La famille Lumumba n’a jamais porté plainte

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Depuis que Le Phare a démarré la publication des « pages » de l’histoire en rapport avec l’assassinat de Patrice Emery Lumumba et ses compagnons d’infortune, Maurice Mpolo et Joseph Okito, en janvier 1961, plusieurs langues ont recommencé à se délier. Dans le lot des réactions enregistrées jusque-là, la Rédaction du quotidien de l’avenue Lukusa compte, depuis hier, celle de la famille Lumumba, que lui a fait parvenir un des fils du défunt héros national, François Lumumba, une figure bien connue du microcosme politique national.

            Il s’avère, à l’analyse du document publié ci-contre, que la succession Lumumba ignore l’existence d’une quelque plainte émanant de sa part au niveau de la justice congolaise. La première question qui vient à l’esprit, à la lumière d’une telle information, est celle de savoir qui a saisi, au nom de la famille Lumumba, la Cour d’Appel de Kinshasa/Gombe et le Tribunal de Grande Instance de Matete. Cette question est d’autant pertinente que l’assassinat de Lumumba, Mpolo et Okito est frappé juridiquement de prescription depuis une vingtaine d’années. S’il est assimilé à un « crime contre l’humanité », comme cela se raconte dans certains cercles politiques, il faut que les magistrats en charge du dossier arrivent à le démontrer à la lumière du droit international.

            Si tel n’est pas le cas, il y a lieu de s’interroger sur l’identité de l’usurpateur qui a exhumé, à l’insu de la famille Lumumba, un dossier judiciaire dont la majorité de planificateurs, d’exécutants et de témoins ont déjà emporté leurs secrets dans leurs tombes. L’opinion nationale aimerait bien connaître les motivations de l’usurpateur qui est passé outre le visa de la veuve et des orphelins de Lumumba.

            Car, comme ils le rappellent dans leur correspondance au journal Le Phare, les « Lumumba » ne sont plus dans la logique de la chasse aux sorcières, des règlements des comptes, mais plutôt dans la droite ligne de la philosophie du défunt, fondée sur la réconciliation nationale, l’unité nationale, la construction d’un nouveau Congo, la renaissance de l’Afrique, etc. Homme de paix et de dialogue, Lumumba a laissé à tous un héritage politique impérissable, celui de l’unitarisme.

            Pour la famille Lumumba, le sang versé par ce dernier sur l’autel des querelles politiciennes  en janvier 1961 ne devrait pas donner lieu, 52 ans après sa disparition, à un nouveau feuilleton de division entre Congolais. D’où, elle refuse de prêter le flanc à une quelconque démarche visant à provoquer une nouvelle fracture au sein de la communauté nationale. « Si je meurs, tant pis, le Congo a besoin des martyrs », avait-il lâché peu avant son arrestation au niveau de la rivière Sankuru, à un jet de pierres de la terre de ses ancêtres, là où ses geôliers auraient été incapables de le rattraper.

                        La Rédaction

COMMUNIQUE DE PRESSE DE LA FAMILLE LUMUMBA

Concernant : L’existence d’une citation directe sur l’Assassinat de Patrice Emery Lumumba, premier Premier Ministre et Chef de l’Exécutif de la République Démocratique du Congo

 

       Au moment où notre pays fait face à des défis majeurs qui menacent son intégrité territoriale et sa souveraineté nationale, nous apprenons qu’une action judiciaire sous RP 648 aurait été initiée au nom de la Famille Lumumba à la Cour d’Appel de Kinshasa-Gombe, par des avocats mandatés à cet effet, par la Famille Lumumba.

 

       A ce sujet, nous voudrions porter à la connaissance du peuple congolais qu’à ce jour, aucune démarche en ce sens n’a été entamée.

 

       Pour la Famille, tout en ne renonçant pas à nos droits, l’heure est plutôt à la mobilisation, afin de chercher des voies et moyens pour consolider l’unité nationale et la fraternité, la souveraineté politique et économique, en vue de la réhabilitation de l’Etat dans ses prérogatives régaliennes ; – ce qui exige un climat de sérénité.

 

Fait à Kinshasa, le 17/07/2013

Pour la Famille Lumumba,

François Lumumba

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Rubrique : Au cœur du débat

Du Chef d’antenne de la CIA à la CNS : assassinat de Lumumba, Mpolo et Okito

         Larry Devlin, chef de la section C.I.A. au Congo, en 1959, est l’un des témoins clé de la fin de la colonisation et des machinations internationales qui l’ont entourée. Dans un ouvrage exceptionnel intitulé : « Chief of Station, Congo », il dévoile les coulisses de la guerre froide sur le territoire du jeune Etat ; guerre qui a mis aux prises la C.I.A., le KGB et l’O.N.U. Par sa plume, on apprend l’étendue et les soutiens dont bénéficiait le complot monté contre le Premier ministre Lumumba le lendemain même de la proclamation de l’Indépendance. Et il donne des détails sur les diverses initiatives mises en chantier pour l’abattre en vue de placer au Pouvoir des hommes à la solde de l’Occident.      

         Larry Devlin ne se contente donc pas de suivre les événements, il est constamment sur le terrain de l’action où, après le limogeage de Lumumba du poste de Premier ministre par Joseph Kasa-Vubu, grâce au double contreseing de Justin Marie BOMBOKO et Albert DELVAUX, il va s’attacher à amplifier l’animosité de ceux-ci à l’égard de Lumumba, en leur faisant croire que le Premier ministre préparait leur assassinat. C’est le même Devlin, avec l’ambassadeur TIMBERLAKE qu’on va retrouver la nuit, toquant à la porte d’Ileo pour lui demander de former le nouveau gouvernement la nuit même. Tout cela dans l’objectif de gagner la course de vitesse engagée avec Moscou et qui devait se terminer avant le passage de Nikita Kroutchev à l’Assemblée générale des Nations Unies, au mois de septembre 1960. La neutralisation de Lumumba dans les délais prévus par la C.I.A. et l’interruption de sa fuite désespérée vers Stanleyville ont changé radicalement le destin du Congo.

         L’ouvrage de Larry Devlin a l’avantage d’être précis en ce qui  concerne l’implication des politiciens congolais. Il donne des noms, cite des dates et définit les rôles des uns et des autres. En attendant d’y revenir avec des extraits significatifs, Le Phare – qui milite pour la fin de la falsification de l’Histoire nationale – publie aujourd’hui à l’intention de ses nombreux lecteurs le « Rapport de la Commission des Assassinats de la Conférence Nationale Souveraine (C.N.S.) » concernant la mort de Lumumba, Mpolo et Okito.                                                                        LP

Le 6 septembre 1960, un document dont il a été difficile à votre Commission d’établir l’authenticité fait état d’un ordre donné par le nouveau Premier Ministre Joseph Iléo, ex-Président du Sénat, d’arrêter monsieur Patrice Emery Lumumba. Toutefois, monsieur Joseph Matuba, adjoint de Victor Nendaka confirme cette allégation contre monsieur Joseph Iléo.

