Pourquoi Joseph Kabila s’accroche-t-il au pouvoir ?

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Le deuxième et dernier mandat constitutionnel du Président Joseph Kabila s’est achevé le 19 décembre 2016. A cette date en principe, il devait absolument procéder, aux termes de la Constitution, à la remise et reprise avec le nouveau Président de la République élu trois mois plus tôt ; consacrant ainsi la première alternance pacifique du pouvoir depuis l’accession de la RDC à l’indépendance le 30 juin 1960.

A la suite des contraintes techniques vraisemblablement entretenues sous couvert de la CENI, la présidentielle prévue pour le 28 novembre 2016 n’a pas eu lieu. L’incertitude demeure quant à ce, malgré l’Accord de la Saint Sylvestre fixant la tenue des élections au plus tard fin décembre 2017. Par des artifices aussi bien politiques que juridiques, tout semble être mis en œuvre afin de jouer aux prolongations, à défaut de modifier la Constitution pour permettre à Joseph Kabila de briguer un 3ème mandat, et repousser davantage les échéances électorales, principalement la présidentielle. Et du fait
même prolonger autant que possible son bail à la tête du pays.

Pourquoi le Président Joseph Kabila s’accroche-t-il au pouvoir ?
Pourquoi tant de stratagèmes (Concertations nationales, activation de
l’ONIP (Office National de l’Identification de la Population) sur fond
du glissement du mandat présidentiel en liant les élections à
l’organisation du recensement, saisine de la Cour constitutionnelle en
interprétation de certaines dispositions de la Constitution,
précipitation du découpage territorial, Dialogue politique, etc.) pour
garder le fauteuil présidentiel ? A ces questions, l’universitaire
sénégalais EL Hadj Mbodj répond : «la réticence des chefs d’Etat
africains à abandonner le pouvoir présidentiel se justifie dans une
certaine mesure, outre la philosophie du Chef en Afrique qui empêche
l’épanouissement de l’institution successorale, par la peur de
redevenir un simple citoyen, alors qu’ils étaient habitués aux
privilèges qu’offre la fonction présidentielle, et la crainte de
représailles». C’est en substance l’hypothèse de sa thèse défendue en
1991 à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar en vue de l’obtention du
grade de Docteur d’Etat. Et la chercheuse américaine Ida Saywer,
Directrice pour l’Afrique centrale de Human Rights Watch, de se
demander, s’appuyant notamment sur le Rapport du Groupe d’Etudes sur
le Congo (GEC) dévoilant l’« Empire financier des Kabila », si la
richesse accumulée par le Président Joseph Kabila n’est pas l’une des
raisons qui le poussent à s’accrocher au pouvoir.
Cette problématique a préoccupé le journaliste Moïse Musangana dans
son ouvrage à paraître prochainement intitulé « RDCongo. Regard
comparatif et prospectif sur les présidentielles 2006 et 2011. 2016,
un cycle électoral sabordé », dont un extrait du chapitre VIII est
publié ci-dessous.

L’institution successorale en cause

La question à se poser, à la lumière de ce qui précède, n’est donc
pas de savoir si le Président Joseph Kabila tient à se cramponner oui
ou non au pouvoir, mais plutôt de se demander pourquoi tant de
stratagèmes pour garder des positions du pouvoir.
Cette question n’aurait pas dû se poser étant donné que l’institution
successorale en RDC est organisée par des règles de droit et des
mécanismes constitutionnels. Pourtant, elle se pose. Avec acuité même.
Pas seulement en RDC, mais aussi tout autour et ailleurs : République
du Congo, Angola, Burundi et Rwanda. Elle s’est posée autrefois au
Niger et au Sénégal sous les Présidents Ntaja et Wade. Pourquoi donc
tous ces pays qui, à l’aube de la décompression autoritaire du début
des années 1990 et à l’issue des transitions démocratiques qui s’en
sont suivies, s’étaient dotés des Constitutions dont le mérite était
d’avoir posé le principe de la limitation à deux des mandats
présidentiels, sont soudainement frappés de la «fièvre
réélectionniste»? (MADIAR FALL, I., 2012)
A l’approche de la fin du second mandat présidentiel, en effet, les
chefs d’État et leurs soutiens profitent de la majorité dont ils
disposent au sein du Parlement et de leur mainmise sur d’autres
institutions pour substituer le principe de la rééligibilité ad
infinitum à la clause limitative du nombre de mandats (MADIAR FALL,
I., 2012). Remettant ainsi en cause les acquis constitutionnels des
luttes du mouvement démocratique des années 1990, avec ce que cela
entraîne comme conséquences, notamment sur la stabilité du pays, sa
sécurité et celle des populations. L’exemple du Burundi est à ce point
patent. Consolation tout de même, toute l’Afrique au Sud du Sahara
n’est pas autant enragée. Le Ghana se distingue. Après 2009 avec le
Président Obasanjo, le Nigeria a encore administré une leçon à
l’Afrique avec la passation du pouvoir de manière pacifique entre le
Président sortant Goodluck Johnatan et l’entrant Mohamadou Bouari. Le
Bénin reste dans la tradition avec le Président Yayi Boni qui, après
moult hésitations et spéculations, s’est résolu à annoncer
solennellement son départ à la fin de son deuxième et dernier mandat.
