Halte à la spéculation sur une prétendue vente de l’uranium congolais

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Par Sylvanus Mushi Bonane, Avocat au Barreau de Kinshasa /Gombe
et Ministre Honoraire de la Recherche scientifique et technologique

Le rebondissement de cette affaire dans les médias étrangers repris sur les lèvres de certains politiques, appellent que tout citoyen congolais, soucieux de l’image de son pays et qui peut en dire quelque chose, puisse éclairer l’opinion en faisant un bref aperçu sur l’histoire de l’uranium en République Démocratique du Congo (I) avant de se pencher sur la prétendue vente de l’uranium par les autorités congolaises à certains pays étrangers (II) suivie d’une interrogation et piste de réponse sur les causes de l’agitation autour de l’uranium congolais (III) et enfin, la conclusion (IV).

I. BREF APERCU SUR L’HISTOIRE DE L’URANIUM ET DU NUCLEAIRE EN REPUBLIQUE DEMOCRATIQUE DU CONGO

 Notre pays, la République Démocratique du Congo, a joué un rôle crucial dès l’avènement de l’ère nucléaire et le développement des applications de l’énergie nucléaire au plan mondial.
Comme d’aucuns le savent, c’est l’uranium extrait de l’une des mines uranifères de la République Démocratique du Congo, Shinkolobwe dans la Province du Katanga, qui a servi aux premières expériences sur la fission nucléaire au d6but du siècle dernier.
 En revanche, plusieurs occurrences minérales uranifères ont été décrites pour la première fois dans notre pays.
 Jusqu’en 1958, la République Démocratique du Congo, avec une production de près de 1.500 tonnes d’uranium, était classée parmi les principaux pourvoyeurs du marché mondial en ce métal stratégique.
 En 1960, la production nationale de l’uranium fut totalement arrêtée à cause de nombreux événements, notamment, l’accession de notre pays à l’indépendance et partant, le départ des colons belges qui, par stratégie, avaient préféré noyer la mine de hinkolobwe et brouiller les cartes sur la suite de l’exploitation de notre uranium.
Dans son programme de reprise de la valorisation des minerais radioactifs, la République Démocratique du Congo, notre pays, avait conclu en 1982, un Protocole d’accord entre l’entreprise française dénommée Compagnie Générale des Matières Nucléaires (COGEMA), la Générale des Carrières et de Mines (GECAMINES) et le Commissariat Général à l’Energie Atomique (CGEA), portant création d’une société de droit congolais dénommée Association Uranium du Zaïre (AUZ).

 Cette entreprise avait comme tâche d’entreprendre des travaux de prospection et d’exploitation d’uranium en République Démocratique du congo. Cet accord portait sur toute l’étendue de la concession de la GECAMINES qui couvrait à l’époque une superficie de 18.000 km2.
 Les négociations devant conduire à la signature de la convention minière n’ayant pas abouti, le protocole fut dénoncé par les partenaires congolais et l’Association Uranium du Zaïre (AUZ) fut dissoute en 1986, soit quatre ans après.
 La deuxième tentative officielle d’exploration et d’exploitation de l’uranium congolais était l’oeuvre du Commissariat Général à l’Energie Atomique (CGEA) qui signa, en date du 07 mars 2005, un Protocole similaire avec la société OMEGA CORP. LTD, de droit australien, pour l’exploitation de la mine de Shinkolobwe et ce, en vertu de l’article 3, point b de l’ordonnance n° 78-195 du 05 mai 1978, qui donne pouvoir au CGEA de recourir à des tiers pour effectuer la prospection, l’exploitation et le traitement des substances dites réservées.
 Comme pour l’Association Uranium du Zaïre (AUZ) et pour les mêmes raisons (faute de convention minière), cet accord n’avait pas abouti.
 Une troisième tentative d’exploration et d’exploitation de l’uranium congolais vit le jour avec la signature controversée d’un accord suivi de deux avenants, tantôt avec la société BRINKLEY INTERNATIONAL de droit britannique, tantôt avec la société SENTINELLE INTERNATIONALE LTD, de droit sud-africain, tantôt avec la société BRINKLEY AFRICA LTD de droit seychellois, signés respectivement le 20 juillet, le 29 septembre 2006 et le 19 juillet 2007.
 Les mêmes causes produisant les mêmes effets, cet accord a échoué pour cause de vice de forme. Et pourtant, si les négociations avaient été bien conduites, le protocole BRINKLEY AFRICA LTD et autres précités pouvaient ouvrir à une valorisation transparente et bénéfique de nos minerais radioactifs, spécialement, notre uranium.
 A l’échec des précédentes tentatives, AREVA, la géante française du nucléaire civil, par un mémo d’intention signé avec le gouvernement congolais en mars 2009, a lancé des négociations avec objectif de déboucher sur l’exploration, l’exploitation et le traitement entre autres, de l’uranium congolais dans les limites que la convention minière à intervenir devrait définir.
 Malgré cet état des lieux on ne peut plus clair, des langues malveillantes sûrement s’élèvent pour dire sans aucune preuve ni précision que les autorités congolaises auraient vendu de l’uranium à l’étranger.

