Gouvernement : des ministres égoïstes ?

0
7

 

On doit certainement donner raison à ceux qui disent que si  les Congolais se battent pour devenir Ministres, ce n’est certainement pas pour le peuple qu’ils sont censés servir mais plutôt parce qu’ils croient trouver dans cette fonction un raccourci pour s’enrichir. La décision  prise récemment par le Gouvernement MATATA d’attribuer à chaque Ministre 150 hectares au Plateau de Bateke pour y pratiquer l’agriculture  est une preuve de plus de cette triste réalité. On comprend pourquoi des critiques les plus acerbes continuent  à se faire entendre sur cette initiative pleine d’ambigüité.

Evidemment personne n’aurait à redire d’une telle initiative,  du reste courante dans d’autres pays africains comme la Côte d’Ivoire ou le Cameroun,  surtout que  le Chef de l’Etat  s’adonne depuis quelques années aux activités agricoles. On ne peut donc pas reprocher aux Ministres d’avoir chacun son Kingankati. Ce  qui scandalise et irrite l’opinion, ce n’est pas tant la pratique envisagée  de  telles activités mais plutôt le manque de transparence en ce qui concerne le mode d’acquisition des terres, l’emplacement choisi et l’objectif réel poursuivi.

Mode d’acquisition : une procédure expéditive et irrégulière.

          Le Ministre des Affaires Foncières, qui devrait appliquer la loi et servir d’exemplarité  en  cette matière,  a surpris l’opinion  publique lors de la cérémonie de la pose des bornes en affirmant que  certaines terres attribuées ont été retirées à leurs anciens locataires qui  n’avaient pas pu les mettre en valeur dans le délai prévu.  Pourtant on sait que la loi n°80-008 du 18 juillet 1980 portant régime général des biens, régime foncier et immobilier et     régime des sûretés, est explicite à ce sujet. Elle prévoit en pareil cas une longue procédure, allant de l’ouverture de l’enquête à mener pour permettre à des tiers de faire prévaloir leurs droits éventuels, jusqu’à sa clôture par les avis du Procureur de la République et du Gouverneur de Province. C’est à l’issue de cette    procédure que l’autorité locale autoriserait l’occupation provisoire des terres demandées. On constate malheureusement pour ce cas précis que rien de tout cela n’a  été  respecté.  On a préféré à la place, utiliser une procédure expéditive et du reste entachée d’irrégularités, en recourant  non au Gouverneur de la Ville et au Bourgmestre de Maluku  mais  aux Chefs coutumiers qui auraient reçu des cadeaux à titre de récompense. Un tel geste ne pourrait qu’encourager ces derniers à qui le Chef de l’Etat avait  reproché lors de la Conférence de Kikwit en  novembre 2011 leur propension à vendre les terres qui,  aux termes de l’article 53 de la loi foncière précitée sont une propriété exclusive, inaliénable et imprescriptible de l’Etat.

Pourquoi avoir choisi le Plateau des Bateke ?

          Une autre question que l’on se pose est celle de savoir pourquoi les Ministres ont- ils choisi Kinshasa au lieu du milieu rural  dont  ils sont presque tous originaires et où l’agriculture est l’activité économique principale? Un tel investissement y aurait certainement des effets d’entraînement bénéfiques  en termes de création d’emplois et  de lutte contre l’exode rural surtout de nos jeunes qui, séduits par les facilités apparentes des villes quittent les  villages  actuellement délaissés  et auxquels les hommes politiques ne s’intéressent qu’à l’occasion des échéances électorales.  En tout cas cette initiative maladroite a l’inconvénient de révéler aux  Congolais et en particulier aux   ruraux qu’ils ne peuvent rien attendre de ce Gouvernement comme  du reste des précédents, en ce qui concerne l’amélioration de leurs conditions de vie.

          En effet,  malgré les nombreuses  déclarations d’intention à effet médiatique du Premier Ministre  sur le fameux Programme de relance agricole, les gens restent fort sceptiques et commencent maintenant  à comprendre qu’en réalité la promotion de ce secteur n’a jamais été au cœur des préoccupations de nos dirigeants. Car on ne peut à la fois chercher à lutter contre la pauvreté qui est davantage  rurale et ne rien faire pour la  relance  de l’agriculture. Face aux difficultés  grandissantes des paysans, devenus les plus pauvres des pauvres ,   au lieu de  faire prévaloir  d’abord leurs intérêts individuels,  les Ministres devraient écouter leur cri de détresse en mettant en place une politique agricole cohérente,  visant l’augmentation  de la production en cherchant les moyens appropriés pour sa réussite. Pour se donner bonne conscience, le Gouvernement ne se gêne pas de rabâcher les oreilles avec les performances, du reste discutables que le pays aurait atteintes sur le plan macro-économique mais on oublie souvent  que le progrès n’est rien sans l’amour pour les autres.