            D’après monsieur Thomas Kanza, alors ministre-délégué aux Nations Unies, c’est à cette date que messieurs Justin Marie Bomboko et Albert Delvaux iront apposer leur contreseing chez le Chef de l’Etat après une réunion du Conseil où tous les ministres ont renouvelé leur soutien au Premier Ministre Lumumba. Ce qui expliquera que le 7 septembre, la Chambre des Députés renouvèlera sa confiance au Premier Ministre révoqué et recommandera la réconciliation entre les deux autorités.

            Le 8 septembre, le Sénat en l’absence de son Président, élit monsieur Joseph Okito, Président par 41 voix contre 2 et 6 abstentions et lui refait sa confiance.

            Le 13 septembre, les deux Chambres réunies accordent les pleins pouvoirs au Premier Ministre par 88 voix contre 25 et 3 abstentions. Ce sera la dernière séance du parlement jusqu’à l’assassinat de Lumumba, Mpolo et Okito.

            Interrogés par votre Commission à ce sujet, messieurs Joseph Iléo, ancien Premier Ministre, Marcel Lihau, Commissaire Général à la Justice et Victor Nendaka, ancien Administrateur Général de la Sûreté Nationale, reconnurent dans leur déposition que cette révocation de Lumumba était illégale contrairement à leurs avis d’il y a 32 ans. De manière particulière, monsieur Iléo réfutera l’allégation l’impliquant à l’arrestation de Patrice au nom du principe de légalité de l’acte qu’il aurait posé. Le gouvernement n’avait même pas fonctionné, ni obtenu la confiance des chambres.

            Arrêté au camp Léopold (Kokolo) puis libéré le 12 septembre, Lumumba est depuis lors mis en résidence surveillée sur l’ordre du colonel Mobutu. Il bénéficiera dès l’instant de la protection des troupes des Nations Unies. D’après l’auteur de 50 derniers jour de Lumumba, monsieur Albert Ndele, Vice-Président du Collège des Commissaires Généraux, aurait ordonné que les militaires congolais qui forment un deuxième cordon autour de sa résidence, et à tout moment l’arrêtent.

            C’est également à cette date qu’il conviendra d’évoquer à la suite du témoignage du colonel Puati un grave incident au Camp Léopold (Kokolo) entre le colonel Mobutu, Chef d’Etat-Major Général et le Lieutenant-Général Mpolo, ancien Commandant en chef de l’ANC et Ministre de la Jeunesse et des Sports parti à la rescousse du Premier Ministre.

            Il sera arrêté et déféré à la prison de Luzumu. Empoisonné, il aura la vie sauve grâce aux prisonniers qui lui administrèrent un antidote indigène. Monsieur Antoine Gizenga qui rapporte ce fait quittera cette prison ensemble avec lui. On les fera embarquer à bord d’une même voiture jusqu’à l’aéroport de N’Djili où un avion les attendait pour les amener à Bakwanga ou au Kananga. Ils seront relâchés plus tard grâce à l’intervention d’un responsable marocain de l’Onuc.

            Alors qu’en matinée du 14 septembre 1960, Monsieur Albert Delvaux, Ministre du Travail venait d’être nommé secrétaire d’Etat à la Défense et que sous le contreseing de monsieur Joseph Iléo, le Président Kasa-Vubu ajournera les chambres pour un mois, le colonel Mobutu annonce à la radio la neutralisation du Président Kasa-Vubu, du Premier Ministre Lumumba et de deux Chambres jusqu’au 31 décembre 1960. Il mit en place, le 20 septembre, le collège des Commissaires Généraux, présidé par messieurs Bomboko et Albert Ndele.

b) Dénouement. Départ pour Stanleyville

            Alors que pour le Président Kamitatu, le 24 novembre 1960 un plan d’exode était établi par quelques fidèles réunis chez lui avec le concours de l’Ambassadeur de Guinée, pour monsieur Mungul Diaka, alors Chef de Cabinet du Ministre de la Défense, le départ n’était préparé que par Lumumba et lui-même sans aucune ingérence extérieure. Toutefois, c’est monsieur Kamitatu qui a fourni la deuxième voiture de marque Peugeot bleue neuve.

            Dans la nuit du 27 novembre 1960, avant de quitter Léopoldville, le Premier Ministre et Monsieur Mungul se rendirent d’abord chez l’Ambassadeur de Guinée qui les accompagnera jusqu’à Dumi après avoir récupéré Pauline, son épouse, et Roland, son fils.

            Arrivés à 5 heures du matin du 28 au bord de la rivière Kwango qu’ils traversent tous à 11 heures, ses éclaireurs dont Mungul, seront objet d’arrestation par des militaires pro- Lumumba très méfiants envers des inconnus. Revenant sur les lieux après avoir perdu beaucoup de temps à Kalonda, le Premier Ministre obtiendra leur libération. Ils atteignirent Kenge le 28 dans l’après-midi pour arriver à Masi vers 19 heures et Bulungu, fief politique de Mungul, le mardi 29 au matin.

            Pendant ce temps, à Ilebo, le départ du Premier Ministre n’est pas passé inaperçu. Le soir même, monsieur Victor Nendaka en a été informé par ses indicateurs. Aussi, d’après le journal «Pourquoi pas ?», ce même 28 novembre, au moment où les fugitifs étaient en train de traverser le Kwango, une rencontre est organisée à Brazzaville entre les autorités de Léo (Kasa-Vubu, Adoula, Iléo, Nendaka, Mobutu, Bomboko), du Katanga (Tshombe et Kimba) et du Sud-Kasaï (Kalonji) à l’hôtel du Beach « pour comploter ensemble et discuter du sort de Lumumba qui, coïncidence, est déjà loin de sa résidence en ce moment précis.

            De retour de Brazzaville, le colonel Mobutu annoncera au Conseil du Collège que Lumumba n’a pas atteint la ville de Kikwit mais que toutes les dispositions ont été prises pour son arrestation.

            Monsieur Joseph Iléo, entendu par votre Commission soulignera à plusieurs reprises dans sa déposition et avec force avoir capté un communiqué à la radio par lequel le colonel Mobutu annonçait que « Lumumba est en fuite et qu’il fallait le rechercher, le capturer et l’amener vif ou mort à Léopoldville ».

