La démocratie consensuelle est un cheval de Troie et une ruse à la florence

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Par Kabongo Anaclet (Chercheur en Science Po)

Apres avoir réfléchi profondément sur l’insistance de certains acteurs politiques à propos de « la démocratie consensuelle ou concertée  », il y a lieu de se demander pourquoi s’obstinent-ils à imposer à l’opinion un débat qui a été vidé lors de travaux de dernières  Concertations Nationales, pour l’unique option de la démocratie pluraliste et représentative. A quoi auraient servi les résultats des élections de 2006 et 2011 si on veut revenir aux anciennes expériences de partage équitable et équilibré de pouvoir institutionnel en RDC depuis avril 1990?

De prime abord, il importe de souligner que « la démocratie consensuelle ou concertée  » ne figure nullement dans le document final des travaux de dernières Concertations Nationales, à moins qu’il y ait eu un document piraté ou falsifié  par rapport à celui officiellement présenté à la Plénière des Concertations Nationales par le Coordonateur du Secrétariat Technique, Monsieur Bernard Mena.

Si les preuves irréfutables existent pour confirmer cette option de la « démocratie consensuelle  ou concertée » par les trois composantes des Concertations Nationales, peut-on alors penser que le doute persiste sur la légitimité des Institutions de la République et sur celle des acteurs élus depuis 2006 dans leurs mandats respectifs? Si telle est la vision de ceux qui défendent mordus « la démocratie consensuelle ou concertée », aussi bien du côté  de la majorité que celui de l’opposition, il faudrait alors assumer la suite logique qui serait la remise en cause également de la légitimité de deux Chambres du Parlement, et particulièrement celle des Assemblées provinciales et des Exécutifs provinciaux déjà hors-mandat réglementaire de cinq ans. Cela veut dire qu’il faudra remettre le compteur à zéro.

C’est peut-être ce schéma du chaos que les tenants de la « démocratie consensuelle ou concertée » souhaitent mettre en exécution avant la fin du mandat électif en cours. Ou s’agit-il d’une intelligence rusée par la stratégie du « Cheval de Troie »  pour accéder au pouvoir sans avoir réussi à renverser la majorité au pouvoir par les élections ?

Pour la petite histoire, la légende mythologique du «  Cheval de Troie » remonte à la guerre d’encerclement de la Cité de Troie par les Grecs. Il est raconté, qu’après avoir assiégé sans succès  pendant dix ans la Cité de Troie, les Grecs eurent l’idée d’une ruse pour l’occuper. Trois personnages sont cités comme principaux acteurs, notamment Epies, le constructeur du Cheval géant dit Cheval de Troie, à l’intérieur duquel étaient dissimulés les soldats grecs, Sinon, un espion grec qui réussit à convaincre les Troyens d’accepter le cadeau des Grecs et Ulysse, le conseiller de l’expédition grecque, devenu célèbre pour sa «  mètis », qui signifie « une intelligence rusée ».

Selon les faits narrés dans cette légende, les Troyens se sont fait convaincre par un espion grec d’accepter le cadeau d’un Cheval Géant offert par les Grecs à la Cité de Troie. Et une fois entrée  dans l’enceinte de la Cité, il s’en est suivi une grande fête de réjouissance pour les Troyens. Lorsque ces derniers étaient devenus ivres sous le coup d’alcool, les Grecs sortirent la nuit du Cheval et ouvrirent la porte de la forteresse au reste de l’armée grecque. C’est de cette manière que la Cité de Troie fut occupée et soumise au pillage avec de monstrueux massacres.

La légende est ancienne puisqu’elle se situe au XIIIème siècle avant J.C, mais la ruse du Cheval de Troie est encore courante chez  de nombreux  acteurs politiques en  RDC et  à  travers le monde. Aussi, l’on peut penser que les tenants de la « démocratie consensuelle ou concertée  » se jouent de la Majorité en pleine jouissance de leur mandat au pouvoir.

Et on dirait même que la majorité se complait d’une gracieuse  jouissance sous l’effet du pouvoir et se prélasse  d’une totale insouciance devant le danger d’un gouvernement de cohésion nationale en glissement vers l’entendement de celui d’union nationale, dont le fondement politique serait la « démocratie consensuelle ou concertée » avec droit de partage équitable et équilibré du pouvoir..

Car, comment peut-on comprendre que depuis le mois de septembre 2013 jusqu’aujourd’hui, un grand battage médiatique est orchestré par les défenseurs de la « démocratie consensuelle », voire même pour certains plus audacieux de la « démocratie concertée » dans la presse écrite et audio-visuelle congolaise et étrangère, la majorité est restée muette ou discrète et flegmatique devant les arguments, pourtant incohérents, en faveur de la « démocratie consensuelle ».

Certains membres de la majorité se résignent devant cette  «  démocratie consensuelle ou concertée »  en prenant prétexte du discours d’investiture du Chef de l’Etat, où il avait été fait état de sa disposition à  l’ouverture politique envers l’opposition ou celui prononcé à  la clôture des Concertations Nationales, postulant une certaine flexibilité de nos pratiques démocratiques par rapport aux traditions de démocraties occidentales.

Mais, l’ouverture politique, telle que soulevée par le Chef de l’Etat dans ses deux discours ne renie pas l’entière responsabilité de la majorité dans l’exercice du pouvoir pour le mandat en cours. Et comme l’a si bien dit le Président Barack Obama : « en démocratie, la majorité n’a pas le monopole de la vérité ». Or, la recherche de la vérité pour la bonne gestion de l’Etat suppose celle de l’expertise, de la compétence et de l’expérience. Donc, il  faudra faire l’ouverture politique envers tous ceux qui le méritent parmi tous les citoyens congolais, y compris les membres de l’opposition. Ainsi donc, l’équivoque est levée pour ceux qui veulent installer la confusion entre ouverture politique et partage du pouvoir.

