La démocratie majoritaire et l’urgence d’une démocratie adaptée

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MampuyaDepuis son accession à l’indépendance, en 1960, notre pays a expérimenté plusieurs formes de régimes politiques, régime parlementaire ou présidentiel, de régime politique, en application de plusieurs agencements constitutionnels et institutionnels ponctués par des réformes constitutionnelles successives : la loi fondamentale du 19 mai 1960, avec son parlementarisme classique sur fond d’un Etat quasi fédéral que des constitutionnalistes appelèrent « fédéralisme composite », fut remplacée par la constitution de Luluabourg de 1964 mettant sur pied un régime présidentiel ayant fait l’option de l’Etat fédéral, à la constitution de Luluabourg succéda celle du 24 juin 1967 ayant instauré le régime présidentiel dans un Etat unitaire centralisé, les vicissitudes du régime constitutionnel de 1967 entraînèrent des expériences constitutionnelles successives dont certaines, notamment à partir du 15 août 1974, furent de véritables aventures de parti-Etat que les constitutionnalistes ne se sont jamais accordés à qualifier sauf par le monolithisme et l’autoritarisme, prenant fin, à la  faveur de la perestroïka et de glasnost et après le psychodrame du 24 avril 1990, avec l’adoption de la constitution de transition du 5 juillet 1990 restaurant la démocratie libérale. A travers ces expériences, le régime dit « semi-présidentiel » (qui aurait dû être également mais qui n’est jamais appelé « semi-parlementaire », apparut tout d’un coup au constituant congolais comme idéal et devint très vite son favori, pratiqué, avec plus ou moins de nuance, depuis 1990 pratiquement jusqu’à ce jour, sauf la suspension autoritaire du régime du décret-loi constitutionnel du 28 mai 1997.

Comme on le voit, toutes les formes, absolument toutes, ont été essayées sous une vingtaine de révisions et même de réformes constitutionnelles. Mais qu’elles soient classiques, pures ou hybrides, ces formes de démocraties se sont toujours remarquées par l’échec et l’instabilité constitutionnelle et institutionnelle, sur fond de crises politiques, conflits armés, guerres civiles et autres sécessions : les formes pures et classiques de régime parlementaire et de régime présidentiel adoptées par nos différentes constitutions se sont muées en des parodies tropicales se terminant toutes par ce que, ironiquement et péjorativement, la doctrine occidentale qualifia de « présidentialisme africain », un avatar sui generis de superprésidentialisation. Bref, les institutions n’ont jamais fonctionné harmonieusement et tel que le prévoyaient la constitution et les règles institutionnelles, y compris et surtout à l’issue des nombreuses crises politiques ou armées qu’a connues la RDC depuis son indépendance.

Mais, chaque fois que la constitution adoptait une forme démocratique, il s’est toujours agi de ce qu’il est convenu d’appeler « démocratie libérale représentative », que nous pourrions également désigner comme « démocratie électorale majoritaire », en ce qu’elle attribue le pouvoir au parti ou aux partis qui ont gagné la majorité lors d’élections disputées dans un système multipartiste. De telle sorte que l’on peut en conclure que notre histoire s’est caractérisée par le dysfonctionnement de la démocratie majoritaire singée de l’Occident mais déformée, défigurée et méconnaissable sous les tropiques.

La démocratie électorale majoritaire revient à remettre le pouvoir d’Etat à ceux qui ont gagné les élections, c’est-à-dire ceux qui ont remporté la majorité des suffrages et des sièges au parlement : c’est à eux de constituer le gouvernement chargé de la gestion de l’Etat et de la société ; et à eux seuls, au nom de la majorité qu’ils ont. On qualifie, pour cela, cette forme de démocratie « système Winner takes all », où le vainqueur prend tout et, en conséquence, le perdant perd tout, jusqu’au tout petit rôle dans les institutions de l’Etat ou dans la société, et jusqu’au respect ou à la considération de la part des vainqueurs. On a pu ainsi dire que cette démocratie est le système de la « dictature de la majorité », cette dernière gouvernant sans les autres partis et, ainsi, sans tenir compte de l’opinion qu’ils représentent au nom de la partie de la population qui leur a donné sa confiance. La société est ainsi divisée en deux groupes, celui des vainqueurs heureux triomphants et celui des vaincus malheureux, mécontents, frustrés et amers ou aigris parce que exclus de tout, du pouvoir comme de tout rôle social. Tandis que, à cause de cela, les élections ont toujours revêtu un caractère de vie ou de mort après une campagne prenant les allures d’une veillée d’armes, il s’en est, toujours, suivi diverses formes de contestation des résultats électoraux et des institutions qui en étaient issues, parfois jusqu’à des contestations violentes et armées, lesquelles n’étaient jamais justifiées ou motivées par des clivages idéologiques.

