Indépendance : Autocensure de Kasa-Vubu et Lumumba

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Le 30 juin 2010, notre République atteindra 50 ans d’indépendance. Que d’acteurs disparus en un demi-siècle ! Heureusement, les écrits de presse restent. Et surtout, ils témoignent. Alors, dès aujourd’hui, chaque vendredi et pendant toute une année, Le Phare va offrir à ses lecteurs un précieux cadeau : raconter et conter ce que la presse a vu et entendu, aussi ce qu’elle a eu à provoquer ou le silence qu’elle a dû s’imposer. Non seulement pendant, mais aussi avant et après l’indépendance. Désormais, aucun oubli n’est permis : le journaliste est et demeure vraiment l’historien du présent.

Il est tout à fait évident que les contenus précis des discours prononcés par le Président Kasavubu et le Premier ministre Lumumba jeudi 30 juin 1960 aient été en rapport direct avec l’événement grandiose et mémorable qui s’est déroulé ce jour précis. Qu’à cela ne tienne, il y a lieu de souligner également l’existence d’un autre fait à grande signification sur le plan médiatique : Joseph Kasavubu et Patrice Lumumba ont opéré chacun, séance tenante, une autocensure sur leurs propres textes.

Les invités ainsi que les personnes présentes à la grande salle du « Palais de la Nation » ne s’en sont nullement rendus compte. Mais, comme le leur recommandent les techniques de reportage portant sur des événements dont le protocole est préréglé, les journalistes avaient pu se procurer ces documents polycopiés bien avant la cérémonie. Et grâce à cette  ingéniosité des hommes de la presse, l’on est aujourd’hui en mesure de relire attentivement et avec intérêt les passages ayant été raturés, ceux ayant été ajoutés ou encore ceux qui n’ont simplement pas été lus par les deux hommes d’Etat congolais.

La chronique de ce jour s’emploiera à retrouver les contextes qui ont pu motiver les non-dits et les plus-que-dits de l’un et de l’autre, au cours de ce premier exercice de rhétorique de Joseph Kasavubu et Patrice Lumumba en qualité de principaux responsables du nouvel Etat indépendant.

Une seule peau de léopard

Cela dit, dans l’entendement de Kasavubu tout comme dans celui de Lumumba d’ailleurs, la distinction n’était pas suffisamment claire entre la fonction de Chef de l’Etat et celle de Chef de gouvernement, plus exactement à propos du prestige et du pouvoir qui étaient réellement attachés à ces postes. Tous ces deux politiciens se référaient plutôt à la mémoire traditionnelle. Et ils en déduisaient chacun une conception du pouvoir plus rapprochée de la vision monarchique que représentative.

A une idée lancée à la Table Ronde de Bruxelles sur la possibilité de maintenir le Roi des Belges comme Chef de l’Etat congolais, Kasavubu avait répondu sans hésitation : « Deux hommes ne peuvent s’asseoir sur la même peau de léopard ». D’ailleurs, le « roi Kasa » ne privait pas de s’exhiber en public avec sur la tête une toque de léopard surmontée d’un pennage d’aigle royal, avec des plumes longues d’une bonne cinquantaine de centimètres. Tout un symbole!

Quant à Patrice Lumumba, rentrant de la Table Ronde de Bruxelles, il organisa son accueil à Stanleyville de façon délibérément évocatrice. Ce 3 mars 1960, Patrice Lumumba était alors  transporté en tipoy, ce fauteuil porté sur les épaules d’au moins quatre solides marcheurs et qui était jusque-là réservé aux fonctionnaires blancs en tournée administrative. Et, bien qu’habillé en costume-cravate moderne, Lumumba arbora sur la tête une toque de léopard, avec une bandoulière également en peau de léopard et à la taille une large ceinture en peau du même fauve. Tout un symbole!

A regarder donc de plus près, avant son accession à l’indépendance, le Congo n’était pas loin de ressembler à une seule peau de léopard, sur laquelle s’invitaient simultanément deux hommes, Joseph Kasavubu et Patrice Lumumba.