            Mais pour ce qui est de sa présence à Brazzaville, il reconnaîtra qu’il y avait été une fois avec Tshombe pour une réunion de réconciliation.

            Pour Mungul, le Premier Ministre se sentit à l’aide après le traversée de Kwango et ce jusqu’à Port-Francqui (Ilebo) où il échappa à une arrestation. Ce qui explique la succession des harangues qu’il tenait le long du parcours. A Bulungu d’abord (Lusanga), informer Léo par phonie de la présence de Lumumba dans la région. Ensuite à Mangai, le 30 novembre et enfin à Port-Francqui où le convoi rencontre messieurs Pierre Mulele, ministre de l’Education, Yumbu et Lubuma Valentin…

            Pour monsieur Lubuma, entendu par votre Commission, son groupe venait par Kikwit pour regagner l’autre rive du Kasaï. Le 1er décembre. Tous, avec le convoi du Premier Ministre, ils seront invités au petit déjeuner par l’Administrateur du Territoire à l’Hôtel Palmier. Sur le bas, monsieur Lumumba dira à ses compagnons contemplant la nature ceci : «tout ça, c’est à nous. Nous devons nous laisser corrompre avec notre propre argent et on nous fait croire qu’il s’agit d’un cadeau ? Si je savais qu’on était encore à ce niveau des macaques, je ne m’offrirai pas. Voilà que c’est depuis hier que je n‘ai pas encore mangé ».

            Pour Lubuma et Mungul, il y a eu tentative d’arrestation du Premier Ministre par les soldats congolais mais heureusement ceux de l’Onu, de nationalité ghanéenne, le feront escorter en dehors de la ville vers Mweka, fief politique de l’honorable Mathias Kemishanga, député MNC/L. Pendant que ses compagnons se reposaient, le Premier Ministre se rendit au stade de Mweka pour un meeting. Entretemps, ils recevront un message de la part du Président provincial du Kasaï, monsieur Barthélemy Mukenge, leur demandant de ne pas se diriger vers Luluabourg étant donné que la situation militaire n’était pas favorable.

            Vers 16 heures 30’, ils apprendront que les militaires de Port-Francsont en route pour Mweka. C’est alors qu’ils changèrent de stratégie et prirent la route de Lodi sur la rivière Sankuru. Vers 23 heures, ils atteignent le Sankuru. Les passeurs du bac dorment. Cris et appels de klaxons ne peuvent les réveiller. Kemisanga, Lubuma, Mulele et Lumumba, traversent en pirogue pour réveiller les passeurs. En attendant le retour du bac, le Premier Ministre harangue les villageois accourus à sa rencontre, c’est à Bolongo.

c) Arrestation de Lumumba, Mpolo et Okito et retour à Léopoldville

            Pendant ce temps, les commandos du Lieutenant Yowane à leur poursuite arrivent au lieu de passage sur le Sankuru ; ils sont plus ou moins cinq. Ils disent aux gens du bac qui viennent d’accoster qu’ils sont dépêchés pour offrir escorte à Lumumba. Trois d’entre eux traversent sans véhicule. A 3 heures du matin du 2 décembre, au retour du bac presque vide, ils remarquent la présence des militaires venant de Port-Francqui. Le Premier Ministre ordonne à ses amis de s’échapper et tentera de convaincre pendant une heure de palabre les militaires. Mais en vain. Il sera arrêté par le Lieutenant Yowane et conduit à Mweka puis à Port-Francqui. Parmi ses dernières paroles, monsieur Lubuma rapporte celle-ci « … il n’est pas juste que vous m’arrêtiez, moi qui vous ai donné le commandement de l’armée. Si ce sol buvait mon sang, ce serait votre propre destruction ».

            Patrice sera seul avec sa famille dans la voiture escortée des jeeps et camions militaires jusqu’à Mweka qu’ils atteindront vers 6 heures du matin. Profitant d’un moment d’inattention des soldats congolais, le Premier Ministre ordonne à son chauffeur de foncer vers le camp de l’Onu tenu par les militaires ghanéens. Mais l’officier de garde, un anglais, lui refusa le passage faute d’instruction. Le lieutenant Yowane le récupère. Il est frappé à coups de crosse et conduit à Ilebo où l’attendait le commandant Gilbert Pongo avec un autre avion.

            Le vendredi 2 décembre, vers 17 heures, le capitaine Pongo triomphant, ramène ses prisonniers à Léopoldville où l’attendaient, d’après le témoignage du lieutenant Kamata Kayi, adjoint de Pongo venu accueillir son chef, reçu par votre Commission, tous les Commissaires Généraux. Mains ligotées derrière le dos, en chemisette blanche, tâchée de sang, épuisé, Patrice est jeté sans ménagement sur le plateau d’un camion militaire avec deux autres prisonniers, messieurs Théodore Bonde et Jérôme Mondjongo, et conduit à la résidence du Colonel Mobutu à Binza.

            Ce jour-là, d’après la déposition à votre Commission, de monsieur Mabika KALANDA, alors Commissaire Général, le commandant Pongo surgira pendant la réunion du Conseil du Collège des Commissaires généraux et fera rapport de sa mission accomplie. C’était la première fois qu’il voyait un personnage si agité.

            Le lieutenant Nkie relate par la suite les faits ci-après : « c’est le 3 décembre, le matin, qu’il est chargé d’aller chercher Mpolo venant de Mushie. Un rendez-vous est fixé vers la route de Matadi-Mayo. Il est accompagné du lieutenant Bumba, du major Bosango et des prisonniers Mpolo et Okito. Au lieu du rendez-vous, il reconnaît le colonel Mobutu assis dans sa voiture avec son chauffeur et sur le siège arrière se trouve assis, ligoté, le Premier Ministre Lumumba encadré par deux prévôtés militaires. C’est le colonel Mobutu lui-même qui accompagnera, dans sa voiture jusqu’à Thysville, suivi du convoi accompagnant Mpolo et Okito, avec les officiers Bumba, Bosango et lui-même.

            Entendu sur cet épisode, le Général Bumba, alors lieutenant, nia avoir pris part à cette opération.

            Concernant monsieur Maurice Mpolo, ancien président provincial du MNC/L à Léopoldville, il sera qualifié de « dur » au Parlement par ses prises de position. Pour une petite histoire, il giflera monsieur Nendaka qui, lors d’une réunion de concertation de tous les présidents provinciaux du MNC/L avant la tenue de la Table Ronde de Bruxelles tiendra des propos désobligeants quant à la participation du chef du Parti incarcéré à Jadotville.

