisation du Congo et de toute l’Afrique aura été la conséquence des mutations intervenues dans le système international mondial des années 1945. Le système international centré sur l’Europe coloniale venait de s’éffondrer suite à l’avènement de nouvelles puissances mondiales, les Etats-Unis d’Amérique et l’Union des Républiques Socialistes et Soviétiques qui transforment le système international européen de structure multipolaire hérité du Congrès de Vienne de 1815 en un nouveau système international de superpuissances nucléaires, système bâti sur la division de l’Europe et du monde en deux blocs idéologiques et militaires engagées dans la guerre froide, c’est-à-dire dans les jeux des rivalités idéologiques et stratégiques sur l’ensemble de la planète. Cette bipolarisation du jeu international réduisait à néant les prétentions à l’indépendance des alliés des uns et des autres. Ceux des Etats qui avaient conscience de demeurer indépendants se tenaient à l’écart de cette structure mondiale bipolarisée. Le non-alignement idéologique et stratégique fut inventé et l’Afrique indépendante par l’Organisation de l’Unité Africaine y adhéra. Mais l’Afrique non-alignée eut à batailler entre le désir des nouvelles puissances mondiales anti-coloniales d’intégrer les nouveaux Etats issus de la colonisation dans le nouveau système international institutionnalisé à travers l’Organisation des Nations Unies et la détermination des anciennes métropoles coloniales de reconvertir le colonialisme en néo-colonialisme, rendant ainsi creux le non-alignement africain.

  Le monde de la guerre froide ne sera pas pour la République Démocratique du Congo un monde favorable parce qu’il s’avérera être l’occasion de la perversion du sens historique de l’indépendance congolaise.

  Le nouveau Congo de l’indépendance issue du mouvement mondial de l’émancipation politique renouera avec l’histoire et le sort de l’Etat Indépendant du Congo (EIC), Etat Léopoldien coquille vide en termes d’indépendance et de souveraineté. Ainsi qu’on peut le lire dans World Politics since 1945 de Peter CALVOCORESSI () l’indépendance du Congo Belge a produit non seulement un chaos interne et une guerre civile mais aussi une des principales crises internationales de la période post deuxième guerre mondiale dans laquelle les grandes puissances furent amenés à s’affronter ; pendant que les Etats africains se divisaient entre eux et que la jeune et nouvelle organisation mondiale (l’ONU) était appelé à jouer des rôles à la fois attendus et inattendus qui l’exposèrent aux attaques ou aux critiques de quelques-uns de ses principaux membres et dans lesquels son Secrétaire Général fut tué tandis que l’existence même de l’organisation internationale était sérieusement remise en question. Comme lors de la Conférence Internationale de Berlin en 1885 consacrée aux problèmes de l’équilibre européen, le destin du Congo ne sera pas à l’autodétermination mais plutôt à l’hétérodétermination et, le jeune et nouvel Etat africain devint un théâtre d’affrontement des intérêts de grandes puissances mondiales qui se disputaient le contrôle de son espace géopolitique et aussi géologique. Le Congo devenu enjeu des grandes puissances facilita la pénétration en Afrique subsaharienne de la guerre froide. Le nouvel Etat congolais entrait dans la tourmente et l’Est et l’Ouest s’affrontèrent à travers l’intervention militaire aéroportée des troupes de l’OTAN contre le régime populaire et marxiste et maoïste de Stanleyville. Ernesto Guevara le Che gagna le maquis de Fizi Baraka.

 La débâcle de la décolonisation belge qui portera ombrage à l’image de marque du Royaume dans ses relations internationales, à l’ONU et à l’OTAN conduira la diplomatie belge à en faire un agenda important pendant que sur place au Congo, l’ONU tendait à remplir le vide institutionnel et diplomatique créé par le départ des belges. A Kinshasa et à Kisangani personne ne savait comment il fallait réagir de façon appropriée et participé à la gestion de la crise congolaise devenue internationale.

