Floribert Chebeya : écriture rouge sang

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A chaque fois qu’on me demande de dire un mot le jour de la commémoration du sacrifice de Floribert, j’invite mes amis à écouter, à chaque fois, ces mots de maman Annie, sa tendre épouse, veuve si jeune avec ses orphelins, sans compter ceux laissés par son frère Bazana, dont elle portera toujours la responsabilité familiale parce que mort « Fidèle », au service de son beau-frère, le mari de sa soeur !

Le meilleur hommage que ma plume d’écrivain peut te rendre Flory est celui que je tisse et brode avec les mots, images et attitudes d’une beauté et d’une simplicité que seule ta charmante, douce et déterminée épouse Annie, a produits en nous accueillant dans votre maison.

Juste après nous avoir salués, Annie nous regarde droit dans les yeux comme pour nous dire ce qu’on savait déjà. Sans un mot, avec tout son corps,  Annie exprime le vide que nous ressentons tous depuis la mort de Floribert et la disparition de son chauffeur, le frère aîné d’Annie !

D’une voix ferme et d’un regard lucide, Annie relate les faits dans le moindre détail. Elle connaît les heures et les minutes. Elle nous parle avec une précision hallucinante. Elle reste en contact avec Floribert tout au long de son rendez-vous avec la mort ! Elle reconnaît le style des messages de Floribert. Elle sent les genres de réponses qui n’ont pas de place dans leur manière de communiquer entre eux et entre Floribert et ses enfants. Une véritable horloge, une initiée aux pratiques des militants des Droits Humains.

Courageuse, elle va au lieu de rendez-vous de son mari pour chercher les traces de son passage à cet endroit. Elle recoupe les faits et sent le coup fourré. Têtue, elle ne renonce pas tant qu’elle n’a pas obtenu les informations qui confirment le décès de son mari. Mère, elle n’oublie pas ses devoirs conjugaux. Il y a des enfants à conduire à l’école et à ramener à la maison, etc. Tout l’être d’Annie communie avec Floribert. Annie est Floribert et Floribert était Annie.

Je regarde la femme de mon frère et reste émerveillé par cette quiétude qui ne cherche qu’une seule et unique chose : « que justice soit faite ». Elle ne veut rien recevoir. Ce n’est pas dans le matériel qu’elle trouvera un soutien : « Je vous en prie. Vous ses frères et amis, ne tuez pas Floribert par votre silence ».

Je vois alors une larme tenter, en vain, d’envahir ses yeux comme pour les couvrir d’un nuage de désespoir. Annie n’est plus avec nous. Elle est dans ses souvenirs, un moment prémonitoire de bonheur familial, mais aussi, d’angoisse auquel elle n’a pas prêté attention en son temps : « Parfois Dieu nous parle, mais nous ne sommes pas très alertes pour comprendre le contenu de son message ».

Dimanche, avant la semaine fatidique, Floribert et moi sommes assis l’un à côté de l’autre, au salon. On parle de tout et de rien. Et puis soudain, il tend son bras autour de mon épaule comme pour me ramener plus près de lui. Il me regarde et d’une voix lourde, il me dit : “tu sais, Annie, j’aime ce pays. Et s’il faut que des gens meurent pour que nos enfants, nos arrières et arrières petits-fils et petites-filles vivent mieux, je pense…” ». Je ne lui laisse pas le temps de terminer sa phrase : « Floribert, je ne veux pas entendre ce discours. Moi j’ai des enfants. Je refuse ! ».

Floribert ne m’écoute même pas. Il est comme parti pour un autre monde et ses derniers mots lors de cette conversation raisonnent comme cette trompette de Jéricho dont tu parles souvent, monsieur l’abbé. Je ne les oublierai jamais, nous dit-elle, comme pour retrouver la force de dire cette phrase qui donne sens à la vie : « Si moi je meurs, mon sang ne sera pas enfoui dans le sol ni couvert par la terre. Il remontera à la surface et sera visible ». Floribert est cette graine qui refuse de mourir et remonte, aujourd’hui, à la surface de la terre, pour crier justice et redonner un sens à la vie dans notre pays !

Annie parle d’une voix ferme et au présent comme si Floribert la tient encore chaudement dans cette étreinte qui sera la dernière de leur couple. Ses yeux transpirent une fierté que la douleur ne peut pas dominer. Elle est « elle », la compagne de Floribert, une militante, déterminée à affronter, dans la non violence, tous ceux qui l’ont brutalement séparée de son Floribert.

« A l’instant, je n’ai pas compris le message de Floribert. Maintenant, je vois la grandeur non seulement de ses paroles mais aussi de son être. Mon mari, dans son humilité légendaire, est un grand Monsieur. Et votre présence à tous, d’ici et d’ailleurs, de nos villes comme des périphéries, me donne le courage de poursuivre ce combat afin que justice soit faite » :

Floribert est mort non pas de « sa » plus belle mort. Mais bien de « leur » plus belle mort. Emporté par ces mensonges, violences au quotidien. Qui s’abreuvent du sang des braves. Floribert a été tué par des hommes en uniformes. Cette fois « pas non autrement identifiés »

Floribert est mort. Victime d’un système, d’un vécu politique. Qui ne respecte pas la vie humaine. Et dont il nous demande de nous débarrasser !

 

Excuse-moi, Annie. Ces derniers mots ne viennent pas de toi, mais bien de moi. Néanmoins, ils restent profondément inspirés par la dignité qui transpire de tout ton être et de l’engagement pour la vie que célèbre le dernier sommeil de Floribert. C’est sans doute pourquoi je continue à crier que la lutte continue et que la victoire de ce peuple est certaine!