Front Commun pour le Congo : la logique fatale d’un pouvoir politique inorganique

0
322
Le nouveau Premier ministre Bruno Tshibala reçu pour la première fois depuis sa nomination par le président de la République Joseph Kabila le 10 avril 2017. ©Présidence de la République.
Le nouveau Premier ministre Bruno Tshibala reçu pour la première fois depuis sa nomination par le président de la République Joseph Kabila le 10 avril 2017. ©Présidence de la République.

La crise politique offre toujours deux issues possibles: la première est celle du maintien ou du statut quo de l’impasse persistante, parfois dans les sens de l’enlisement ou du pourrissement de la situation concernée sous l’« effet de couve », et la deuxième est celle de la sortie de crise par voie transitionnelle ou par voie résolutoire du fond de la crise.

Les grandes démocraties du monde occidental procèdent généralement pour les stratégies de la sortie de crise par voie résolutoire, en ce sens que les acteurs et les institutions politiques vident l’objet du conflit en y trouvant des solutions définitives pouvant satisfaire les parties jadis engagées au conflit.

Nombreux autres régimes en processus démocratique à travers le monde
opèrent pour la sortie de crise suivant les modèles transitoires de
compromis en fonction du rapport de forces en présence. Seuls les
régimes autocratiques se maintiennent au pouvoir grâce aux multiples «
effets de couve » par répression brutale ou par aliénation à la
servitude.
La création par le pouvoir en place du Front Commun pour le Congo, en
plein Conseil des Ministres du 8 juin 2018, est une des meilleures
illustrations de l’aliénation à la servitude, où tous les leaders
d’opposition pourtant entrés au gouvernement pour assurer un équilibre
de forces avec le pouvoir en place, renoncent à leur statut
d’opposants pour s’offrir servilement à un pouvoir qu’ils ont pourtant
longtemps combattu.
L’histoire politique de notre pays nous renvoie à trois expériences
malheureuses de front hétéroclite des forces politiques, lesquelles se
sont toutes soldées par le renversement brutal des pouvoirs respectifs
en place et dont la dernière en date se dessine sous nos yeux, celle
du Front Commun pour le Congo et qui ne pourra pas en faire exception.
La première débute à la date de l’organisation des élections
législatives du 30 avril 1965, lesquelles donnent un large avantage à
la CONACO & Alliés de Moise Tshombe. Et le Président Joseph Kasa-Vubu,
en tant Chef de l’Exécutif Central, se décide à fixer unilatéralement
les modalités de la formation d’un gouvernement d’union nationale en
remplacement du gouvernement de Salut public jusqu’alors dirigé par
Moise Tshombe.
Ainsi, crée-t-il le Front Démocratique du Congo, composé des partis
politiques ayant perdu les élections législatives en vue d’organiser
une opposition au sein du Parlement et éventuellement contrer la
candidature de Moise Tshombe à l’élection présidentielle prévue en
mars 1966.
Le Front Démocratique du Congo en bute à la montée en puissance de
Moise Tshombe à la primature, grâce à sa majorité parlementaire,
refuse d’accepter sa candidature. Il propose monsieur Evariste Kimba
du FDC au poste de Premier Ministre du nouveau gouvernement qui sera
nommé par ordonnance n°397 du 18 octobre 1965. Lors de la présentation
au Congrès des deux chambres, son investiture est rejetée par 134 voix
contre 121 voix pour et 7 abstentions.
La tension qui s’installe entre la CONACO & Alliés ayant gagné les
élections législatives et le FDC conduit au coup d’Etat du 24 novembre
1965 par le Chef d’Etat Major de l’armée, le lieutenant-général
Joseph-Désiré Mobutu.
La deuxième expérience est celle des années 90 où divers partis
tiroirs issus du MPR, Parti-Etat, font face à une virulente opposition
constituée principalement de l’UDPS et des partis alliés au sein de