Or, nos pays, la RDC en particulier, ont une structure sociologique différente des sociétés occidentales qui ont eu le temps de s’intégrer et de mettre en place le nécessaire consensus sur les fondamentaux. Il s’agit, en effet, de sociétés segmentées ou  segmentaires. En anthropologie, si toutes les sociétés peuvent correspondre à la caractéristique de « pluralité » (étant toutes « plurielles »), la société segmentée est un modèle de société connaissant des clivages plus profonds qu’ailleurs, divisée sur plusieurs niveaux hiérarchiques en de nombreuses composantes similaires, opposées entre elles à chaque niveau mais intégrées dans un niveau supérieur. Le modèle segmentaire a été appliqué à de nombreuses sociétés en particulier africaines et arabes dans lesquelles, il n’est un secret pour personne, n’existent pas encore des nations intégrées et où ne font que coexister des communautés autonomes par rapport à leurs cultures, langues et coutumes sur fond de rivalités et antagonismes historiques parfois ancestraux induisant hostilités et conflits, à ces divisions se sont ajoutés les clivages « modernes » entre partis politiques sur fonds d’enjeux électoraux. Dans ces sociétés, le « vouloir-vivre ensemble » n’est pas encore ancré comme dans une nation intégrée. Nos sociétés sont également marquées par l’absence ou l’insuffisance de l’appropriation nationale et populaire des concepts classiques de la démocratie libérale électorale (partis politiques souvent ethniques ou régionaux qui sont à la base d’un multipartisme excessif, expériences non concluantes du parlementarisme, manque de culture politique et démocratique chez le plus grand nombre, …).

La réflexion suscitée ici revient à rechercher une conciliation entre la démocratie, avec ses exigences, et la structure de nos sociétés segmentées ayant toutes ces caractéristiques. Cette problématique s’impose au constat que, depuis 1960 et de façon permanente, nous avons connu et pratiqué une parodie de démocratie, ainsi que nous l’avons vu ci-haut.

 INADEQUATION ENTRE DEMOCRATIE MAJORITAIRE ET STRUCTURE SOCIOLOGIQUE

L’hypothèse qui nous permet d’expliquer cette situation d’échec est celle-ci : ce n’est pas par ignorance des Congolais, aujourd’hui ont acquis le savoir juridique et politique et sont riches des expériences des démocraties plus anciennes, mais par inadéquation et inadaptation de ce régime aux réalités socio-politiques locales, problématique que la paresse intellectuelle et la poltronnerie politique ont empêché d’explorer.

La démocratie libérale majoritaire et simplement « arithmétique » ne peut s’accommoder avec l’existence de ces antagonismes et hostilités extrêmes et quasi permanents ; elle exclut de la décision tous ceux qui « n’ont pas gagné les élections », sur la base de la norme « Winner takes all » dont la logique est que celui qui gagne les élections pour y avoir obtenu plus de sièges que les autres prend tout et celui qui perd les élections pour y avoir obtenu moins de sièges que le « gagnant » perd tout.

Ecarter quelqu’un du pouvoir c’est l’éloigner également, lui et les siens (partis, ethnie, contrée, etc.), des richesses et des positions sociales en vue. Dès lors, le jeu politique n’est plus un « jeu » mais une véritable guerre, les élections sont ainsi une question de vie ou de mort ; d’où, les allures de conflit, la défaite ou la mise à l’écart du pouvoir pour cause de minorité électorale étant vécue comme la marginalisation de toute une communauté. Il s’en suit une dramatisation excessive de l’enjeu électoral, d’où, les contestations systématiques des élections et l’exacerbation des crises postélectorales un peu partout en Afrique, débouchant parfois sur des conflits armés.

Quand, à la faveur de la présente guerre de l’Est, le Président Kabila a pu constater qu’il lui manque la cohésion nationale pour lui permettre de vraiment faire face à la situation, pour renforcer les capacités de résistance et l’efficacité de nos forces devant l’ennemi ; en fait il doit constater l’absence de soutien populaire à toute politique ou action gouvernementale. Si tant de leaders, de groupes, de communautés, de contrées, de catégories professionnelles, se sentent écartés des affaires publiques ou méconnus dans leurs intérêts par l’action gouvernementale, comment veut-on qu’ils soutiennent le pouvoir, qu’est-ce qui les motiverait à le faire, ou à rechercher la cohésion nationale autour d’un Etat confisqué par les vainqueurs ?