Chercheur sénégalais, El Hadj Mbodj, Professeur à l’Université Cheikh
Anta Diop de Dakar, s’essaie à apporter une réponse à cette
problématique. Il situe le problème au niveau de la philosophie du
«Chef» en Afrique. Une philosophie qui empêche l’épanouissement de
l’institution successorale (MBODJ EL HADJ, 1991). En effet,
soutient-il, la dysfonctionnalité des règles successorales s’explique
par la place réservée au «Chef» dans le fonctionnement des régimes
africains. Une institution étant inséparable de la personnalité de
celui qui en assume la charge, ce dernier peut la façonner à son
image. Ainsi en est-il de l’institution présidentielle dans les
régimes africains. Celle-ci se trouve au-dessus de toutes les autres
institutions étatiques en raison de l’exploitation par son titulaire
du mythe du «chef», contribuant ainsi à la création de l’idéologie du
«Père fondateur».
La distinction classique entre le chef de l’Etat et le chef de
l’Exécutif peine ainsi à s’acclimater dans le contexte politique
africain (MBODJ EL HADJ, 1991). A ce sujet, par exemple, beaucoup de
Congolais n’avaient cessé de se moquer du Premier ministre Matata,
réduit à une portion congrue du pouvoir, en l’occurrence sur le
secteur économique à minima. Il n’a pas eu la main mise sur les
secteurs hautement stratégiques du pays, notamment la défense, la
sécurité et la diplomatie, qui restent des domaines réservés au chef
de l’Etat. Ironisant sur la posture du Premier ministre, le Gouverneur
du Nord-Kivu, Julien Paluku, dépité par la situation des tueries à
Beni, en était arrivé autrefois à se demander s’il n’était pas
possible de créer une «Troïka de la défense» à côté de celle
«économique». Allusion faite aux réunions tenues jadis chaque lundi
par quelques ministres du secteur économique sous la direction du
Premier ministre Matata, alors que la sécurité du pays était
préoccupante et que les Conseils de cabinets ou des ministres se
faisaient rares. Les successeurs de Matata Ponyo, à savoir Samy
Badibanga et Bruno Tshibala, ont vu et voient leurs prérogatives être
réduites davantage. Ils sont mis au pas par le chef de l’Etat qui a
fait d’eux de simples figurants.
En définitive, soutient Mbodj, la doctrine constitutionnelle et
politique africaniste – pour autant que le droit successoral des
régimes africains trouve son fondement dans l’ineffectivité et le
caractère factice de la légitimité des mécanismes successoraux adoptés
– réduit la perception du pouvoir et de son organisation au seul
«Chef» de l’Etat. Tout le pouvoir est centré sur sa personne. Il n’a
pas que le pouvoir politique, il a aussi le pouvoir économique.
Bénéficiaire de prébendes parce que détenteur du pouvoir, il en offre
à son tour à son réseau des clients politiques (MBODJ EL HADJ, 1991).
Entretenant ainsi la politique du ventre pour consolider son pouvoir.
C’est beaucoup trop de privilèges, de prestige, de puissance pour un
homme qui, à la limite, se croit pas moins démiurge. A ce propos, Edem
Kodjo (Jeune Afrique 1987), ancien Secrétaire général de l’OUA et
ancien Premier ministre togolais, souligne :
«Le Chef (africain) est là et il entend demeurer. Il accède au
pouvoir, le consolide, et s’y maintient jusqu’à sa mort. De son
vivant, le problème de succession est renvoyé aux calendes grecques. A
la limite, constitue même une offense criminelle, le fait d’inventer,
ou de vouloir la mort ou la déposition du Président.»