II. DE LA PRETENDUE VENTE DE L’URANIUM PAR LES AUTORITES CONGOLAISES A CERTAINS PAYS ETRANGERS

 Comme démontré ci-dessus, la République Démocratique du Congo n’a plus produit ni entreposé l’uranium depuis 1960. La loi minière de notre pays, en son article 7, classe l’uranium parmi les matières de domaines réservés.
 La loi n° 017/2002 du 16 octobre 2002 (prise au lendemain de l’accession au pouvoir par le Président de la République, Joseph KABILA), spécialement en son article 4 portant disposition relative à la protection contre les dangers des rayonnements ionisants et la protection physique des matières et des installations nucléaires, classe officiellement l’uranium comme matière nucléaire dont l’exploitation, l’entreposage, le transport et l’utilisation requièrent une autorisation préalable conditionnée par une qualification avérée dans le domaine et la possession des outils indispensables et susceptible de satisfaire aux normes fondamentales de protection contre les dangers du rayonnement ionisant. En d’autres termes, pour relancer la production de l’uranium en République Démocratique du Congo, il faut nécessairement que par une ordonnance du Président de la République, initiée par les Ministres des Mines et celui de la Recherche Scientifique et Technologique, délibérée en conseil des Ministres, ce minerai radioactif qu’est l’uranium, sorte de la réserve et soit mise à la disposition d’un ou de plusieurs exploitant (s) agréé (s) avec le concours de l’AlEA.
 Quand nous étions aux affaires (au Ministère de la Recherche Scientifique et Technologique), de telles démarches étaient mises en route et l’AIEA était favorable mais apparemment avec notre départ du gouvernement, il n’y a plus eu de suivi.
En plus, par la lettre n° MlN.RST/CAB.MIN/YK/338/MIN /2003, le Gouvernement par le Ministère de la Recherche Scientifique et Technologique avait répondu négativement à la demande d’autorisation de l’exploitation artisanale de l’uranium.
 De toute analyse objective, d’où partirait-on pour alléguer la production, l’entreposage ou la vente de l’uranium par les autorités de la République Démocratique du Congo ?
Les médias étrangers que j’ai lus en 2006, notamment le Journal « Sunday Times » de la Grande-Bretagne sur une prétendue livraison de l’uranium par la République Démocratique du Congo à Téhéran et repris plus tard par un magazine belge, parlait de douze livraisons avec beaucoup de conjectures et incongruités qui se sont révélées non vérifiables.
 Et pour preuve, on peut lire sur le site de Congo-indépendant, proche de l’opposition congolaise et très souvent musclé dans ses analyses, je cite « … interrogé par certains medias belges, à l’époque, Karel de Gucht (dont on connaît la position sur les autorités congolaises), alors Ministre des Affaires étrangères, a reconnu avoir reçu un rapport de la Sûreté belge après l’article de Sunday Times… J’ai demandé une enquête supplémentaire, mais dans ce second rapport de la sûreté datant de janvier 2006, on peut lire qu’il n’y a pas d’indication concrète ». Fin de citation.
Il n’en serait pas autrement quant à l’émission de la RTBF (Radio-Télévision Belge de la Communauté francophone) du 17 février 2010 à 22h00.
Mais si tel est le cas, quel serait alors l’origine de la spéculation sur la vente de l’uranium congolais ?