l’Union Sacrée de l’Opposition Radicale.
Après l’échec de multiples tentatives de déstabilisation et de
récupération par le pouvoir d’opposants promus aux postes des
gouvernements successifs de transition dès la fin de la Conférence
Nationale Souveraine en 1992, le Président Mobutu décide, à l’issue
d’un conclave clôturé le 16 juin 1994, de créer un nouveau
regroupement politique hétéroclite comme plate-forme électorale.
Ce dernier se constitue par une alliance entre les Forces Politiques
du Conclave, proches du pouvoir, et les partis réfractaires à
l’opposition radicale désignés USORAL (USOR et Alliés) sous le
leadership de Nguza karl-i Bond.
Il s’ensuivit un dédoublement institutionnel marqué par deux
gouvernements parallèles : celui du Premier Ministre Etienne
Tshisekedi issu de la Conférence Nationale Souveraine, soutenu par
l’Union Sacrée de l’Opposition, et celui du Premier Ministre Faustin
Birindwa, choisi par les Forces Politiques du Conclave, proches du
pouvoir, et les partis alliés de l’USORAL.
Les Forces Politiques du Conclave n’ont survécu ni à l’assaut du
regroupement politique URD de Kengo wa Dondo en scission avec l’Union
Sacrée de l’Opposition Radicale, ni à la submersion de la rébellion de
l’AFDL en 1997.
La troisième expérience est celle de Comités Politiques Populaires
(CPP) mis en place à travers le pays par le Président Laurent Désiré
Kabila pour faire face à la fronde de ses alliés rwandais, en
recourant à un mouvement d’éveil patriotique des partis politiques
congolais. Le déclenchement de la guerre d’agression en août 1998 n’a
pas permis l’épanouissement de son projet politique ambitieux qui est
resté sans lendemain.
Si on ne peut établir avec certitude une relation de cause à effet
entre l’installation de Comités Politiques Populaires et le
refroidissement des relations avec les pays voisins  alliés, on peut
confirmer que cet appel à un regroupement des partis politiques
congolais ne pouvait que frustrer les principaux membres de l’AFDL, en
majorité venus des provinces frontalières du Rwanda et de l’Ouganda,
aux anciens pays alliés ayant aidé le Président Laurent Kabila à
renverser le  régime de Mobutu.
A ce regroupement politique d’éveil patriotique s’ajoutent les
messages officiels du Président Laurent Désiré Kabila disqualifiant
les membres de l’AFDL, accusés d’être une bande d’aventuriers et des
pilleurs de richesses du Congo.
Les CPP n’ont survécu ni à la fronde des principaux partis politiques
de l’opposition traditionnelle congolaise, ni à l’assaut de la
coalition entre les nombreux leaders de l’AFDL et les troupes
régulières des deux pays voisins, en l’occurrence le Rwanda et
l’Ouganda.
L’assassinat du Président Laurent Désiré Kabila intervenu au début de
l’année 2001 n’a été que la combinaison résultant de son isolement
diplomatique à travers le monde et de la grandissante fronde interne
de l’opposition politique, ainsi que de la forte pression militaire de
troupes venues d’anciens pays voisins alliés, sous couvert de nombreux
mouvements insurrectionnels congolais.
Le Front Commun pour le Congo, initié par le Président Joseph Kabila,
se présente comme une grande dérive par rapport aux expériences
précédentes, en ce sens qu’elle institue une privatisation des forces
politiques de l’opposition grâce aux moyens de l’Etat et qu’elle dilue
l’importance des partis politiques de la majorité présidentielle par
rapport à ceux de l’opposition membres du gouvernement actuel.
Plus qu’une vision de recomposition de forces politiques en présence,
c’est plutôt une logique fatale devant conduire au bannissement aux
prochaines élections de tous les partis politiques faisant partie de
ce front atrophié par un pouvoir politique inorganique ou frappé
d’inanité politique.
Par Jean Marie
Kashama Nkoy