            Après ses coups fourrés avec le colonel Mobutu au camp Léopold (Kokolo), ses emprisonnements et son empoisonnement à Luzumu et son élargissement grâce à l’intervention d’un commandant marocain de l’Onuc, trois jours après, il tentera de se replier dans son fief natal, Inongo au Lac Léopold II. En compagnie de monsieur Jean Bononge, il réussira de joindre Mushie par route où malheureusement il sera arrêté par monsieur Jacques Ngaa Ilanga, Administrateur du Territoire. Monsieur Jean Bononge sera relâché mais connaîtra son sort après.

            Pour monsieur Ngaa, entendu par votre Commission, la présence de monsieur Mpolo à Mushie lui avait été signalée par phonie à Bolobo, alors qu’il était en tournée d’itinérance. C’était le Chef de phonie à Inongo qui demandera d’écourter le voyage puisqu’il y avait un télégramme venant de Léo de la Sûreté qui interdisait Mpolo de continuer son voyage. Selon les instructions de la Sûreté Nationale, monsieur Mpolo devait attendre à Mushie où monsieur Nendaka viendrait le chercher par petit porteur pour l’amener à Léopoldville. Vers 11 heures, monsieur Bokabo, secrétaire de District d’Inongo lui dira par phonie que l’avion ne viendra plus et qu’il devait prendre le bateau ITB « Bogard » en provenance de Banningville qui devait le rejoindre à Mushie.

            Vers 13 heures, ils sont montés dans le bateau où chacun d’eux était logé dans sa cabine.

            A 3 heures du matin, vers Mambutuka, deux albatros à bord desquels se trouvaient 15 militaires accostent notre bateau. Ils viennent chercher Mpolo. Ils l’amenèrent en pyjama, ne lui offrant aucune possibilité de s’habiller. « Ils m’empêchèrent de l’accompagner ».

            « A Léopoldville, je suis allé chercher monsieur Nendaka à son bureau. Il n’y était pas présent. Je n’y ai rencontré que le commandant Pongo qui m’avait reçu et me dira qu’ils avaient déjà vu Mpolo ».

            Pour monsieur Joseph Okito, il y a lieu de retenir qu’il sera arrêté à Kikwit en compagnie de messieurs Joseph Shako et Lunganga Punga Djoke, respectivement député national et sénateur, chef coutumier du Sankuru.

            En effet, à la suite d’une panne survenue à la voiture qui les transportait, ils se feront repérer et arrêtés par les militaires de Kikwit du commandant Magot. Aussitôt après, ils seront acheminés sur Léopoldville par avion et seront internés au camp « 100 maisons – Tshatshi ». La voiture fut découverte par l’avion qui pourvoyait l’exode du Premier Ministre Lumumba.

            Quant aux biens du Premier Ministre, monsieur Lohandjola, capitaine du bateau « Molaert », allégua que c’est monsieur Nendaka qui envoya les militaires arraisonner son bateau et récupérer les biens et ce sur présentation d’un ordre de mission dûment signé par lui. Il y avait 18 valises du Premier Ministre et une valise de son épouse.

            Monsieur Joseph Matuba, Adjoint de monsieur Nendaka, l’a confirmé. Pour lui, plusieurs malles appartenant à Patrice avaient été saisies par Nendaka et Mobutu. Il y avait beaucoup d’argent. Son compte de la Socobanque aurait été soldé par Nendaka. Toutefois, soulignera-t-il, celui-ci cultivait, vis-à-vis de monsieur Lumumba, une haine impardonnable. Le motif se trouve dans le détournement de l’argent à lui confié par ce dernier pour acheter 50 voitures pour le MNC. Monsieur Nendaka n’aura acheté que cinq et aurait détourné l’argent. Exclu du Parti, il ira créer son aile et échouera aux élections. Chose qu’il n’a pas pardonnée à Lumumba et aux lumumbistes.

d) Au camp Hardy à Thysville

            Au camp Hardy à Thysville, commandé par le colonel Bobozo, messieurs Lumumba, Mpolo et Okito, se retrouveront avec d’autres détenus dont messieurs Théodore Bonde, Grenfell Georges, Bononge Jean, Matabiche, Lukamba Evariste, Mondjongo Jérôme et Shako Joseph.

            En date du 13 janvier 1961, d’après monsieur Kamitatu dans sa déposition devant notre Commission, les soldats congolais, exaspérés de voir Patrice abandonné et maltraité dans sa cellule de Thysville, se révoltent et arrêtent leurs officiers, sortent Lumumba et ses compagnons de leurs cellules et leur proposent de revenir à Léo sous escorte militaire. Le Premier Ministre hésite et veut s’assurer de la sincérité des soldats. Il profite de ce moment pour lui écrire et s’adresser au Secrétaire général des Nations Unies attendu à Léopoldville le 14 janvier 1961.

            Le 14 janvier 1961, à 7 heures, sept militaires de Thysville apportent les lettres au Président Provincial, monsieur Kamitatu. Le Secrétaire général des Nations Unies refusera de recevoir et de lire la lettre à lui adressée par Lumumba. Il dira ceci : « Monsieur Kamitatu, je ne lirai pas la lettre de cet homme, qui s’est rendu à New York, à l’Assemblée Générale, pour exiger ma démission. Il ne l’a pas obtenue. Maintenant, c’est lui ou c’est moi ».

            Abasourdi, son représentant à Léo, intervint et prit la lettre des mains de monsieur Kamitatu et promit qu’il  ferait le résumé du contenu à son Chef. D’après le président Kamitatu, le Premier Ministre Lumumba saura, par sa note remise aux sept militaires de Thysville, dès ce 14 janvier 1961 au soir, que l’Onu refusait officiellement de le protéger.

            Par ailleurs, le 13 janvier 1961, messieurs Kasa-Vubu, Mobutu, Bomboko, Nendaka, en compagnie de Emmanuel Kini et Gaston Diomi, se sont déplacés à Thysville pour reprendre le contrôle de la troupe mutinée. A cette occasion, une décision fut prise par le Chef de l’Etat de transférer les détenus à une autre localité de la République (cfr. Lettre du Chef de l’Etat à l’Administrateur en chef de la Sûreté Nationale et la note de service de ce dernier au commandant de la 4ème Brigade de l’Armée Nationale congolaise – camp Hardy).

            Le 14 janvier 1961, monsieur Victor Nendaka se rendra à Thysville décider des lieux de transfert et du chef d’accusation des détenus. Relativement aux différents mandats de dépôt remis à la Commission par l’intéressé, la situation se présente comme suit :

1. Lumumba a été cité de comparaître le … devant le Tribunal de Première instance (Parquet) du Chef de Atteinte à la Sûreté de l’Etat (écrit à la main)… Vu l’article 758 du décret du 11 juillet 1923. Ordonnance qu’il sera placé en dépôt à la maison de détention de Léopoldville.