Alors que la Constitution est claire sur la situation du chef de
l’Etat congolais en rapport avec son deuxième et dernier mandat
électif arrivé à échéance le 19 décembre 2016, ce sujet est tabou au
sein de la majorité. Le Groupe des sept (G7), qui a osé en parler en
écrivant au Président Kabila, s’est vu remonter les bretelles à
Kingakati, la ferme du Président de la République. Considérés comme
frondeurs pour avoir appelé celui-ci au strict respect de la
Constitution face à la confusion qui s’intensifiait chaque jour par
rapport au processus politique et électoral, ses membres ont été
carrément bannis de la coalition.
En effet, la peur de redevenir un simple citoyen, alors qu’ils
étaient habitués aux privilèges qu’offre la fonction présidentielle,
et la crainte de représailles justifient, dans une certaine mesure, la
réticence des chefs d’Etat africains à abandonner le pouvoir
présidentiel (MBODJ EL HADJ, 1991). C’est, entre autres, pour ces
raisons que la condition du Président de la République, parce qu’objet
de fréquentes modifications, est mouvante dans les régimes politiques
africains (MBODJ EL HADJ, 1991). Cette fameuse instabilité
constitutionnelle ne concerne en réalité que le statut du Président.
Et la question du mandat présidentiel, que ce soit la détermination de
sa durée ou du nombre de mandats autorisés, constitue un jeu
considérable dans les pays africains. Elle est souvent l’enjeu des
mouvements constitutionnels (MBODJ EL HADJ, 1991). De ce fait,
l’élection présidentielle, de surcroît au suffrage universel direct
faisant de l’élu représentant immédiat des citoyens, est celle de tous
les dangers en Afrique. Elle est une élection à enjeux. C’est la
dévolution du seul pouvoir, ou du pouvoir central, qui permet le
contrôle des ressources. C’est l’élection des passions dans les
systèmes bi-représentatifs, dont l’issue conditionne celle des autres.
Quand on gagne la présidentielle, on gagne toutes les autres
élections, dit Ismaila Madiar Fall qui, navré sans doute, émet
quelques réserves sur l’élection du Président de la République au
suffrage universel direct dans les régimes africains.
La réponse à la question de savoir pourquoi l’acharnement du
Président Joseph Kabila à garder les commandes du pays est ainsi
évidente. Le cas échéant, il faut lui garantir l’après-pouvoir.
En effet, les 16 ans de règne de Joseph Kabila (2001-2017) sont
marqués par des énigmes allant des crimes contre l’humanité à la
prédation économique, voire la trahison de la nation. Lesquelles
énigmes appelleront des éclaircissements un jour ou l’autre, sûrement
après le pouvoir. Ce qui va rimer avec des représailles sur le plan
aussi bien judiciaire, financier que moral.
Les allégations contenues, entre autres, dans le rapport du GEC de
juillet 2017 intitulé «Les richesses du Président. L’entreprise
familiale des Kabila» donnent des frissons sur l’immensité des
richesses accumulées par la famille présidentielle qui a mis en coupes
réglées le pays présentement en cessation de paiements et qui,
paradoxalement, quémande des ressources auprès des bailleurs de fonds
internationaux pour rétablir les équilibres rompus et dont la chute
des prix des matières premières constitue l’alibi des gouvernants. Et
la chercheuse américaine Ida Saywer (Jeune Afrique, 21 juillet 2017),
Directrice pour l’Afrique centrale de Human Rights Watch, de se
demander si la richesse accumulée par le Président Joseph Kabila n’est
pas l’une des raisons qui le poussent à s’accrocher au pouvoir. En
effet, il reste à savoir si la RDC, au travers du gouvernement issu
des prochaines élections, va rester indifférente vis-à-vis de ce qui
s’apparente à un crime économique et comment l’actuel Président de la
République, sa famille, par-delà toute la constellation créée autour
d’eux, entendent-t-ils protéger tous ces avoirs une fois hors du
pouvoir pour en jouir paisiblement.
Le sort réservé aux anciens chefs d’Etat s’avère ainsi une
préoccupation majeure pour les Africanistes, quand bien même les
régimes africains connaissent une mutation institutionnelle et
politique qui affecte profondément les rapports entre gouvernants et
gouvernés sur le plan de la philosophie du pouvoir (MBODJ EL HADJ,
2011).