La différence paraît de taille entre le fait du partage du pouvoir institutionnel détenu par la majorité en termes proportionnels avec l’opposition et le fait d’ouvrir la porte du pouvoir aux autres compétences de l’opposition et de la société civile. Cela relève de la seule compétence du Chef de l’Exécutif,  qui évalue l’opportunité et la nécessite de cette ouverture politique.

Il y a également lieu de ne pas confondre  l’entendement de l’ouverture politique consentie par le pouvoir institutionnel pour le renforcement de ses capacités au cours du mandat électif de  deux autres emplois de l’ouverture politique. Il s’agit de celui qu’opère un régime dictatorial ou un Etat monolithique en faveur d’une certaine libéralisation politique (multipartisme, pluralisme syndical ou corporatiste, libertés de presse ou d’opinion, manifestions pacifiques, etc.)  et de celui qui s’opère dans des alliances politiques pré-électoralistes pour gagner les élections  et dans les coalitions pour former le gouvernement après les élections.

Dans ce dernier cas, il peut arriver que les partis politiques de la majorité élargissent leur coalition même à certains partis de l’opposition proches du pouvoir pour améliorer ou conforter sa marge d’action au Parlement et aménager conséquemment un programme commun minimum du gouvernement de coalition. Mais, on ne peut par aucune magie se greffer à une majorité, tout en restant opposant au pouvoir institutionnel et sans programme commun mis en place en conséquence.

Au cas où le premier entendement d’ouverture politique prévaut, l’initiative de celle-ci revient au pouvoir institutionnel représentant la majorité élue  en direction de l’opposition. Et cette dernière   ne peut imposer ni le choix de postes à pourvoir au sein du pouvoir institutionnel,  ni le choix de personnes concernées par cette ouverture et moins encore le choix du moment de la mise en œuvre.

Or, l’impression qu’affichent les tenants de la «  démocratie consensuelle ou concertée » est celle d’un ultimatum pressant pour l’application de celle-ci assortie d’un dictat pour leur cahier de charges et le pourvoi aux postes précis de leur choix et avec des personnes à leur mesure lors de la formation du gouvernement de cohésion nationale. Dans cet esprit, il s’agit alors d’un gouvernement d’union nationale formée à la suite de  l’aveu d’impuissance ou d’illégitimité de la majorité au pouvoir.

Dans cet entendement, deux objectifs  prévisibles pour les tenants de la « démocratie consensuelle ou concertée » se présentent en combinés  ou en alternatifs. Le premier serait celui de se partager le beurre envié à grand appétit par l’opposition pour la faire taire aussi proprement au bon compte de la majorité. Le deuxième objectif est celui de bloquer la machine gouvernementale de l’intérieur et cela serait pour disqualifier la majorité au prochain mandat, voire même avant la fin de son mandat.  Les deux scenarios ne s’excluent pas nécessairement.

Le deuxième entendement en rapport avec la libéralisation politique ne concerne pas le pouvoir institutionnel actuel issu d’élections libres et démocratiques, à moins que les tenants de la « démocratie consensuelle ou concertée » en disent clairement le contraire. Auquel cas, la «  démocratie consensuelle ou concertée » serait tout simplement de la ruse à la florence, selon la formule du Prince de Machiavel.

Pour le dernier entendement en rapport avec l’ouverture aux alliances préélectorales ou aux coalitions gouvernementales postélectorales, les tenants actuels de la « démocratie consensuelle ou concertée » ont eu tout le loisir pour s’adjoindre avant ou après les élections à  la majorité actuelle au pouvoir. Puisqu’ils ont voulu garder leur statut dans l’opposition politique, ils ne peuvent pas jouer à l’ubiquité politique entièrement  dans l’opposition et, par moment, d’opportunité dans la majorité.

En conclusion, plaider pour un gouvernement de cohésion nationale en orgue de mots avec le gouvernement d’union nationale dans un fond de « démocratie consensuelle ou concertée » est une « intelligence rusée » ou une duperie politique que seule la majorité ne semble pas ou refuse de comprendre.

Tous les esprits avertis et même au sein de l’opposition politique radicale, ainsi que certains membres éveillés de la société civile comprennent «  la démocratie consensuelle ou concertée » au sens que Michel Foucault postule dans son ouvrage «  les mots et les choses », à savoir, « que les périodes de l’histoire sont caractérisées par l’existence d’un certain nombre de conditions de vérité  qui encadrent ce qui est possible et acceptable ». Mais ici, la «  démocratie consensuelle ou concertée » n’est ni possible ni acceptable parce qu’elle n’est pas vraie d’autant plus les mots ne reflètent pas les choses.

Et quand bien même cette « démocratie consensuelle ou concertée » serait offerte gratuitement  aux Congolais, ou à la rigueur des rigueurs à la majorité, que ce cadeau soit rejeté. Car, comme dans la légende du Cheval de Troie, un don qui s’avère une malédiction ou de ses mécanismes sous-adjacents et surtout s’il provient d’un personnage rusé, il faut le repousser comme dirait l’expression latine tirée de la guerre de Troie : « Timeo Danaos et dona ferentes»  c’est- à –dire « Je crains les Grecs, même quand ils apportent des cadeaux ».

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