2. Idem pour Matabiche, sauf que la maison de détention de Léopoldville a été rayée au stylo. Le nom  Luzumu a été inscrit.

3. Idem pour Okito Joseph où la maison de détention de Thysville fut barrée à la machine et Léopoldville ajouté.

4. Idem pour Lukamba Evariste : Léopoldville effacé au stylo, Luzumu à la place.

5. Idem pour Bonde Théodore, Thysville barré à la machine, Léopoldville qui l’a remplacé fut barré au stylo et Luzumu au stylo.

6. Idem pour Mpolo Maurice. Léopoldville barré au stylo et Luzumu inscrit au stylo.

7. Idem pour Bononge Jean, Léopoldville barré au stylo et remplacé au stylo par Luzumu

8. Idem pour Mondjongo Jérôme. Léopoldville barré au stylo Luzumu transcrit au stylo

9. Idem pour Shako Joseph. Léopoldville barré au stylo et remplacé au stylo par Luzumu.

10. Idem pour Grenfel Georges, Léopoldville barré mais pas remplacé

            Le 16 janvier 1961, se tient une réunion à l’aéroport de Ndjili. Y prennent part messieurs Nendaka, Damien Kandolo, Ferdinand Kazadi, Lahaye et les représentants de la Sabena. Sur ce point précis, monsieur Victor Nendaka remettra à votre Commission un plan de volx ci-dessous.

            Dans l’après-midi, un dragon rapide quittera Ndolo pour se rendre à Lukala et son pilote Beaumont ira passer nuit à l’Hôtel Métropole de Thysville. Tard la nuit, Monsieur Victor Nendaka, en compagnie d’un agent de la Sûreté et une escorte de deux à trois militaires sous les ordres du lieutenant Zuzu (Mesu) quittera Léo pour Thysville.

Le 17 janvier 1961

            Ainsi que l’a témoigné devant votre Commission, l’agent en question, monsieur Léon Bula, monsieur Nendaka utilisera un stratagème pour convaincre Lumumba de le suivre en lui annonçant la nouvelle d’un coup d’Etat intervenu à Léo et qu’il était attendu pour former un nouveau Gouvernement. Lumumba résiste. Mais il fut poussé de force dans la voiture qui les conduira à Lukala vers 5 heures 30’. L’appareil décolla vers 8 heures 30’ pour Moanda. Il y eut une forte discussion entre le Premier Ministre et monsieur Nendaka à bord de l’avion jusqu’à Moanda. C’est à Moanda que monsieur l’Administrateur Général de la Sûreté Nationale annoncera à Kazadi la destination que prendra l’avion. Au moment de l’embarquement de Patrice Lumumba, un militaire en faction à l’aéroport, se suicidera du fait de n’avoir pas pu supporter les sévices subis par le Premier Ministre de la part des militaires commandés par le lieutenant Mesu.

            Il est entendu que messieurs Ferdinand Kazadi, Commissaire Général à la Défense Nationale et Jonas Mukamba, Commissaire Général-*Adjoint à l’Intérieur, ont quitté Ndjili vers 4 heures  dans un D.C. 4 pour Moanda.

Le Président Provincial de Léopolville, Monsieur Kamitatu déposera devant la Commission que ce 17 janvier 1961, le Premier Ministre lui a écrit et joint un chèque pour chercher l’argent dans sa banque et le remettre à sa femme. Ce qu’il fit. Pour la suite des événements, c’est Monsieur Jean Bononge qui lui racontera ce qui s’est passé.

A Elizabethville au Katanga : le supplice

Parmi les témoins reçus, vote Commission a auditionné Monsieur Jonas Mukamba, convoyeur des suppliciés, Gabriel Kitenge, Secrétaire d’Etat à la Présidence du Katanga et Jean-Baptiste Kibwe, Vice-Président du Katanga et Ministre des Finances.

            Monsieur Jonas Mukamba prétend s’être retrouvé dans cet avion suite à une invitation à lui lancée par Monsieur Kazadi à se rendre à Bakwanga pour une visite privée de famille. Arrivé à Moanda jusqu’au chargement des prisonniers, il n’était pas sorti de l’avion. Il ajoutera avoir aperçu sur le tarmac, Monsieur Damien Kandolo, son collègue Commissaire Général-Adjoint chargé de la sécurité. A la question de savoir à quel moment avait-il reconnu Patrice, il répondra que c’est plutôt dans l’avion car les prisonniers en embarquement avaient des yeux bandés.

            A l’atterrissage à Luano, il apercevra Monsieur Godefroid Munongo, Ministre Katangais de l’Intérieur. Juste après, il a pris un taxi qui le déposera à l’hôtel Léopold. Le lendemain, il empruntera un autre avion pour Bakwanga.

            Monsieur Gabriel Kitenge dira à votre Commission qu’à l’arrivée de l’avion, il n’a reconnu, des trois colis, que Monsieur Lumumba qui, très tuméfié, tentait de s’agripper à une muraille. Tous les trois ont débarqué vivants à Elisabethville. Conduits peu après à la ville Brouwez à quelques kilomètres de l’aéroport, ils s’entretiendront avec messieurs Godefroid Munongo et Jean-Baptiste Kibwe en compagnie de quelques militaires blancs. Ils seront exécutés en brousse à un kilomètre de la villa. Sous le commandement d’un Officier blanc, les soldats noirs tireront d’abord sur Okito pour enfin terminer avec Lumumba.

            Interrogé sur ce détail, Monsieur Jean-Baptiste Kibwe dira qu’après leur arrivée, les prisonniers se retrouveront après 19 heures dans l’enclos du Président Moïse Tshombe avant d’être conduits au champ de tir prévu. Après une petite réunion de concertation et sous escorte de plusieurs voitures et jeeps militaires, les prisonniers prendront vers 22 heures, la route de Jadotville où à 500 kilomètre d’Elisabethville, un groupe de militaires éclaireurs les attendait au niveau d’une route en terre battue qui conduit vers Mwandingusha. C’est dans cette voie où s’est engagé le convoi pour exécuter les colis à une petite distance de la route Elisabethville-Jadotville.

            Sont présents : Messieurs Munongo, Kitenge, Sapwe, Muke, quatre Belges et lui-même. Sur l’ordre d’un Commissaire de Police belge, les trois détenus seront fusillés chacun à son tour et jetés dans une fosse commune préalablement creusés. C’est par Monsieur Mpolo qu’on a commencé, ensuite Okito et enfin Lumumba.