D’abord, la cohésion n’est pas nécessaire uniquement pour permettre au Président de faire face à la balkanisation. En réalité le Président Kabila a senti et compris qu’il manquait l’appui populaire nécessaire non seulement pour contrer les agresseurs et les déstabilisateurs de la République, mais aussi le soutien de tous à la politique gouvernementale dans son ensemble aujourd’hui vouée à l’échec faute d’être soutenue et suivie par l’opinion. Comme l’enseignent toutes les théories modernes de gouvernance, le soutien de l’opinion aux politiques gouvernementales est nécessaire pour l’efficacité et la réussite des politiques publiques, or l’adhésion des citoyens et du peuple ne peut être obtenue que si ces derniers voient leurs aspirations prises en compte par ces politiques, que s’ils se sentent concernés et intéressés par ces politiques.

Ensuite, comment établir la cohésion nationale sans un consensus fondamental global au sein de la société ? Aussi, qu’on m’explique comment le Président et le gouvernement auront l’adhésion de toutes les forces vives si plusieurs de ces dernières se sentent et se savent écartées de la chose publique, si c’est pour renforcer la mainmise du pouvoir et les privilèges et avantages politiques, matériels et sociaux exclusifs des hommes du pouvoir. Qu’on me dise comment il pourrait y avoir cohésion nationale si des forces politiques et sociales sont écartées du pouvoir par un système dit « démocratique » mais restrictif et réducteur de l’essence démocratique, qui veut que celui qui a juste plus de sièges que les autres exerce seul le pouvoir et en accapare tous les avantages en excluant tous les autres acteurs et citoyens. Comment ces forces écartées du pouvoir ne pourraient-elles pas ne pas le contester et chercher à le déstabiliser, l’affaiblir et le combattre ?

Toutes ces circonstances ne sont pas de nature à souder une société déjà fortement segmentée comme la nôtre ; au contraire, elles exacerbent les antagonismes, favorisent les forces et tendances centrifuges qui menacent l’unité nationale, fragilisent un Etat dominé par seulement une partie de la population à l’exclusion d’une autre devenue ainsi apathique et indifférente au sort d’un Etat qui ne lui semble pas « légitime ». Une telle organisation est à la base d’absence de cohésion nécessaire pour résister, par la conjugaison des énergies et la participation de tous, aux menaces et périls contre l’Etat. Telle est la réalité vécue ou ressentie par Joseph Kabila quand il parle d’absence de cohésion nationale. C’est que, dans des sociétés segmentées de ce type, le modèle démocratique électoral majoritaire est conflictogène, car il exclut du pouvoir, de la chose publique et du contrôle de la richesse nationale et même de la moindre influence dans la sphère publique, une grosse minorité électorale ou, même, un groupe de partis représentant ensemble une majorité des suffrages qui, souvent, représentent une majorité sociologique. Sont par ailleurs ainsi exclus non seulement les partis et leurs leaders mais aussi les communautés ethniques qu’ils représentent, creusant par là même des clivages souvent séculaires.

On peut dire qu’il y a, quelque part, tant que notre société subsistera dans une telle structure, une sorte d’incompatibilité ou d’inadéquation, entre la structure sociologique et politique de la société et l’application automatique des règles théoriques de la démocratie majoritaire intégrale. C’est cette inadaptation ou incompatibilité qui explique que le greffon de la démocratie majoritaire a toujours été rejeté par l’organisme sociologique africain ou congolais.

 QUETE D’UN MODELE ADAPTE A LA STRUCTURE SOCIOLOGIQUE CONGOLAISE

 En fait, la cohésion nationale, déjà réalisée ou encore simple objectif, peut formater ou commander l’option fondamentale concernant le meilleur régime politique, économique et social possible qui serait adapté au Congo d’aujourd’hui. De même, la cohésion nationale peut commander le régime politique qui, soit, reflète cette cohésion, soit favorise la consolidation de la cohésion nationale.