Le discours du Roi Baudouin

Le discours du Roi Baudouin, premier à prendre la parole, semble être destiné premièrement aux dirigeants congolais présents dans la salle : « Monsieur le Président, Messieurs… ». Et c’est précisément parce qu’il s’adressait à ses colonisés d’hier que le monarque a dû évoquer l’histoire commune à la Belgique et au Congo. Il débuta alors son discours par des éloges à la famille royale : « L’indépendance du Congo constitue l’aboutissement de l’œuvre conçue par le génie du Roi Léopold II, entreprise par lui avec un courage tenace et continuée avec persévérance par la Belgique ». Et à ses yeux, « lorsque Léopold II a entrepris la grande œuvre qui trouve aujourd’hui son couronnement, il ne s’est pas présenté à vous en conquérant mais en civilisateur ». Pour preuve, « pendant 80 ans la Belgique a envoyé sur votre sol les meilleurs de ses fils, d’abord pour délivrer le bassin du Congo de l’odieux trafic esclavagiste qui décimait les populations, ensuite pour rapprocher les unes des autres les ethnies qui, jadis ennemies, s’apprêtent à constituer ensemble le plus grand des Etats indépendants d’Afrique ».

Le Roi Baudouin fut suivi avec grande attention. Néanmoins, à l’écoute de la conclusion de son propos, ses auditeurs eurent l’impression que le Roi entendait mettre en balance, d’un côté, une « compréhension » déjà prouvée par les Belges et, de l’autre côté, une « démonstration » encore à prouver par les Congolais. Le Roi avait dit en effet : « Le grand mouvement d’indépendance qui entraîne toute l’Afrique a trouvé, auprès des pouvoirs belges, la plus grande compréhension. En face du désir unanime de vos populations, nous n’avons pas hésité à vous reconnaitre, dès à présent, cette indépendance. C’est à vous, Messieurs, qu’il appartient maintenant de démontrer que nous avons eu raison de vous faire confiance ».

Des polis applaudissements accompagnèrent la fin du discours royal, surtout qu’il y plaça une généreuse évocation : « Que Dieu protège le Congo ».

Le discours de Kasavubu

Souvent méconnu, le discours du Président Joseph Kasavubu est pourtant significatif à double titre. D’une part il rappelle le contexte historique et, d’autre part, surtout, le Chef de l’Etat s’est refusé de lire de longs passages pourtant mentionnés sur le texte déjà distribué à quelques journalistes.

A propos de ce qu’il a dit, il faut retenir que Joseph Kasavubu débuta son discours de façon très significative : « Avant toute chose… ». Effectivement, il dit : « Avant toute chose, je voudrais exprimer ici une émotion, la reconnaissance que nous ressentons envers tous ces artisans obscurs ou héroïques de l’émancipation nationale, et tous ceux qui, partout sur notre immense territoire, ont donné sans compter leurs forces, leurs privations, leurs souffrances et même leur vie pour que se réalise enfin leur rêve audacieux d’un Congo libre et indépendant ».

Par ce passage initial, Joseph Kasavubu voulait à coup sûr à se rappeler à la mémoire des Congolais : c’est lui qui, lors de son investiture en qualité de bourgmestre de Dendale le 20 avril 1958, avait publiquement fustigé le retard accumulé dans le processus d’émancipation des Congolais, ce qui lui valut une sévère réprimande de l’autorité administrative hiérarchique ; c’est son parti qui réclama le premier « l’indépendance immédiate » ; c’est lui qui,  après les émeutes du 4 janvier 1959 à Léopoldville, fut le principal prisonnier politique ; c’est lui qui organisa le boycott des affaires de l’Etat dans le Bas-Congo, la paralysie économique de la province et la clandestinité de l’Abako pendant toute l’année 1959, etc.

Cette partie si politique de son discours tenait tellement Kasavubu à cœur qu’il y revint autrement dans un paragraphe suivant : « Je pense à tous ces travailleurs des chantiers, des usines et ces agriculteurs de nos plaines et de nos vallées, à ces intellectuels aussi, à tous ceux, jeunes ou vieux, qui ont senti monter dans leur cœur un irrésistible idéal de liberté et qui, quoi qu’il put arriver, ont su rester fidèles à cet idéal et ont su l’accomplir. Je pense à nos femmes aussi qui, sans faiblir un seul instant, ont su réconforter leurs fils, leurs époux dans leurs luttes magnifiques et, souvent même, se trouver à leurs côtés au plus près du combat ». Et il conclut: « A vous toutes et à vous tous, artisans incomparables de la grandeur de notre patrie, le Congo indépendant que vous avez créé vous dit avec émotion sa gratitude infinie et vous assure solennellement que jamais vous ne serez oubliés ».

Les non-dits de Kasavubu

Cela dit, il convient de préciser que Joseph Kasavubu n’ajouta rien au texte de son discours distribué d’avance. En revanche, il s’autocensura et dut s’interdire d’en lire trois idées contenues dans son allocution.