            Monsieur Kibwe signalera avoir reconnu le Major Léonard Mulamba parmi les militaires qui ont convoyé les trois colis.

            Par ailleurs, pour Messieurs Kitenge et Kibwe, ils s’accordent à aller montrer aux familles des victimes l’endroit d’exécution et d’inhumation de leurs parents. La version de la dilution dans l’acide sulfurique ne paraît pas évidente à leurs yeux car aucun motif ne pouvait justifier cet acte. Le Katanga était un Etat indépendant en guerre contre Léopoldville. «Si ces hommes nous avaient capturés, renchérit- Jean-Baptiste Kibwe, que devraient-ils faire de nous ?»

VII. Avis et considérations

            Votre Commission est-elle en mesure de répondre aux attentes des familles éplorées telles qu’elles sont exprimées dans les questions suivantes :

–           Qui avait ordonné leur transfert de Thysville à Elisabethville et pour quelles raisons ?

–           Qui avait accompagné les trois prévenus durant le transfert ?

–           Dans quelles conditions physiques les trois détenus étaient-ils arrivés à Elisabethville ?

–           Qui a avait effectivement constaté et annoncé la nouvelle de leur mort ?

Pour y parvenir, votre Commission a cru urgent de s’interroger préalablement sur la qualification des faits et des auteurs ainsi que la fixation des zones d’ombre.

            Contrairement aux précédentes enquêtes et nombreux ouvrages en circulation, votre Commission avait eu l’avantage d’avoir pour la première fois interrogé la plupart des témoins encore vivants cités dans cette tragédie.

            Malgré qu’il s’agit des informations de première main, nous avons eu des difficultés énormes à obtenir d’eux la vérité car de toute évidence, ils ont tous ou presque tous eu quelque chose à cacher eu égard probablement aux enjeux de la Conférence Nationale Souverain.

            Dans la plupart des cas et particulièrement dans le chef des anciens Commissaires généraux interrogés, nous avons eu l’impression d’avoir à faire à des personnes qui ne voulaient pas collaborer à la relecture de l’histoire.

–           Monsieur Joseph Ileo, premier Ministre, niera être entré en fonction avec son gouvernement alors qu’il est présent à l’installation du collège des Commissaires Généraux. Certains de ses Ministres contresigneront des ordonnances du chef de l’Etat comme Monsieur Moanda, Ministre de la Défense Nationale, dans la révocation du Général Lundula de ses grades et fonction. Il nommera Monsieur Victor Nendaka, Administrateur en chef de la sûreté Nationale en remplacement de Monsieur muzungu, destitué en vertu de l’ordonnance du 12 septembre contresignée par Monsieur Cyrille Adoula, Ministre de l’Intérieur. Il contresigne en date du 14 septembte 1960 avec le Président Kasa-Vubu, une ordonnance ajournant les chambres pour un mois (cfr. Moniteur Congolais n°40 du 3 octobre 1960). Le 19 septembre, malgré le coup d’Etat de Monsieur Mobutu, Monsieur Bolikango, Ministre de l’Information fut également nommé Ministre de la défense Nationale en remplacement de Monsieur Vital Moanda qui devint Ministre d’Etat, etc…

–           Monsieur Justin-Marie Bomboko, Ministre des Affaires Etrangères dans les Gouvernements Lumumba et IIeo. Président du collège, éludera une question précise à lui posée, à savoir :

–  nous sommes en Conférence Nationale Souveraine pour re-écrire notre histoire. Face à plusieurs versions sur la mort de Lumumba, selon vous quelle serait la version la plus vraisemblable ? Sa réponse se limitera à citer différents facteurs qui ont concouru à la mort de Patrice Lumumba dont l’impréparation à l’indépendance, l’existence de deux blocs antagonistes Est-Ouest, les richesses stratégiques du Congo, l’arrivée à Stan des avions illouchines, la présence d’un tchèque à la Sûreté Nationale, l’existence des bases américaines de Kitona, Kamina et Ndjili pour le contrôle de la sous-région, etc…

En plus, à la question de savoir si le Collège était un Gouvernement responsable ? Il répondra par l’affirmation. Mais à celle relative au rapport de mission de Monsieur Ferdinand Kazadi à Elisabethville, il réagira violement par la négative, en ajoutant que qui ont donné des ordres et les exécutants sont encore là.

            Monsieur Albert Ndele, Vice-Président du Collège à qui l’auteur de 50 derniers jours de P.Lumumba  attribue la responsabilité de l’installation du deuxième cordon de sécurité autour de la résidence du Premier Ministre, nie une telle décision quand bien même, dira-t-il, l’une des missions du Collège fusse celle de la sécurité des biens et des personnes.

            Mais lui rétorquera-t-on dans la Commission, le Premier Ministre Lumumba était mort. Il répliquera : «oui, Lumumba était mort et les autres aussi. Et moi, quand on m’avait transporté de Memling à Lovanium tout couvert de sang, j’étais mort aussi. Y a-t-il une différence entre une mort par accident et ou mort tranquille ? En ce qui concerne le cas de Lumumba, je soutiens que je n’étais pas ici. Il ne revenait pas à nous de faire tort à qui que ce soit. Notre Gouvernement était un Gouvernement des techniciens ».

            Et quand on enchainera avec la sous question suivante : cela veut-dire que vous n’avez pas voulu protéger Lumumba qui était en danger ? La réponse fut que : « Lumumba n’était pas la seule personne en danger pendant cette époque, moi aussi, je l’étais ».

            -Monsieur Jonas Mukamba. A la question de savoir quand est-ce qu’il avait su que Lumumba et ses compagnons ont été tués ? Il répondra : « à Bruxelles ». Il est entendu que pour le Commissaire Mukamba, selon son témoignage à votre Commission, sa présence dans l’avion fatidique fut un fait du hasard. Qu’il ne savait pas faire partie d’une mission et qu’il était étonné de ce qui se passait relativement à la torture corporelle des trois détenus par les militaires à bord de l’avion. Que c’est par hasard qu’il reconnaitra Patrice après le décollage de l’appareil, mais qu’il ne lui a parlé. A Luano à Elisabethville, il a vu Monsieur Munongo. Le temps de descendre de l’avion, Kazadi a disparu et il n’a plus revu les trois personnes bandées. Immédiatement après, il s’est rendu à l’hôtel pour attendre son voyage de Bakwanga jours avant de regagner Léo et quelques semaines après il s’envolera en Belgique.

            Pour se faire une conviction sur la sincérité de cette allégation de Monsieur Mukamba, votre Commission lui opposa un fait que dans la soirée du 17 janvier 1961  il s’était retrouvé avec Monsieur Kazadi à un dîner chez son frère Mukeba Cléophas. Reconnaissant ce fait, il ajoutera n’avoir pas causé avec Kazadi sur les trois colis.

