Freddy Matungulu : «La Diaspora congolaise devrait contribuer pour la tenue des élections»

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Dans un entretien, Freddy Matungulu, économiste au FMI et ancien ministre des finances, pointe les «différents manquements» des autorités congolaises dans la gestion des futures élections et notamment son défaut d’anticipation.
Un calendrier électoral global a été annoncé le 12 février dans un climat politique tendu, après les violentes manifestations de janvier contre la nouvelle loi électorale. Le cycle électoral devrait débuter par les élections des députés provinciaux et les élections locales, le 25 octobre 2015, puis viendront les élections sénatoriales le 17 janvier 2016 et celles des gouverneurs de provinces le 31 janvier 2016 et enfin la présidentielle et les législatives le 27 novembre 2016. Si le calendrier est conforme à la Constitution, la Commission électorale (CENI) a avoué que ces différents scrutins étaient tenus à un certain nombre de «contraintes» : notamment sur la fiabilité du fichier électoral qui n’a pas encore totalement «nettoyé», mais surtout sur le financement des élections, qui n’était pas encore bouclé. Dans ce contexte d’incertitude, l’opposition politique dénonce un calendrier «irréaliste» et craint que
Joseph Kabila ne cherche à jouer la montre en repoussant au-delà de 2016 l’élection présidentielle.

Afrikarabia : La Commission électorale (CENI) annonce un budget global de 1,14 milliards de dollars pour les prochaines élections. Les élections coûtent-elles aussi cher en RDC ?
Freddy Matungulu : Les élections coûtent cher en RDC. Cela ne me parait pas étonnant au regard de l’immensité du territoire, quatre fois plus grand que la France ; d’une population relativement abondante ; et du manque criant d’infrastructures routières, ferroviaires et fluviales de qualité (qui oblige un recours excessif à l’avion pour l’acheminent du matériel électoral dans le pays). Par ailleurs, l’informatisation rudimentaire de la République Démocratique du Congo impose un usage quasiment exclusif du vote à bulletins papier, qui, à certains égards, peut-être plus coûteux que le vote électronique. Ces contraintes techniques et logistiques sont exacerbées par de graves faiblesses dans la gestion financière des scrutins; des faiblesses apparemment voulues et entretenues par le gouvernement qui n’a jamais fait mystère de sa volonté de renvoyer l’élection présidentielle aux calendes grecques. Bien plus, pour être
efficace, la gestion de ce gros budget électoral devait être pluriannuelle, ce qui n’a malheureusement pas été le cas. Le manquement explique aujourd’hui, au moins en partie, le caractère apparemment prohibitif de l’enveloppe financière tendue par la CENI.  Pourtant, quel que élevé soit-il, ce coût, une fois froidement réexaminé et réduit au minimum incompressible, se justifie pleinement. En effet, des élections crédibles et apaisées procureraient d’énormes avantages au pays. En particulier, en légitimant le pouvoir, elles ramèneraient la sérénité des esprits et la cohésion nationale qui nous ont tant fait défaut ces dernières années. Des ingrédients essentiels à la relance de l’économie et la création de nouvelles opportunités d’emploi et d’amélioration des conditions de vie.

Afrikarabia : Le calendrier électoral publié par la CENI fixe la date des prochaines élections locales et provinciales en octobre 2015 et des élections présidentielle et législatives pour le 27 novembre 2016. Dans ce calendrier serré, où pourra-t-on trouver l’argent nécessaire et dans quels délais ?
Freddy Matungulu : Le budget de 1,1 milliards de dollars mis en avant par la CENI est colossal. Cependant, beaucoup d’observateurs avisés pensent que les élections peuvent être organisées et réussies avec moins de ressources. En augmentation de près de 57% par rapport au budget de l’élection de 2011, ce montant est presque 3 fois supérieur au budget des scrutins de 2006. D’autre part, l’enveloppe proposée dépasserait de 47% les estimations présentées par l’Abbé Malu Malu aux autorités belges il y a à peine quelques mois. Comment expliquer un réajustement si substantiel en si peu de temps? Au regard de ces évolutions, quelques économies devraient, de prime abord, être possibles. Je pense pour ma part que l’argent nécessaire peut être trouvé si tout le monde s’y met. Les pistes de solution urgentes incluent la révision du budget 2015 et la production d’un budget 2016 qui accorde une priorité conséquente aux
opérations électorales. Ceci requière une redéfinition des priorités de l’Etat pour les deux années en faveur des opérations électorales, avec une possible focalisation sur les seules élections présidentielle et législative nationales. Une consultation rapide entre le gouvernement, la société civile et l’opposition permettrait de développer le consensus nécessaire à une gestion sereine d’un tel recadrage des priorités budgétaires et électorales du pays. Dans le même contexte, des échanges plus étroits et francs entre la RDC et ses partenaires au développement sur les financements attendus de ces derniers devraient également être rapidement initiés. Enfin, la Diaspora congolaise en quête de changement au pays devrait être disposée à faire une contribution spéciale au financement de cette opération si essentielle au retour d’une stabilité durable chez nous. Pour faciliter l’adhésion à cette dernière
proposition, la direction de la CENI pourrait être confiée à une personnalité nationale plus technique, neutre, et respectée. Cette piste extraordinaire et bien d’autres de caractère exceptionnel méritent considération, car l‘urgence de la situation exige que l’on «ne laisse nulle place où la main ne passe et repasse ». Aux grands maux, de grands remèdes, donc !

Afrikarabia : Dans une tribune publiée par Le Monde Afrique, vous soulevez l’option d’un possible glissement du calendrier électoral qui placerait alors le président Joseph Kabila dans un «statut précaire de président de fait» et ouvrirait une période transitoire. Pendant cette «transition», vous émettez le souhait de voir une «personnalité nationale ou internationale intègre» gérer le pays, à l’instar de Bernard Kouchner au Kosovo en 1999. Plus de 15 ans après, et dans un contexte africain bien différent, pensez-vous que cette initiative serait acceptée en RDC ?
Freddy Matungulu : En tant que fonctionnaire international, j’ai eu le privilège de travailler pendant une vingtaine d’années dans de nombreux pays étrangers au mien, en étroite collaboration avec leurs plus hauts dirigeants. En aucun moment, je n’ai pensé remettre en cause la souveraineté des nations concernées. Mon travail était apprécié par mes interlocuteurs au regard du soutien technique qu’il leur apportait, mais également pour sa neutralité par rapport aux diverses forces nationales en compétition politique normale. Dans le contexte politique très polarisé de la RDC, une telle neutralité pourrait être l’élément déterminant, facilitateur de progrès pendant une éventuelle transition qui devrait, bien entendu, être très brève. Toutefois, si l’on en juge par la levée des boucliers suscitée par la proposition, le recours à une telle expertise extérieure semble largement rejeté par la majorité de l’opinion
congolaise. L’on peut dès lors considérer qu’une telle initiative ne serait pas acceptée en RDC.
Propos recueillis par Christophe RIGAUD