III. CAUSE DE LA SPECULATION AUTOUR DE L’URANIUM CONGOLAIS

 Les années 1980 ont été marquées par des cours très bas sur le marché mondial. En raison de la demande croissante en combustible du fait du nombre élevé des réacteurs en service au monde, soit 435 au total, 28 en construction, 64 en planification et 758 projets en cours notamment dans les pays émergeants (Inde, Chine), les prix ont été multipliés par 6 en 2001, atteignant des valeurs jamais égalées, soit 350 S US le Kg.
 L’uranium congolais ayant une forte teneur, il est toujours préféré aux autres produits ailleurs.
 Tous nos gisements explorés et connus comme tels, Shinkolobwe carrière, Shinkolobwe Signal, Swambo, Kasompi, Kalungwe et Musonai offrent malheureusement ou heureusement la possibilité d’exploitation en carrière. C’est-à-dire que pour accéder aux matières uranifères, cela n’exige pas d’aller foncièrement en très grande profondeur.
 Cet état des choses a laissé croire à certains naïfs qu’il pouvait se livrer ne serait-ce que de manière artisanale à l’exploitation de l’uranium. Ceux qui s’y sont livrés frauduleusement ont été victimes du rayonnement ionisant et beaucoup d’accidents y furent déplorés.
 Réagissant vigoureusement contre ces pratiques dangereuses, le président de la République, par son décret de 2004, a fermé officiellement les mines uranifères, Shinkolobwe en priorité.
 Jusqu’à ce jour, il n’existe pas encore en République Démocratique du Congo une usine des opérations et de traitement de l’uranium ou du « yellow cake » qui est le produit fini de ce minerai. Pour peu que les inciviques ou fraudeurs réussissent à extraire, l’on ne peut se poser la question de savoir leur destination.
 La réponse est pour moi, la première cause de la spéculation sur la prétendue vente de l’uranium congolais.
Tenez, l’uranium est un minerai dérivé qui cohabite dans une matière solide (une pierre) avec d’autres, notamment le cuivre, le cobalt, etc.
 Je parie que quand les artisans vendent, ils ne vendent que le cobalt par exemple. Cela n’est pas que l’affaire de seuls artisans. Savez-vous que le pays enregistre depuis beaucoup d’années, des manques à gagner sur l’uranium enfui dans les minerais produits dans le périmètre uranifère et qu’à nos frontières, la radioactivité est testée sur 8/10 de camions qui franchissent nos frontières pour l’exportation ?
 Comme les artisans, le Congo n’exporte et ne gagne que sur son cobalt, cuivre, à l’exportation, mais jamais un seul dollar sur l’uranium que recèlent ces minerais, faute d’expertise et surtout d’unités séparatrices.
 Pourtant, les négociations que nous avions initiées auprès de l’AIEA avaient permis que cette institution des Nations Unies accepte de contribuer à l’équipement du CNPRI (Commission Nationale de Protection contre le Rayonnement Ionisant). Il avait été démontré qu’il existe des unités portables à même d’assurer la séparation sur les carrières d’exploitation avant enlèvement du minerai principal.
 Bien entendu, les camions testés positifs aux postes de contrôle, devraient être soumis à l’opération de séparation des substances minérales à bord avant de franchir nos frontières.
 La conséquence de l’inactivité du CNPRI par manque d’équipement est que, seules les industries ou usines étrangères qui traitent les minerais congolais avec l’uranium en dérivé, peuvent répondre de sa traçabilité.
Il faut noter également que par manque d’informations pour les uns, la mauvaise foi et/ ou la confusion pour les autres, sur l’état des barres de combustibles des réacteurs TRIGA I et TRIGA II du CREN-K et des casques trouvés à Kibomango, les gens en parlent dans tous les sens.
 Ce qu’il faut retenir est qu’après que la nouvelle ait fait le tour du monde sur la prétendue vente des barres d’uranium (sic !), de combustible contenant l’uranium et là, j’étais encore aux affaires, l’AIEA a dépêché une mission d’inspection de nos deux réacteurs, du 07 au 09 mars 2007, composée de deux Experts, dont Messieurs Hassan Abou Yehia et Amgad Mohamed Amin Shokr.
 Avec les Experts congolais du CGEA dont Monsieur KOMBELE, la mission a travaillé sur le site du CREN-K où elle a constaté la présence physique de tous les éléments combustibles dont 56 usés de type 102 TRIGA jadis utilisés au fonctionnement du TRIGA l, bien démantelés et entreposés depuis 1970 et 73 éléments combustibles pour le réacteur TRIGA II dont 70 chargés dans le coeur du réacteur, 1 dans la piscine du réacteur et 2 défectueux et entreposés dans les puits d’entreposage sécurisés. Aucun n’avait disparu et aucun de ces éléments ne contient de l’uranium enrichi au-delà de 20%.
 Ce n’était qu’une affabulation destinée à saper l’honneur d’un pays et de ses autorités.
 Les études ad hoc ont démontré qu’à la première année d’exploitation, ce secteur générerait au moins 900 millions de dollars américains au Trésor public, surtout qu’il n’existe aucune interdiction, ni préalable contraignant à ce propos.
 S’agissant des casques, la mission de l’AIEA avait déjà effectué une descente à Kibomango et le test effectué au CREN-K, avait été validé en ce que lesdits casques dataient de l’époque coloniale et comportaient des parois finalisées à l’aide de l’uranium appauvri. Il a été attesté d’ailleurs que la valeur marchande de ces casques était zéro.

IV. Conclusion

 Cette campagne d’intoxication qui vient, part et revient nonobstant les évidences ci-dessus exposées, me fait penser à une cabale dirigée contre la République Démocratique du Congo et ses dirigeants non sans agenda caché.
 Il appartient donc aux autorités de prendre toutes les mesures nécessaires pour couper I’herbe aux pieds des spéculateurs mal intentionnés en mettant entre autres en route le démarrage de l’exploitation et le traitement limitées à la production du « yellow cake » de l’uranium congolais, sans préjudice de continuer les analyses pour comprendre davantage, à qui profiterait une telle campagne récurrente.

Sylvanus Mushi Bonane

Avocat au Barreau de Kinshasa / Gombe et
Ministre Honoraire de la Recherche Scientifique et Technologique

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