En effet, la longévité présidentielle étant de nature à affaiblir la
dépendance des gouvernants vis-à-vis des gouvernés et à entraîner une
sclérose du pouvoir, l’institution successorale doit être stabilisée
dans les régimes africains. Tout comme le mandat du chef de l’Etat
doit être rationalisé de manière restrictive. Mais, Mbodj estime qu’il
importe d’entourer ladite institution des mesures d’accompagnement
visant à protéger les anciens chefs d’Etat contre toute mesure de
rétorsion. Il faudrait donc ainsi encourager des législations
relatives aux anciens chefs d’Etat afin de les sécuriser
matériellement et politiquement. La protection matérielle se
traduirait ainsi par l’octroi des avantages les mettant au-dessus de
toute tentation, et la protection de leur intégrité physique doit être
envisagée, notamment contre les menaces dont ils peuvent faire l’objet
ultérieurement. Les anciens chefs d’Etat doivent se sentir sécurisés
dans la vie civile, et ce sentiment sécuritaire pourrait encourager
les chefs d’Etat au pouvoir à l’abandonner pour jouir éventuellement
d’une retraite méritée. En revanche, ces derniers devaient se garder
de s’ingérer dans le fonctionnement du régime en place et d’abuser de
leur statut pour exercer un pouvoir parallèle à celui du chef d’Etat
régulièrement investi. Ce qui n’est pas évident étant donné qu’ils
sont Présidents-fondateurs de leurs partis politiques dont ils
reprennent les commandes aussitôt après l’exercice du pouvoir.
L’exemple de l’ancien Président ivoirien Konan Bédié est illustratif.
Aussi, ces anciens chefs d’Etat se retrouvent souvent à la tête de
leurs anciennes gardes prétoriennes qui se transforment le plus
souvent en milices après leur départ du pouvoir. Les «Cobra» au
Congo-Brazzaville en sont un témoignage. Nul ne peut présager de ce
que serait la GR en RDC après le départ de Joseph Kabila du pouvoir.
N’empêche. La pensée du chercheur sénégalais a fait des émules parmi
les Congolais. Ancien Rapporteur du Sénat et ancien membre de la
majorité, le Sénateur Modeste Mutinga a déposé une proposition de loi
sur le statut des anciens chefs d’Etat en RDC. Le Député de
l’opposition Clément Kanku s’est battu parallèlement à l’Assemblée
nationale pour la même cause. Mais, le risque dans cette démarche est
de produire une classe des intouchables. Pourtant, leurs prestations
positives en amont à l’endroit de leurs peuples et de leurs pays,
voire de l’humanité, les épargneraient de toutes ces craintes.

En RDC, l’alinéa 5 de l’article 104 de la Constitution fait des
anciens Présidents de la République des Sénateurs à vie. En vertu de
cette disposition constitutionnelle et contrairement à ce qui se passe
au Brésil, par exemple, le Président Joseph Kabila n’aurait pas été un
homme ordinaire après le 19 décembre 2016. Il serait consacré
«Sénateur à vie» et couvert des immunités dues à son rang. Mais,
celles-ci ne protègent pas pour autant contre des crimes de guerre ou
contre l’humanité qu’il aurait commis pendant son règne ou de
détournements de deniers publics. C’est le hic qui le fait, peut-être,
cabré.
En tout état de cause, l’environnement national et international ne
semble pas s’inscrire dans le maintien du Président Joseph Kabila au
pouvoir. Le «Dialogue politique national», comme voie à cet effet,
s’est révélé un pari difficile. L’expression des Congolais au travers
des manifestations populaires des 19, 20 et 21 janvier 2015 à
Kinshasa, des 19 et 20 septembre 2016, voire celles des 19 et 20
décembre 2016, est un message on ne peut plus clair de leur volonté de
voir se concrétiser l’alternance au pouvoir, bien que celle-ci ait été
postposée par la magie des Accords résultant des deux Dialogues
précités. Sur le plan international, les différentes décisions et
déclarations reflètent l’état d’esprit de la communauté internationale
à l’endroit du régime Kabila. C’est le cas, notamment, des Résolutions
2277 et 2293 du Conseil de sécurité, la Résolution de la 31ème
Assemblée parlementaire paritaire UE-ACP du 16 juin 2016, de la
Déclaration des Ministres européens des Affaires étrangères du 23 mai
2016 envisageant des sanctions contre les tenants du pouvoir à
Kinshasa, de la Résolution des Députés européens du 21 juin 2016
demandant la démission du Président Joseph Kabila le 20 décembre 2016,
de la Résolution H.RES.780 de la Chambre des Représentants du Congrès
américain du 13 juin 2016 portant respect de la Constitution de la
République Démocratique du Congo dans la transition démocratique du
pouvoir en 2016, de la Résolution 2348 du 31 mars 2017 prorogeant le
mandat de la Monusco, des Déclarations des Ministres européens des
Affaires étrangères ainsi que des mesures du Trésor américain portant
sanctions contre des responsables congolais. Il en est de même des
réactions de l’UE et des grandes capitales occidentales à la
nomination de Bruno Tshibala comme Premier ministre.