D’un. Le Président congolais se refusa de lire le passage relatif aux « prédécesseurs » du Roi Baudouin : « Sire, la présence de votre auguste Majesté aux cérémonies de ce jour mémorable constitue un éclatant et nouveau témoignage de votre sollicitude pour toutes ces populations que vous avez aimées et protégées. Elles sont heureuses de pouvoir dire aujourd’hui à la fois leur reconnaissance pour les bienfaits que vous et vos illustres prédécesseurs leur avez prodigués, et leur joie pour la compréhension dans laquelle vous avez rencontré leurs aspirations ».

Il n’est pas sans intérêt de rappeler que Joseph Kasavubu fut le tout premier à critiquer dès 1946 l’œuvre coloniale, bâtie fondamentalement sur la dépossession systématique des populations indigènes de leurs terres et de leurs richesses. Il plaida alors pour le « droit du premier occupant » de la terre congolaise, en faveur de l’homme autochtone.

De deux. Le Président Kasavubu s’empêcha de lire le passage qu’il avait prévu pour parler de l’amitié entre les deux pays. Il était écrit ce qui suit sur le texte polycopié : « Elles (les populations congolaises) ont reçu votre message d’amitié avec tout le respect et la ferveur dont elles vous entourent et garderont longtemps dans leur cœur les paroles que vous venez de leur adresser en cette heure émouvante. Elles sauront apprécier tout le prix de l’amitié que la Belgique leur offre et elles s’engageront avec enthousiasme dans la voie d’une collaboration sincère ».

Certes, la veille du 30 juin il fut paraphé le traité d’amitié entre la Belgique et le Congo indépendant. Mais, en réalité, les gens ne savaient pas que, à propos de cette « amitié » et de cette « collaboration sincère », Kasavubu avait depuis très longtemps un point de vue très précis. Pouvait en témoigner notamment son communiqué reproduit par l’Agence Belga le 14 avril 1960, dans lequel il établissait un état des lieux négatif et sévère, justement après avoir exercé pendant un mois en qualité de membre du Collège exécutif général chargé des questions économiques. Il avait écrit : « Depuis qu’il est question de la réalisation de l’indépendance, plusieurs organismes installés au Congo transfèrent leurs biens à l’étranger et principalement en Belgique (…) Ce qui est étonnant, c’est de constater que le gouvernement belge, lui aussi, participe à ce mouvement en transférant les dépôts d’or du Congo en Belgique ». Et surtout il ajouta : « La Belgique doit également nous présenter un bilan équilibré d’une situation budgétaire saine répondant aux besoins réels du Congo. Cela lui fera honneur et servira de base de confiance d’une amitié solide et sincère entre nos deux pays ».

De trois. Il y eut un passage protocolaire que Joseph Kasavubu dut également omettre de lire. Il était rédigé comme suit : « Messieurs les représentants des pays étrangers, vous nous avez fait l’honneur de venir nombreux célébrer avec nous ces journées historiques. Aussi des relations d’amitié seront-elles faciles à nouer demain entre notre pays et chacun des Etats que vous représentez. Vous qui voyez autour de vous l’immense enthousiasme qui s’est emparé de toute la Nation, vous qui sentez notre désir de réussir et de bien faire connaître au monde cette image. Je proclame, au nom de la Nation, la naissance de la République du Congo ».

Apparemment, ce passage n’a pas été lu fort parce qu’il était le dernier de toute la partie censurée par Joseph Kasavubu lui-même. Car, à première vue, il ne représente aucune impertinence.

Le discours de Lumumba :

Il a déjà été indiqué que le troisième discours de la cérémonie de ce 30 juin au « Palais de la Nation » fut celui prononcé par le Premier ministre Lumumba. Par le fait que sa prise de parole n’était pas prévue sur la feuille protocolaire, le prononcé de cette allocution suscita autant de surprise que d’intérêt. Pour l’heure, l’on ne s’attardera que sur trois corrections opérées dans ce discours, étant donné que le Premier ministre Lumumba avait effectivement mis des annotations sur son texte, bien qu’il ait été polycopié et déjà distribué à des journalistes.