 En effet, Paul-Henri Spaak, rapporte dans ses mémoires (1969, fayard) que « pour son pays, 1960 avait été une mauvaise année. Le gouvernement  présidé par M. Eyskens avait donné l’indépendance au Congo. Cette opération dont on attendait tant de bien se soldait par des difficultés humiliantes dont les répercussions internationales étaient sérieuses » et que lorsque les Nations-Unies furent saisies de la question congolaise, les soldats belges ayant été envoyés au Congo pour protéger la vie de leurs compatriotes (sic) et que les accusations les plus violentes et les plus injustifiées furent dirigées contre la Belgique, aucun de ses alliés ne se leva pour le défendre. Les plus amicaux se turent. Ce silence était le témoignage de leur embarras. Les Etats-Unis, poursuit-il, prirent position contre nous… Paul Henri Spaak affirme que dans son rôle de paix au Congo, le Secrétaire Général des Nations Unies recherchait non seulement la gloire de son organisation mais qu’il entendait à travers l’aide au rétablissement de l’ordre, il désirait jouer le premier rôle dans l’administration du nouvel Etat… Les conceptions du Secrétaire Général de l’ONU écrit encore Spaak le conduisirent à se montrer antibelge. Il se croyait aussi anticolonialiste. Il émit la prétention inadmissible de voir l’aide technique importante que la Belgique continuait à apporter au Congo passer tout entière par son organisation … (pp. 241 – 244) … Toutefois, pour s’en sortir, la Belgique fut contrainte de s’accommoder à la politique onusienne et se donna comme premier objectif de faire comprendre sa politique aux membres de l’alliance atlantique et essayer ainsi d’obtenir la fin de l’isolement dans lequel la Belgique se trouvait depuis juillet 1960, la Belgique avoua à cet effet que le règlement des affaires congolaises dépassait les possibilités de la seule Belgique, qui ne pouvait agir efficacement qu’à condition d’être comprise et aidée par ses alliés… et qu’elle affirmait sa volonté de coopérer avec l’ONU, quand bien même elle en voulait à son Secrétaire Général et à certains membres de son entourage.

 Alors que la Belgique se démenait comme le diable dans un bénitier, la diplomatie congolaise s’illustrait par des incohérences et des disputes de représentation entre le Représentant du gouvernement Lumumba et celui du gouvernement Iléo, bref par une carence manifeste de politique étrangère. Et même lorsque l’Afrique se saisit de la question et mit en place une politique d’Organisation de l’Unité Africaine, la chose se fit sans le concours des congolais qui eux préféraient malencontreusement s’en remettre au contexte de la guerre froide d’un monde divisé en blocs idéologiques. Les acteurs congolais au mépris de l’indépendance et du mouvement du non-alignement, plus tard, choisirent les uns l’Est, les autres l’Ouest. Ce qui fut de l’Organisation de l’Unité Africaine un système faible de règlement des conflits. Et comme on doit l’avoir remarqué, les acteurs politiques congolais confrontés à un environnement externe à la fois difficile et hostile souffrirent d’un déficit grave de culture diplomatique et ne furent pas en mesure de définir des politiques de sécurité appropriées et adéquates. Cet handicap institutionnel de jeunesse serait devenu congénital avec le temps, la diplomatie congolaise ne parvenant pas à intégrer dans sa rationalité l’impact du système international sur la souveraineté de l’Etat.

  L’épisode diplomatique de la deuxième république mobutienne de l’alignement à l’Ouest dans une Afrique acquise au non-alignement et au progressisme apparut comme contreproductif. Son inféodation à la politique internationale des Etats-Unis d’Amérique desservit sa revendication ou sa quête de l’indépendance économique qui manquait de soutiens diplomatiques dans une Afrique centrale sous contrôle du néo-colonialisme français. Même lorsque pour lutter contre la toute puissante Société Générale des Minerais (la SGM) à la suite des nationalisations des compagnies minières, la deuxième République se réconciliât avec l’Afrique, l’indépendance économique ne revêtit pas un volet diplomatique d’un agenda régional ou continental. L’on perdît de vue que la décolonisation économique devait être aussi une entreprise collective régionale.