Mais, d’entrée de jeu, peut-on dire que la démocratie soit possible et souhaitable pour tous les peuples? Elle est incontestablement souhaitable et peut exister partout dans son entendement de « principe démocratique », en ce que celui-ci garantit le respect de la personne humaine et de la vie, induisant ainsi de façon spécifique les règles et l’organisation de la société ainsi que le fonctionnement de l’Etat dans le respect des droits humains. C’est que la démocratie est une valeur et pas seulement une « technique de gouvernement », valeur qui peut ainsi concerner tous les peuples. Mais, la forme de démocratie basée sur la compétition, au cours d’élections disputées, entre plusieurs partis, que nous appellerons « démocratie électorale majoritaire», telle que nous l’avons schématisée ci-haut, peut-elle, elle aussi, être adoptée et pratiquée par tous les peuples ?

Il me semble que dans tous les cas, le consensus soit le maître-mot dans le système politique si l’on veut une vie politique et démocratique apaisée, s’exerçant dans la cohésion nationale parce que n’excluant personne, dans le système politique qui se fonde sur et fonctionnement selon un consensus fondamental global établi entre les composantes de la société et entre les élites qui les représentent, ainsi que sur la collaboration que ces dernières doivent nécessairement organiser entre elles. C’est ce que,  sans doute rapidement mais assez significativement, on appelle « démocratie consensuelle ».

En liminaire, informons que la théorie dite « consociative » qui est à la base de cette notion de démocratie consensuelle ou de consensus a été conçue il y a un peu moins de quarante ans à la rencontre entre une pensée et une ingénierie politiques cherchant à inventer un mode de gouvernement adapté aux sociétés segmentées, et la critique théorique du «paradigme imparfait» de la démocratie majoritaire.

La démocratie consensuelle diffère de la démocratie électorale majoritaire en ce qu’elle opère selon un véritable respect des opinions de tous et une représentation politique substantielle et non purement formelle, une représentation aussi fidèle que possible de la structure de la société et des opinions qui la traversent. De ce fait, cette théorie règle le mieux possible quatre questions de sociologie politique: celle du pluralisme, celle du mode de représentation, celle de la citoyenneté et celle du rôle des élites. En démocratie consensuelle, le but de l’action politique, même au sein de partis, est une réelle représentation et une réelle participation de tous et non l’appropriation du pouvoir, participation fondée sur l’idée de coopération et non de confrontation. Le gouvernement mis en place est issu d’un accord directement contrôlé par le peuple et les différentes composantes de la société, à travers leurs représentants et élites respectifs, tandis que la démocratie majoritaire est basée sur un accord purement formel ou structurel entre des citoyens, membres de partis ou simplement électeurs, plus motivés par le ralliement ou la satisfaction du parti majoritaire que par une véritable considération des différents points de vue discutés.  Dès lors, dans un système politique fondé sur le consensus, la question  du poids politique respectif de la majorité et de  la minorité est de peu d’importance.

Ainsi, globalement, la démocratie « consensuelle », ayant à sa base un consensus fondamental, voudrait que personne ne soit laissé sur le bord de la route, mais qu’il y ait une « représentation intégrale » sur la base non plus du « Winner takes all » de la démocratie compétionnelle majoritaire, mais d’une autre norme, celle du « Power sharing », partage du pouvoir entre les différentes forces politiques et les segments constitutifs de la société les plus représentatifs. Elle assure ainsi la coopération, la recherche du consensus entre les élites afin de neutraliser, atténuer ou minimiser ou, tout au moins, canaliser, les tendances centrifuges et conflictuelles qui découlent de la grande pluralité de nos sociétés. Par ailleurs, caractérisé par l’inclusivité, la négociation et le compromis, le principe consensuel garantit la mise ensemble des efforts et des énergies, l’harmonie, la concorde et la cohésion nationale face aux défis qui s’imposent à la société toute entière, sur le destin national, sur l’unité de la nation, sur l’intégrité du territoire, etc., face aux menaces extérieures du genre agressions et autres atteintes à la souveraineté et à l’unité ; la réconciliation durable du pays passe par là. Enfin, la participation plurale des forces politiques instaure une sorte de contrôle interne, chacun contrôlant l’autre, favorisant ainsi la bonne gouvernance.

Autre effet heureux, les décisions politiques prises par la classe dirigeante ainsi réunie le sont selon le bien-être de la communauté tout entière ou au service de cette dernière et non de quelques-uns, chacun cherchant son bonheur ou son bien-être à travers celui des autres membres de la communauté. C’est, sans doute, ce que Jean-Jacques Rousseau appelait la volonté générale,  le consensus reflétant un projet commun à l’ensemble de la société. Par ailleurs, la démocratie consensuelle peut assurer, et assurer mieux que la démocratie majoritaire qui exclut, la représentation de la population par la classe politique, tandis que l’Etat, dont l’autorité leur apparaîtrait plus légitime, jouirait de la loyauté des peuples. Enfin, recherchant le consensus, les représentants ou les élites ne seront pas tournés vers l’affrontement mais plus enclins à des compromis et à accueillir les idées et les solutions alternatives, sans exclusion d’opinions ; on peut parier qu’ils ne chercheront pas, en vue de consolider la suprématie de leur parti, à systématiquement s’opposer en bloc à des propositions présentées par d’autres, généralement considérés comme « adversaires » ou « ennemis ». A ce titre, la démocratie consensuelle est la principale clé de la cohésion nationale et d’une performance collective durable.