Toutefois, la communauté internationale paraît divisée : les
Africains, à l’exemple des chefs d’Etat réunis au Sommet de la CIRGL
tenu le 27 octobre 2016 à Luanda, soutiennent le Président Joseph
Kabila, tandis que les Occidentaux ne jurent que par son départ. La
coalition des Etats africains à la 35me session du Conseil des droits
de l’homme de l’ONU tenue à Genève fin juin 2017 contre la mise en
place d’une enquête internationale sur les tueries dans le Kasaï
l’atteste davantage.

* L’ implication ambiguë de la communauté internationale

La situation de la RDC est au-delà d’elle-même. Plusieurs pays en
détiennent les clés majeures. L’implication de plusieurs pays de la
région, voire des organisations internationales, dans le processus de
paix au Congo-Kinshasa en est une indication. Les uns et les autres
sont engagés dans tous les accords signés à cet effet depuis celui de
Lusaka en 1999. L’Accord-cadre d’Addis-Abeba va même jusqu’à répartir
les tâches entre la RDC, la région et la communauté internationale
dans la quête de la résolution de la crise. Seulement voilà, nombre
des pays impliqués dans la question congolaise – dont la plupart font
face aux mêmes problèmes liés à la quête d’un équilibre entre des
élections crédibles et leur attachement à rester au pouvoir – ont des
intérêts et agendas mettant généralement aux prises deux logiques de
paix sous-tendant des dynamiques de conflits, essentiellement dans le
Kivu. Il y a, d’une part, la logique de mise en dépendance stratégique
et géopolitique du territoire théâtre du déroulement des guerres par
la modification du contexte stratégique régional et, d’autre part,
celle de la création des zones d’influence politique et commerciale
(BIYOYA MAKUTU, P., 2011) . Une lecture plus géopolitique de la crise
congolaise fait notamment ressortir le rôle majeur joué par le Rwanda
et l’Ouganda dans la naissance de l’AFDL contre le régime Mobutu et le
soutien des néo-rébellions (RCD-Goma, MLC, RCD-KML et RCD-N) pour
reconquérir l’espace de pouvoir et les avantages économiques perdus en
RD Congo (BIYOYA MAKUTU, P., 2011).
En effet, la RDC souffrirait des conséquences de l’échec de sa
politique sécuritaire d’autrefois (sous Mobutu) et surtout de
l’incapacité à réagir positivement aux mutations géostratégiques que
cet échec a entraînées (BIYOYA MAKUTU, P., 2011). Victime de la peur
du Rwanda, de l’Ouganda, de l’Angola, voire des volontés de puissance
régionale, elle ne réussit pas à s’élever au niveau du nouveau
contexte régional. Une situation qui permet à qui mieux mieux de tirer
profit du mammouth malade. Ainsi, tous ces pays, y compris les alliés
de la RDC, à savoir l’Angola, l’Afrique du Sud, la Tanzanie et le
Congo-Brazzaville, sont très intéressés par les élections au
Congo-Kinshasa. Mais, leur principale préoccupation n’est pas la
qualité de la démocratie, mais plutôt la stabilité à leurs frontières,
inhérente à leurs intérêts économiques (RICHE, M., et BERWOUTS, K.,
mai 2015). Même des alliés majeurs comme Luanda ou Pretoria n’ont pas
d’affinités personnelles avec le Président Joseph Kabila et son
régime, ils maintiennent des contacts réguliers avec ses opposants.
D’ailleurs, l’implication de l’Afrique du Sud n’est pas
particulièrement institutionnalisée, mais davantage fondée sur
l’intérêt du Président Zuma (RICHE, M., et BERWOUTS, K., 2015).