 D’autres expériences de coalitions diplomatiques ultérieures jusqu’à celle d’avec les pays voisins pour le renversement du Maréchal Mobutu montrèrent que la tradition congolaise sera respectée, à savoir l’impossible capitalisation du contexte international favorable à l’économie politique de la coalition. Ainsi le triomphe par exemple de la lutte de l’AFDL grâce à un rôle éminent des médiaux internationaux se fit oublieux de la caractéristique post-guerre froide du nouveau contexte international de la conditionnalité démocratique et du respect des droits de l’homme en laissant pourrir la situation créée par les conséquences de la lutte de libération en matière des droits de l’homme et de droit international humanitaire à l’Est de la République.

 Aujourd’hui encore dans un nouveau contexte du monde global où les Entreprises multinationales et la Société Civile mondiale et démocratique ont rejoint les Etats-Nations Souverains dans la formulation et la conquête des politiques étrangères, la République Démocratique du Congo ne réussit pas à intégrer cette nouvelle structure de nouvelles relations internationales dans sa diplomatie. La diplomatie congolaise ignore tout du patriotisme économique et ne sait pas comment réagir à de nouveaux types d’agression à travers des guerres de pillage des ressources naturelles et le recours aux investissements directs étrangers ne l’amène pas à s’inspirer de la logique anglaise de wembledonnisation. L’admission à l’initiative Pays Pauvres Très Endettés s’est fait sur fonds de crise avec une Entreprise multinationale canadienne, et avant cela, les Contrats miniers avec la Chine ont entraîné une tension dans le partenariat de la République Démocratique du Congo avec les Institutions financières internationales. La mondialisation économique qui procède désormais à la redistribution des cartes avec l’émergence de nouvelles puissances mondiales, appelées « nations émergentes » rencontre la République Démocratique du Congo empêtrée dans l’économie de pauvreté et de l’endettement. Ce qui logiquement spécialiste la République Démocratique du Congo dans la marginalisation et l’exclusion de l’économie mondiale. La coopération internationale dans pareilles conditions devient la voie royale de l’inféodation de la diplomatie nationale. Les entreprises et la Société Civile en République Démocratique du Congo n’accèdent pas au statut d’agents de politique étrangère. Il n’existe pas une communauté nationale des affaires étrangères.
 Hier comme aujourd’hui les Congolais ne parviennent pas à développer un réel reflexe diplomatique et ne comprennent pas que la diplomatie a été instituée avant tout pour aider à pénétrer l’esprit d’autres peuples. Les Congolais n’utilisent pas les rapports avec les autres nations pour se protéger des nuisances éventuelles et que la recommandation au développement des relations amicales tout comme l’interdiction du recours à l’usage de la force, ou encore l’exhortation à l’égalité souveraine, à la non-ingérence dans les affaires internes des Etats ainsi qu’au règlement négocié ou pacifique des différents l’auront été parce que le système international est en réalité tout différent du droit international qui le crée et l’organise. Et qu’en conséquence les politiques étrangères, les comportements des Etats ne se construisent pas à partir des normes de droit international mais plutôt essentiellement à partir de la réalité politique de la scène internationale, à partir de la divergence des intérêts, de la perception des menaces, des périls et des défis extérieurs à la paix et à la sécurité…

 Ce réflexe diplomatique pour servir un dessein de sécurité nationale aurait dû obliger le gouvernement à se lancer à la conquête du monde extérieur par une action extérieure globale à la réalisation de laquelle participeraient toutes les administrations ministérielles. Comprendre et pénétrer le monde extérieur soulève avant tout un problème de vision ou de perception du monde dans laquelle la culture ou la langue occupe une place importante, preuve de la conscience d’une menace, d’un danger ou d’un péril qui oblige à dévoiler le mystère parce qu’il s’agit de se mettre en confiance. Nos neuf frontières terrestres nous placent face à trois univers culturels lusophone (Angola, Brésil par l’Atlantique), l’univers espagnol (Guinée Equatoriale) et anglophone (Ouganda, Tanzanie, Rwanda…). Notre sécurité à cet égard nous oblige à organiser notre diplomatie, nos relations économiques internationales et nos stratégies de défense par le devoir de maîtriser cette première ceinture de notre sécurité régionale. Le développement des relations et des activités dans cet espace ainsi identifié nous oblige à connaître les cultures et les sociétés de ce terroir et de nous y investir, d’y implanter les bases de notre survie et de fonder la force de notre rayonnement extérieur à partir de ces frontières internationales. Il est regrettable de constater par exemple qu’aux ministères de politique étrangère et de la coopération internationale l’organisation administrative ne s’en inspira pas.
  Maîtriser nos relations extérieures avec l’Angola par exemple suppose que nos administrations travaillent sur l’Angola et sur tout ce qui dans le monde nous permettrait de cerner la réalité angolaise. Cela suppose que nos relations avec le Portugal et le Brésil par exemple soient excellentes. De la sorte nous pourrions nous pénétrer de l’esprit angolais.