Monsieur Victor Nendaka, alors Administrateur Général de la Sûreté Nationale, déposera comme suit aux questions ci-après :

Q. : que savez-vous de la fuite, arrestation et transfert de Lumumba, Okito et Mpolo à Elisabethville ?

R. : Je n’ai pas géré ce dossier. Le 16 janvier 1961, le Président Kasa-vubu m’a fait parvenir une note dans laquelle il me demandait de transporter Lumumba, Mpolo et Okito à Moanda par petit porteur. A mon arrivée à Moanda. J’ai trouvé sur la piste de l’aviation un DC.4 à bord duquel j’ai aperçu les Commissaires Généraux Kazadi et Mukamba et l’avion est parti à destination d’Elisabethville.

Q. : lorsque vous les aviez amenés à Moanda, saviez-vous qu’ils devaient être envoyés ailleurs ?

R. : Non. Je crois que dans les archives, on peut trouver ce document ayant trait à ce transfert.

Q. : Est-ce que vous aviez confié les prisonniers à Kazadi et Mukamba ?

R. : Dans la note que j’avais, il était écrit simplement que Kazadi et Mukamba devaient conduire Lumumba et compagnons à Bakwanga ou à Elisabethville.

Q. : en quel état se trouvaient les prisonniers à Moanda : ligotés ou libre ?

R. : Libres

Q. : Qui est responsable de l’arrestation de Lumumba ?

R. : Il y avait plainte de Monsieur le Premier Ministre Ileo sur ordre du Président Kasa-Vubu. Le premier Ministre Lumumba était effectivement interrogé par Monsieur Rhom mais relâché par la suite.

Q. : saviez-vous que Monsieur Lumumba était Député National et qu’il avait l’immunité parlementaire ?

R. : Oui. Mais il était arrêté.

            Par ailleurs, il est apparu à votre Commission qu’aucun d’eux ne connait le drame en entier sauf probablement quelques initiés (Messieurs Bomboko, Ndele, Nendaka) mais ils ont été tous peu bavard à ce sujet. Y a-t-il un tabou ? Font-il semblant de l’ignorer dans son ensemble pour se dérober aux responsabilités historiques ou aux sanctions ?

            Votre Commission a été satisfaite, par contre, de certains témoignages recueillis surtout de la part des hommes politiques ayant la carrure d’homme d’Etat, tous proches de Patrice Emery Lumumba. Ils ont permis de reconstituer les épisodes de ce drame et établir les responsabilités.

VII. Des zones d’ombre

1.         Le Colonel Joseph-désiré Mobutu, actuel Chef de l’Etat, qui ne s’est pas encore présenté à l’audition auprès de la Commission malgré l’invitation transmise par voie hiérarchique et après avoir été dénoncé par ses anciens collaborateurs comme auteur ou commanditaire. Il vous souviendra que Monsieur Victor Nendaka pose une question à la plénière : à qui a profité la mort de Lumumba ? Il y répondra devant votre Commission à Mobutu.

2.         Les raisons du départ précipité ou spontané du Premier Ministre Lumumba par route pour stanleyville via kwango, le Kwuilu et le Kasaï (sans mesurer le danger). Le voyage a-t-il été soigneusement préparé par son staff ou s’agit-il d’une coincidence malheureuse avec le plan élaboré par la C.I.A. Comme le souligne Monsieur Mulroney, s’agissant d’un diplôme guinéen découvert par la C.I.A. ainsi que l’a témoigné Monsieur Kamitatu ?

3.         Les retards enregistrés en cours de route par rapport au programme établi, ou le timing prévu.

4.         La lettre du Président Ahmed Sekou Toure de Guinée transmise au Premier Ministre par Monsieur Thomas Kanza avec ses assurances de réhabilitation promises par le Président John Kennedy des Etats-Unis d’Amérique élu mais non encore intronisé et la soi-disant dénonciation de Monsieur Lengena auprès de Monsieur Mobutu et le coup de fil de ce dernier à Monsieur Kanza. Monsieur Kennedy sera intronisé le 20 janvier 1961 et ordonnera quelques jours après des enquêtes sur le dossier Patrice Lumumba (cfr. Le Pv. D’audition de Monsieur Thomas Kanza).

5.         La destination des 19 valises du Premier Ministre, saisie à Bumba dans la barge K.800 sur ordre de Monsieur Victor Nendaka avec le bateau Molaert commandé par le Capitaine Lohandjola entendu par votre Commission. Ce bateau fut arraisonné à Mbandaka au Km 640 par les militaires de l’ANC/Léo.

6.         Qui aura soldé le compte du Premier Ministre à la Socobanque (actuelle banque Zaïroise du Commerce Extérieur ?)

7.         Du transfert de Lumumba de Léo à Thysville (de chez Mobutu ou chez Nendaka). S’estt-il agi d’une escorte militaire comme reconnu généralement ou le prisonnier fut-il conduit manu militari par le Colonel Mobutu lui-même dans sa voiture privée, selon les témoignages du lieutenant Nkie, présent sur les lieux ?

8.         Du choix de Monsieur Joseph Okito du Sénat, remplaçant de Monsieur Joseph Ileo, nommé depuis le 5 septembre, premier Ministre et de Monsieur Maurice Mpolo, Député National, Ministre, Lieutenant Général et Commandant en chef de l’ANC. Serait-ce un fait du hasard ou un acte de préméditation ?

9.         Le suicide d’un militaire à l’aéroport de Moanda suite aux sévices (tortures) infligés au Premier Ministre peu avant son embarquement dans l’avion.

10.      De la présence dans l’avion du Major Léonard Mulumba de Moanda à Elisabethville d’après les témoignages de Monsieur Jean-Baptiste KIbwe.

11.      De ce que sont devenues réellement les dépouilles mortelles des prisonniers qu’il faut au nom de la réconciliation, restituer aux membres de leurs familles respectives. Une promesse avait été faite avec garantie à votre Commission conjointement par messieurs Jean-Baptiste Kibwe et Gabriel Kitenge, tous deux hommes d’Etat du Katanga présents lors de l’exécution.