Première correction : Patrice Lumumba évoque les brimades. Il lit le propos suivant : « Qui oubliera enfin les fusillades où périrent tant de nos frères, les cachots où furent brutalement jetés ceux qui ne voulaient plus se soumettre au régime d’une justice d’oppression et d’exploitation ». En fait, sur le texte polycopié et non lu par Lumumba il avait été écrit : « …ceux qui avaient échappé aux balles des soldats dont les colonialistes avaient fait l’outil de leur domination ». Ainsi qu’on le voit, le Premier ministre congolais s’autocensura et se retint de parler des « soldats ». Ainsi, au cours de sa lecture, Lumumba n’évoqua plus les « cachots » par rapport à l’armée, mais plutôt  dans le cadre de la procédure judiciaire.

A vrai dire, dans le passage écrit mais non lu, Patrice Lumumba avait voulu donner une version de sa propre vie, notamment les circonstances de son arrestation à Stanleyville fin octobre 1959. Au cours d’une conférence donnée le 6 février 1960 à Bruxelles, à la tribune des « Amis de Présence Africaine », il avait dit : « A un moment donné, nous tenions une réunion à huis clos dans une maison privée. Nous avons entendu des détonations de fusils, c’était le début de la répression. Immédiatement après, on voyait des cadavres qui gisaient un peu partout. C’était la panique générale, l’inquiétude ». Et il ajouta : « Bien qu’immatriculé et juridiquement assimilé aux Européens, on m’a arrêté brutalement, on m’a jeté dans un petit cachot noir, on m’a fait coucher sur des planches et ce n’est que lorsque j’ai protesté et demandé une couverture, que l’on m’en a donné une ».

Deuxième correction : le consentement de l’indépendance du Congo par la Belgique. Le texte initialement polycopié et distribué prévoyait ce qui suit : « Dans ce domaine, la Belgique même  qui, comprenant enfin le sens de l’histoire, n’a pas essayé de s’opposer à notre indépendance, est prête à nous accorder son aide et son amitié, et un traité vient d’être signé dans ce sens entre nos deux pays égaux et indépendants ». Mais pendant la lecture, Patrice Lumumba a glissé lui-même une nuance précise  : « la Belgique n’a plus essayé de s’opposer… ».

En fait, l’allusion par le Premier ministre à « l’opposition » de la Belgique doit être placée dans un contexte temporel nettement plus récent, c’est-à-dire pendant les jours éprouvants subis par Patrice Lumumba pour obtenir la mission de formateur d’équipe gouvernementale. Cette durée va de la fin du scrutin du 25 mai à l’investiture du gouvernement par le Parlement le 24 juin. Car, moins de deux mois plus tôt, c’était un tout autre Lumumba que l’on pouvait entendre à Accra, faisant alors une déclaration toute élogieuse sur la décolonisation du Congo par la Belgique : « Je dois ici féliciter l’esprit de compréhension dont le gouvernement belge a fait preuve à cette occasion (Table Ronde) ». Patrice Lumumba ajouta : « La Belgique, qui a compris que le Congo appartient aux Congolais, bénéficie aujourd’hui de nombreuses sympathies en Afrique. Les Belges sont loyaux et courageux, me disent tous les Africains que je rencontre depuis mon arrivée à Accra. Partout où nous verrons les Belges, nous les accueillerons à bras ouverts, ajoutent-ils ». Et Lumumba poursuivit : « Je dois souligner qu’il n’y a aucun pays en Afrique qui a conquis son indépendance avec plus de rapidité et de facilité que le Congo. Le Ghana a dû lutter durant dix ans pour obtenir son indépendance. L’Algérie qui lutte depuis plus de cinq ans ».

Troisième correction : message à l’opposition politique. Pendant la lecture de son discours le Premier ministre Patrice Lumumba avait dit : « Je demande à la minorité parlementaire d’aider mon gouvernement par une opposition constructive et de rester strictement dans les voies légales et démocratiques ». Mais dans le texte polycopié et distribué aux journalistes il était prévu une autre phrase plus explicite, qui ne se limitait pas à la seule « minorité parlementaire » mais qui était destinée à l’ensemble des travailleurs congolais : « Je vous demande à tous de ne pas réclamer du jour au lendemain des augmentations de salaires inconsidérés avant que je n’ai eu le temps de mettre sur pied le plan d’ensemble par lequel je vais assurer la prospérité de la nation ».

Ainsi qu’on peut s’en rendre aisément compte, grâce au travail de mémoire accompli par  la presse, l’autocensure des discours prononcés le 30 juin par le Président Kasavubu et le Premier ministre Lumumba permet à ce jour d’accéder à des découvertes de haute portée politique.

Pr. Jean Chrétien Ekambo 

Prochaine chronique : Le contenu de l’indépendance

 

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