 Les difficultés des relations apaisées et équilibrées que nous avons eue dès la proclamation de l’indépendance et qui avaient amené l’ONU et son Secrétaire Général à se préoccuper de notre destin auraient dû nous orienter à construire notre action extérieure et notre diplomatie à porter  des Organisations internationales en lieu et place des préférences bilatérales allumeuses des ambitions rivales. Les problèmes rencontrés par la diplomatie de la deuxième République qui firent que finalement l’activisme et l’interventionnisme externes zaïrois ne produisirent que des opérations de communication externe du Maréchal Mobutu découlaient du fait que l’action diplomatique n’était pas au service d’une vision du monde ou d’une valeur inspiratrice.

  L’absence d’un tel réflexe est facilement perceptible dans l’éparpillement du facteur politique étrangère à travers des ministères concurrents. On aurait dû savoir par exemple que la France de qui nous avons copié notre structure ministérielle actuelle avait pour des raisons d’efficacité diplomatique réuni en un seul département ministériel toutes les activités de l’Etat qui relevaient jadis de relations extérieures, de la coopération et de la francophonie ; le foreign office en Angleterre réunit dans les affaires étrangères la coopération, le commerce extérieur et les droits de l’homme. L’administration américaine ignore une telle structure, les tâches de la coopération ayant été confiées à une agence gouvernementale USAID.

4. Les voies de l’avenir

 La Construction d’un nouveau Congo post cinquantenaire passe par la construction de notre identité géopolitique ou encore de notre vocation à la puissance régionale ou internationale au double sens du Hard et du Soft Power. Une option de puissance douce nous oblige à concentrer nos efforts diplomatiques au sein du système institutionnel et à agir à travers les organisations internationales parce que celles-ci servent à cela. Ce qui suppose que l’on s’y investisse. Par contre, une option du hard power résulterait du devoir d’achever notre croissance institutionnelle comme pouvoir d’Etat. Toutes ces options demandent pour être levées d’avoir une parfaite connaissance du système international aux jeux duquel on voudrait participer et d’en épouser les logiques.

  Notre ambition dans ce propos n’était pas de prescrire une ligne d’action préférentielle d’alignement derrière les puissances du monde mais plutôt d’une ligne de conduite inspirée ou dictée par la structure du système des relations internationales qui oblige notre diplomatie à se charger de gérer au quotidien notre vocation de nation indépendante, soit de nation libre dans le concert des nations.

 Ainsi, maîtriser nos relations extérieures consiste-t-il à accroître les capacités d’intervention extérieure et de pénétration culturelle et économique des autres nations en commençant par investir notre environnement immédiat et régional. C’est travailler à convertir les convoitises étrangères en opportunités d’affaires et d’entreprendre de réduire les ingérences étrangères en bouchant les issues par lesquelles elles nous arrivent. Accroître l’autorité administrative de l’Etat sur l’ensemble du territoire nationale et en assurer l’intégrité constitueraient la première étape d’un tel processus. L’effort à faire serait celui de construire nos frontières internationales qui doivent être perçues désormais comme des espaces de vie nationale, de segments réels de la puissance nationale, des lieux géographiques d’interactions de tous genres. Les frontières congolaises sont malheureusement restées de simples tracés impuissants et incapables d’articuler la nation congolaise aux autres nations. Leur porosité scandaleuse dessert toute ambition d’indépendance et de souveraineté et les érige en handicap géopolitique ou simplement diplomatico-stratégique.

 

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