Toutefois, il conviendra de noter que Monsieur Monguya, ancien gouverneur de la Provibnce du Katanga (Shaba) et auteur de l’ouvrage intitulé Histoire Secrète du Zaïre 1977 soulignera à la suite de ses enquêtes personnelles ce qui suit :

–           Le 18 janvier 1961, Le Docteur Descoville informe Tshombe dela mort de Lumumba et Cia, le Colonel Mobutu se déplace via Kamina à Elisabethville sous l’escorte de l’ONUC. Le Commandant Radja, un indien, accueille le Colonel. Il l’introduit en audience auprès du Président Tshombe. Il en sort de ces conciliabules, une réconciliation et une mise à disposition de Mobutu de tous les billets congolais en souffrance à la Banque Nationale du Katanga… (page 84).

–           C’est alors que les Usa décidèrent d’envoyer à Elisabethville des émissaires importants. Il s’agit du côté des Démocrates du Sénateur Thomas DOTT, du côté des Républicains, Henri CABOT LODGE, pour communiquer aux  autorités sécessionnistes l’accord des Etats Unis de reconnaître l’Etat indépendant du Katanga si les autorités acceptent de faire disparaître les corps des trois victimes, sans toutefois impliquer le pouvoir de Monsieur Kasa-Vubu et le groupe de Binza dans la mort de Lumumba.

–           Le Sénateur Thomas DOTT est arrivé à Elisabethville avec le Prince Aga Khan pour y présenter un film de réarmement moral. Ce n’était qu’une simple couverture. Le Conseil extraordinaire des ministres Katangais devait se tenir par la suite, pour décider de ce qu’on ferait des cadavres de trois victimes. Le Major WEBER, alors aide de camp de Tshomne, propose de les faire disparaître dans l’acide sulfurique….

C’est à Jadothville, aux installations de la société SOGECHIM qu’eut lieu la dissolution des trois corps sous la supervision de Henri Fortant, Directeur Général de l’UMHK.

Aux historiens désireux de poursuivre l’enquête, il leur est vivement conseillé de consulter les Docteurs Descoville, Coppens, belges, Bounamono, français. Les anciens assistants médicaux congolais devenus docteurs après leurs études, messieurs Muteba Faustin, Kape Eupiophanie, Ngoy Jean-Paul et Mutamba Albert ?. Le pilote Bowers de l’UMHK et Monsieur Souza, un Portugais résidant à l’époque à Jadothville, représentant tous les pièces de témoignages des plus vivants. » P.85

VIII. Une option fondamentale à lever

Avant de lever les options fondamentales, votre Commission s’est posé deux questions.

La première est relative à la qualification du crime et la deuxième aux responsabilités des acteurs.

I.          Concernant le crime

La fin tragique de P.E. Lumumba, Maurice Mpolo et Josepg Okito, constitue-t-elle un crime ? S’agit-il d’un crime politique ou d’un crime de droit commun ?

Eu égard au chef d’accusation transcrit dans leurs mandats de dépôt à Thysville du 14 janvier 1961 versé dans la Commission, il y a donc lieu de retenir que Messieurs Lumumba, Mpolo et Okito n’ont pas été poursuivis pour un crime de droit commun.

Le Chef d’accusation retenu est l’atteinte à la sûreté de l’Etat. Ce qui laisse entrevoir qu’il s’agit d’un crime politique.

En effet, en vertu de l’article 195 du Code pénal, Livre II, l’atteinte à la Sûreté de l’Etat est l’attentat dont le but aura été soi de détruire ou de changer le régime constitutionnel, soit d’exciter les citoyens ou habitants à s’armer contre l’autorité de l’Etat ou à s’armer les uns contre les autres, soit de porter atteinte à l’intégrité du territoire national. Il est puni de la servitude pénale à perpétuité. Elle est également cet autre attentat dont le but aura été de porter le massacre, la dévastation ou le pillage. Il est puni de mort. L’attentat existe dès qu’il y a tentative punissable. Il y a complot dès que la résolution d’agir a été arrêtée entre deux ou plusieurs personnes.

Deux hypothèses ont été envisagées. La première consiste à analyser la conformité des comportements des incriminés aux différents éléments constitutifs de l’infraction d’atteinte à la sûreté de l’Etat et la deuxième est de les traiter comme réponses à une contrainte particulière.

Pour la première, les conclusions suivantes se dégagent : Pour Monsieur Patrice Emery Lumumba

Député National et Premier ministre élu au Parlement. Révoqué par le Chef de l’Etat comme Premier Ministre, il est mis en résidence surveillée, et ensuite s’évade. Il harangue les foules le long de son parcours. Il est arrêté à Bolongo sur le Sankuru. Il est ramené à Léopoldville et transféré au Camp Hardy de Thysville. Le 17 janvier 1961, il est enlevé pour Elisabethville via Lukala et Moanda.

Votre Commission s’est interrogée sur l’acte criminel que Monsieur Lumumba aurait commis, eu égard au chef d’accusation :

Est-ce pour avoir déclaré retirer sa confiance au Président Kasa-Vubu ? ou pour avoir harangué les foules lors de sa fuite ?

Dans ce dernier cas, quel type de réactions a-t-on enregistré de la part de son public après le meeting ?

Votre Commission a trouvé qu’il n’aura été question ni de détruire ou de changer le régime constitutionnel ni d’exciter les citoyens à s’armer contre l’autorité de l’Etat ou à s’armer les uns contre les autres, ni de porter atteinte à l’intégrité du territoire national. Auxquels cas, Monsieur Lumumba serait condamné à une prison à perpétuité.

Par ailleurs, votre Commission n’a pu dégagé des faits et témoignages sur le Premier Ministre qu’il y avait attentat dont le but aura été de porter le massacre, la dévastation ou le pillage. Auquel cas, il serait frappé de la peine de mort. Pour ce fait, votre Commission n’a pu accéder à aucune copie de jugement même sommaire. Elle n’a pu savoir quel tribunal aura entendu Monsieur Lumumba de ce chef d’accusation, alors que son incarcération serait justifiée par l’article 75 du décret du 11 juillet 1923 référé dans le mandat de dépôt de Thysville.

La deuxième hypothèse est relative à la cause qui aura motivé le comportement « insurrectionnel » de Monsieur Lumumba. La révocation du 5 septembre 1960 fut de l’avis même des acteurs politiques en présence un acte illégal. Les mêmes l’ont reconnu devant votre Commission (cfr. P.V. d’audition de Messieurs Victor Nendaka, Marcel Lihau…).

En plus, il fut même enlevé de son lieu de détention tel que prévu sur le mandat de dépôt et transféré à Elisabethville, capitale d’une province en sécession. Alors que pour le chef de l’Etat, les détenus politiques du Camp Hardy devraient être envoyés à une autre localité de la République, ce après concertation à Thysville avec Messieurs Bomboko, Nendaka et Mobutu (cfr. En annexe sa note de service du 14 janvier 1961 à l’Administrateur Général de la Sûreté Nationale).

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