RELATIVITE DES CRITIQUES A LA DEMOCRATIE CONSENSUELLE

            Certains beaux esprits, affidés ou otages d’un modernisme exacerbé et aveugle, prétendent critiquer la démocratie consensuelle du fait qu’elle serait justifiée par l’existence et le maintien des entités culturelles que sont les ethnies et groupes ethniques, lesquels devraient être traités comme des choses dépassées à abandonner. Je ne chercherai pas à nier l’existence de groupes ethniques, affirmant même que, en dépit de quelques balbutiements de dépassement de comportement ethnicistes, l’existence  des ethnies structure et ponctue encore le politique et la politique dans tous nos pays. Sinon, qu’on me dise comment, dans tous nos pays, la majorité des partis politiques sont ethniques ou régionaux ou, encore n’ont qu’une assise et une influence limitées à la province ou à la région ; comment l’adhérant d’un parti politique fête à la victoire électorale de son parti mais multiplie critiques et regrets quand le gouvernement dirigé par son parti vainqueur ne comprend pas un seul ministre de son ethnie ou de sa province. On comprend pourquoi le consensus fut le mode de fonctionnement des sociétés africaines communautaristes ; y revenir aujourd’hui nous réconcilie avec les traditions dans ce qu’elles avaient de meilleur. Mais, dans l’Afrique moderne, ce qu’il faut mettre en exergue ce ne sont pas tant ces ethnies que l’existence d’affinités et solidarités infra-étatiques et infranationales, d’essence ethnique ou provinciale et régionale, et qui rendent compte de divisions entre ces entités et de solidarités plus fortes qu’au niveau de la nation ou de l’Etat. A ces clivages territoriaux s’ajoutent ceux découlant du multipartisme illimité du reste favorisé par l’existence de partis ethniques ou régionaux. Il s’agit de constater que tous ces clivages, ethniques, régionaux et politiques constituent un faisceau de facteurs de segmentation de nos Etats, alors que le type de démocratie appliquée, la démocratie majoritaire, se conforme mieux à des sociétés plus ou moins homogènes, avec les mêmes inconvénients soulignés dans les lignes qui précèdent.

Il est également fait à la démocratie consensuelle le reproche d’induire des régimes autocratiques, de méconnaître les droits humains, d’instituer des présidences à vie, d’ignorer l’opposition et de nier la démocratie ; alors on affirme que la démocratie c’est l’arithmétique qui implique qu’une majorité gouverne seule et une opposition s’oppose et critique. Evidement si par démocratie on entend, abusivement, la démocratie majoritaire, il y a, là, une apparence trompeuse. Mais, d’une part, de toutes mes si longues années d’études et de toutes mes plus longues encore années d’enseignement, je n’ai jamais appris, même si cela est la pratique consacrée égoïstement et dans un esprit d’antagonisme, une théorie qui enseigne que celui qui a la majorité, souvent relative, doit exercer seul le pouvoir comme s’il avait recueilli les 100% des suffrages et que nul autre n’ait rien obtenu, confisquant tout le pouvoir d’Etat, c’est-à-dire la res publica, en en excluant l’autre partie, parfois, majoritaire, des acteurs et de la population qui les a élus. Par ailleurs, en parlant de « présidences à vie », les critiques n’expliquent nulle part comment cela se fait ou se peut et, même, n’en donnent aucun exemple probant. Enfin, ces penseurs veulent affirmer que la démocratie consensuelle est incompatible avec les élections démocratiques, libres et transparentes. Ce n’est pas parce que, en démocratie consensuelle, l’antagonisme et la confiscation du pouvoir ne sont plus au cœur des élections que ces dernières ne peuvent absolument pas y être organisées ; au contraire, entendue comme principe démocratique fondé sur le respect de l’autre et qui, par conséquent, induit l’écoute des opinions des autres et, ainsi, le consensus, la démocratie de consensus n’est pas incompatible avec le suffrage universel.