En 2011, en effet, l’Angola et l’Afrique du Sud ont fait des avances
aux opposants de Joseph Kabila avant les élections (GEC, juillet
2016). Mais lorsque, en juin de la même année, Kinshasa a décidé de
renvoyer jusqu’à nouvel ordre le contentieux sur le pétrole offshore –
le Gouvernement congolais avait soumis pour arbitrage un dossier à
l’ONU en 2009 – l’Angola a coupé son soutien à l’opposition (GEC,
juillet 2016). De la même manière, l’Afrique du Sud a tenu des
pourparlers avec Etienne Tshisekedi avant que Kinshasa ne signe des
accords avec Pretoria sur la construction du barrage d’Inga qui
devrait fournir de l’électricité à l’Afrique du Sud (GEC, juillet
2016).
Quel est alors le rôle que pourrait jouer la communauté
internationale dans la question congolaise ? Bien que cette question
soit à priori l’apanage des Congolais qui doivent en développer une
vision et se donner une posture géopolitique, celle-ci est en mesure
d’accompagner ce moment historique pour le Congo. Toutes les pressions
exercées sur le régime Kabila participent, mine de rien, d’un
accompagnement international plus cohérent de la démocratisation de la
RDC, en général, et des élections à venir, en particulier. Cependant,
les pays occidentaux insistent énormément sur la tenue des élections,
mais vont relativement loin dans la tolérance de pratiques non
démocratiques. Il en résulte souvent un choix relevant du moindre mal,
une ambiguïté. L’image la plus forte de cette ambivalence de la
communauté internationale est celle de Mme Hilary Clinton, alors
Secrétaire d’Etat américaine. En rapport avec la présidentielle
chaotique de 2011 en RDC, elle déclarait :
«La gestion et l’exécution technique des élections laissaient à
désirer, manquaient de transparence et n’étaient pas à la hauteur des
progrès enregistrés dans de récentes élections africaines. Cependant,
il n’est toujours pas clair que les irrégularités en question étaient
suffisantes pour changer les résultats de l’élection » (VOA, 2011).
La déclaration du Président français François Hollande en faveur de
la tenue du référendum au Congo-Brazzaville même s’il s’est ravisé par
la suite, s’inscrit dans le même contexte. Ce comportement est
partiellement fondé sur la recherche d’un équilibre délicat entre le
désir de contribuer réellement au développement de la démocratie d’une
part, et de l’autre l’attention portée à ne pas bousculer une
stabilité encore relative et précaire (RICHE, M., et BERWOUTS, K.).
Si au Congo-Brazzaville, le Président Denis Sassou a opéré, sous le
silence complice de la communauté internationale, un passage en force
en recourant à un référendum pour changer de Constitution et lever,
par conséquent, certaines clauses constitutionnelles qui l’empêchaient
de briguer un mandat supplémentaire, celle-ci ne semble pas prête à
l’accepter pour la RDC. Cette diplomatie à géométrie variable irrite
les autorités de Kinshasa qui, faisant prévaloir la souveraineté de
leur pays, crient à l’ingérence. Mais, il reste que la situation de la
RDC n’est pas pareille à celle du Burundi, ni du Rwanda, ni de
l’Ouganda, ni de l’Angola, voire du Congo-Brazzaville. Toutes les
tentatives de tordre le cou à la Constitution se sont révélées
infructueuses. Même l’arrêt n°265 de la Cour Constitutionnelle n’y a
rien changé. Les Résolutions 2277, 2293 et 2348 du Conseil de sécurité
sont on ne peut plus explicites. Elles appellent au respect de la
Constitution et à l’organisation des élections dans les délais.
En effet, la mal gouvernance, qui a caractérisé le régime de Joseph
Kabila, et l’incapacité de celui-ci à construire un leadership dans
son pays et dans la région, auraient été déterminants dans la posture
de la communauté internationale à son endroit. Les chercheurs Manya
Riche et Kriss Berwouts en sont convaincus :
«Le Congo ne peut se remettre sur les rails avec un Gouvernement
corrompu. La bonne gouvernance est une question essentielle et il sera
très difficile de la maintenir sur l’agenda et de consolider les
réalisations de l’Accord-cadre d’Addis-Abeba si la communauté
internationale des donateurs se livre à un exercice électoral
autorisant Kabila à rester après 2016. Nombre de Congolais et
d’observateurs internationaux de la politique congolaise
considéreraient qu’un processus ne conduisant pas à un changement de
leader serait un recul considérable pour la paix et la démocratisation
en cours depuis les négociations de Sun City.»
Il appert donc que si la communauté internationale a sa partition à
jouer, il revient, cependant, aux Congolais d’afficher une volonté
farouche pour le changement et pousser le monde à s’engager sans
réserve dans cette voie.

Par Moïse Musangana, journaliste