Le vrai objectif recherché

          Cette initiative  égoïste jette  également un autre éclairage troublant sur le comportement des Membres de ce Gouvernement, à savoir: le mépris et le manque d’amour pour la population qui est  convaincue que cette action n’apportera rien  de significatif à la promotion de l’agricultrice.  Car elle sait que la rentabilisation des superficies si étendues nécessitera  sans aucun doute le recours à de grands moyens techniques  et financiers. Le véritable objectif  recherché est caché, à savoir : utiliser les titres  de propriété,  attestée par des certificats d’enregistrement pour solliciter et obtenir  des crédits et d’autres avantages.  Certes,  les Membres actuels  du Gouvernement et du Parlement  sont mieux payés que leurs prédécesseurs. Ils ne se  sont pas gênés de  doubler leurs émoluments pour le budget 2013.  Pendant ce temps, le militaire et le  fonctionnaire doivent se contenter d’un salaire  de misère de 65 $. Ce qui signifie en termes de comparaison que ces  derniers doivent faire 146 mois ou 12 ans pour gagner le salaire d’un Ministre et 2OO mois ou 16 ans celui d’un Député. Comme quoi le petit peuple à qui on impose tant d’impôts et de taxes qui ne font d’ailleurs qu’augmenter comme les factures de la SNEL et de la REGIDESO, ne travaille que pour faire vivre les hommes au pouvoir.

          Une chose est  en tout cas  sûre : ce n’est  pas avec leurs émoluments bien que scandaleusement élevés que  nos Ministres feront  la mise  en valeur de si grandes étendues  qui leur ont été octroyées ; ils  auront certainement besoin pour ce faire des moyens plus importants comme des  fertilisants, des  tracteurs et de  l’argent frais. A cet égard, ils seront sans aucun doute les premiers à être  servis  gracieusement avec les 2.500 tracteurs commandés  l’année dernière.  Quant aux crédits dont l’insuffisance constitue l’un des facteurs importants et explicatifs de la régression de notre agriculture, contrairement à d’autres pays où ils sont réservés en priorité aux agriculteurs, tout le monde sait  qu’au Congo les hommes politiques  sont presque les seuls à en bénéficier. Ils ne les remboursent  d’ailleurs généralement pas. Il faudra s’attendre prochainement à ce que des dossiers de demande des crédits de leurs Excellences,  évalués  à des millions de dollars, inondent des institutions spécialisées comme la Sofide ou le Fonds de promotion de l’industrie.

L’histoire se répète

          On a reproché aux Mobutistes d’avoir mal géré  le pays mais avec le recul du temps, les Congolais jugent aujourd’hui aux faits. L’opinion publique ne manque pas de se poser des questions et même de s’inquiéter en raison de l’échec auquel ont abouti par le passé  des expériences semblables. Car la réalité se charge aujourd’hui de nous  montrer que l’histoire se répète. En effet cette  initiative malheureuse du Gouvernement MATATA rappelle  tristement celle du Président Mobutu au début  des années 1980. Pour répondre favorablement à la demande  de contribution à la relance de l’agriculture congolaise, le Japon accorda des centaines des camions Nissan et Toyota pour assurer l’évacuation de la production agricole vers les centres de consommation. Quelle ne fut pas par la suite la déception de la population   de les voir distribués gratuitement aux Membres du Comité Central du MPR de l’époque  qui, au lieu de les amener à l’intérieur,  les gardèrent dans la capitale où ils furent affectés à des activités plus rentables telles que le transport des personnes ou le commerce de la bière.

          Comme du temps de Mobutu,  on peut être sûr que les  largesses accordées aujourd’hui  aux Ministres  n’apporteront significativement aucune réponse aux graves problèmes structurels  de  notre agriculture. On ne serait dès lors pas surpris demain d’apprendre que les terres  acquises  ont été vendues et les prêts consentis n’ont jamais été  remboursés.

Quelle solution ?

          Devant ce comportement  inexplicable de nos Ministres, la population  ne peut même pas compter, comme cela se fait  dans d’autres pays,  sur une opposition qui  ne réagit que quand ses intérêts sont en jeu et quand il  s’agit de se distribuer des postes. Elle compte  surtout sur la société civile, en particulier sur l’Eglise catholique qui s’est toujours distinguée par des prises  de position courageuses  et qui ont souvent abouti au changement des comportements  répréhensibles de nos dirigeants. Le Président de la République devrait également  réagir en annulant cette décision pour ne pas se voir continuellement  accusé d’instaurer au Congo un Etat d’impunité, comme il  l‘avait  fait pour les lotissements  créés anarchiquement par certains Ministres du Gouvernement Muzito.                                       

Antoine MASIKINI TABU                            

LEAVE A REPLY

*