            C’est ainsi que sa mise en œuvre implique la collaboration des élites des partis, forces politiques et sociales qui, ayant concouru lors d’élections libres et transparentes, ont obtenu un nombre de suffrages qui leur assure une représentativité significative dont le seuil peut être fixé par la constitution ou la loi électorale. Tout en induisant l’intégration politique et sociale, la démocratie consensuelle la concilie avec une gestion démocratique, parce que les principes démocratiques (le multipartisme, la séparation des pouvoirs, le suffrage, la représentation, l’organisation d’élections libres et transparentes, etc.) continuent d’être les caractéristiques du régime constitutionnel et institutionnel, mais au lieu de donner tout le pouvoir à celui qui gagne avec un certain pourcentage, associe ceux qui perdent avec un autre pourcentage parfois très important. En effet, dans la démocratie consensuelle, chaque groupe est représenté proportionnellement à ses résultats électoraux ; tandis que, l’Etat fonctionnera non sur la base d’un programme conçu à travers la compétition mais d’un programme consensuel conçu et élaboré par la coopération des élites, les élites de la nation concourant toutes à la gestion et aux efforts de construction. Ainsi, les élections ne sont pas une compétition destinée à qualifier un groupe et à en disqualifier un autre, mais à indiquer le poids respectif des groupes significatifs devant participer au consensus gouvernemental. La démocratie consensuelle est, donc, autant que la majoritaire, une démocratie « électorale » dont sont extirpés la dictature de la majorité électorale (dont nous avons dit qu’elle est souvent une minorité sociologique, ainsi que la confiscation du pouvoir et de l’Etat par une partie de la société au détriment de l’autre.

            Pour en terminer avec les faiblesses attribuées à la démocratie consensuelle, il faut affirmer que le gouvernement de consensus n’est pas un gouvernement de coalition lequel est un gouvernement parlementaire constitué par plusieurs partis, du fait qu’aucun parti n’a pas, à lui seul, suffisamment de députés pour  constituer une majorité parlementaire. Mais, en plus, le gouvernement de consensus ne comporte pas les inconvénients de fragilité et d’instabilité de gouvernements de coalition, pouvant subir la pression ou le chantage d’un petit parti dont la participation à la coalition a permis de former la majorité parlementaire. Il n’est pas d’avantage  un gouvernement d’union ou d’unité nationale, le plus souvent formé en temps de crise politique, économique ou sécuritaire majeure qui requiert l’abandon du schéma conflictuel abusivement considéré comme la forme exclusive de démocratie.

            En cette période de grand désir de la cohésion nationale, il manque une grande vision civique et patriotique qui nécessite de faire passer l’intérêt général devant les intérêts particuliers d’individus et de groupes, de ne servir que notre maison commune Congo, civisme et nationalisme qui peuvent éclore et se développer dans un tel système consensuel. Par ailleurs, il nous semble avec Lijphart qui la trouve « plus démocratique » que la démocratie libérale majoritaire, que la démocratie consensuelle soit le modèle politique le plus adéquat pour notre société fortement pluraliste et segmentée, facilitant ainsi la paix sociale ainsi et la stabilité des  institutions et de l’Etat.

Il s’en suit que la cohésion nationale est un chantier, elle doit se forger, être construite par un ensemble de politiques menées dans tous les secteurs et ayant pour objet de souder le tissu national. Elle a ainsi des implications multiformes dans chaque domaine de la vie de l’Etat et de la nation ; elle doit inspirer toute la gouvernance, politique, économique et sociale, débouchant sur des réformes structurelles qui vont dessiner un nouveau visage aux agencements institutionnels à faire fixer par la voie du droit, s’inscrivant ainsi dans les engagements de la RDC dans l’Accord-cadre d’Addis-Abeba.

            Dans ce sens, réussir ces assises est un devoir patriotique qui relève de la fierté nationale, celle de démentir les oiseaux de mauvais augure, les prophètes des malheurs, les Congopessimistes. Par une telle réussite, le consensus dont question ci-dessus devra déboucher sur un véritable compromis historique de rupture avec une continuité historique négative. C’est un colossal défi national à relever, rompant avec un passé caractérisé par l’incapacité, l’échec et des rendez-vous manqués de plusieurs autres dialogues et conférences nationales. Sans cela, les concertations n’auraient pas été nécessaires et ce serait de  l’auto-sabotage ou de l’auto-sabordage comploté par des Congolais contre leur propre pays.

(Prof Auguste MAMPUYA KANUNK’a-TSHIABO)

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