Evoqués à la Table Ronde, Kamina et Kitona évoqués dans la presse

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(Par P.O. Jean-Chrétien EKAMBO)

Le 30 juin 2010, notre République atteindra 50 ans d’indépendance. Que d’acteurs disparus en un demi-siècle ! Heureusement, les écrits de presse restent. Et surtout, ils témoignent. Alors,  pendant toute une année, Le Phare va offrir à ses lecteurs un précieux cadeau : raconter et conter ce que la presse a vu et entendu, aussi ce qu’elle a eu à provoquer ou le silence qu’elle a dû s’imposer. Non seulement pendant, mais aussi avant et après l’indépendance. Désormais, aucun oubli n’est permis : le journaliste est et demeure vraiment l’historien du présent.

Jusqu’au 15 février 1960, alors que se profilait la fin des travaux de la Table Ronde, un problème demeurait encore insuffisamment résolu : le sort des unités de l’armée belge stationnées sur les bases de Kamina et de Kitona. Jusque-là, ces unités échappaient totalement à la hiérarchie de la Force publique. Nommées avec justesse « forces métropolitaines », les hommes, les armes, le matériel ainsi que le commandement de ces unités dépendaient exclusivement de l’état-major de l’armée belge, en Belgique. Et, en fait, il n’était guère coutumier pour les journalistes d’évoquer les noms de « Kamina » et de « Kitona » dans leurs écrits.

Néanmoins, cette question d’armée « parallèle » était évoquée par Joseph Kasa-Vubu dans le passé, à plusieurs reprises et de manière radicale. Ce dernier réclamait publiquement, depuis 1958, « le retrait de la force métropolitaine campée sur le territoire congolais ». De son côté, à Stanleyville, lors du congrès du MNC le 28 octobre 1959, Patrice Lumumba s’était aussi interrogé : « Toutes ces bases militaires, quelle est leur utilité ici en Afrique ? ».

Cette question des bases militaires de Kamina et de Kitona était donc de très grande importance. En fait, depuis 1958, l’opinion socialiste belge s’était mobilisée contre le projet de renforts à envoyer à ces bases : le journal La Wallonie et son directeur André Renard, le syndicat FGTB (Fédération générale du travail de Belgique), les mouvements estudiantins ainsi que la direction du Parti socialiste lui-même. Aussi, tant l’agence de presse Belga que le journal congolais Le Courrier d’Afrique s’étonnaient que la Table Ronde ne puisse clore ce dossier.

Alors, l’agence de presse Belga en parle, dans sa dépêche de vendredi 17 juin où elle réalise la synthèse des seize résolutions retenues à la Table Ronde. La substance de cette dépêche est reproduite le lendemain samedi 18 juin par le quotidien Le Courrier d’Afrique : à propos de la question des « troupes belges stationnées au Congo », il a été convenu à la Table Ronde que c’est seulement après le 30 juin 1960 que les deux gouvernements, belge et congolais, conviendront d’un « accord technique » d’égal à égal entre les deux parties.

Certes, ce renvoi dans le futur ne signifie pas encore un désaccord entre Belges et Congolais. Mais, connaissant les contours délicats de ce problème, la rédaction du Courrier d’Afrique a vite compris que ce compromis était en réalité une « indécision », qui traduisait un profond désaccord.

Géostratégie mondiale

Premier quotidien de Léopoldville depuis 1930 et lancé sur initiative du mouvement ouvrier chrétien belge, le Courrier d’Afrique était très sensible aux questions idéologiques de la « guerre froide » Est-Ouest. Le journal était donc très vigilant à l’égard de tout discours à tendance communiste et marxiste. Surtout, la rédaction du Courrier d’Afrique connaissait bien les bases de Kamina et de Kitona, créées pour caserner les soldats belges en expédition au Congo.

En effet, les deux bases ont été érigées en 1953. C’est l’année de la fin (23 juillet 1953) de la guerre de cinq ans en Corée. De cette guerre les pays occidentaux ont tiré la conclusion que l’éventualité d’une 3ème guerre mondiale n’était pas totalement à exclure. Déjà le 4 avril 1949, sous l’égide de Washington douze pays occidentaux avaient créé une alliance de défense mutuelle, l’Otan (Organisation du traité de l’atlantique nord). En réaction et sous l’égide de Moscou, sept pays communistes et socialistes ont mis en place le 14 mai 1955 une alliance concurrente, le Pacte de Varsovie.

La Belgique est co-fondatrice de l’Otan et en abrite le siège jusqu’à ce jour à Bruxelles, dans la commune d’Evere.

Cela dit, pendant cette guerre de Corée, sur le plan géostratégique les Belges et leurs alliés de l’Otan ont constaté que, jusque-là, ils n’avaient pas encore intégré le continent africain au sein de leur dispositif armé dans l’optique du conflit Est-Ouest. Dès lors, la vaste étendue du Congo fut-elle ciblée pour servir de pays-relais pour l’armée belge : Kitona fut désigné pour servir de terminal naval et Kamina de terminal aérien. Aussi bien pour l’armée belge que pour les armées de l’Otan. 

Dans cette perspective, l’autorité coloniale belge avait marqué une claire distinction entre les « forces blanches » au Congo et les troupes noires de la Force publique. Certes, le tout nouveau commandant en chef de la Force publique depuis 1954, le général Emile Janssens, s’était démené pour étendre son imperium sur ces troupes belges, mais il lui fut signifié avec fermeté qu’il n’en était nullement le cas. Et pour le lui prouver avec netteté, les « forces blanches » furent coiffées la même année par un commandement totalement séparé, alors dénommé « Cometro » (Commandement métropolitain). A sa tête fut placé le colonel Robert Gheysen, dont le tempérament correspondait à l’idée d’autonomie du Cometro.

Kamina et Kitona : destin commun

Le plus important à noter est que, dès la création de ces bases, leur développement fut organisé de manière soutenue, sans commune mesure avec celui de la Force publique. Et sans nullement tenir compte des perspectives de l’indépendance de la colonie, le Cometro ne cessa de faire venir des renforts, à telle enseigne que, le jour de l’indépendance du Congo, il y avait en colonie une « armée parallèle » de 1.500 hommes.

Ainsi, Kitona devint rapidement une base à vocation mixte. D’une part, sur la terre ferme de Kitona étaient stationnés, outre des artilleurs de la défense anti-aérienne, des commandos puisés dans le régiment des chasseurs ardennais de Marche-en-Famenne et les fantassins du vieux régiment du 12ème de ligne. D’autre part, étaient casernés aussi à Kitona des fusiliers marins, avec objectifs sur les ports de Banana, Boma et Matadi, jouissant de l’appui naval des algérines Demoor et Dufour. C’était d’ailleurs un officier supérieur de la marine, avec galon de capitaine de vaisseau (colonel), qui commandait la base. Kitona contrôlait alors tout le trafic entre le Congo et le monde extérieur par voie de mer.

Quant à la base de Kamina, elle se dota dès le départ d’une nouvelle piste, d’un centre météo et d’une tour de contrôle autonomes. L’école de pilotage avancé (Epa) de Brustem, en Flandres, trouva même son prolongement à Kamina. Etonnement : le renforcement de cette base se poursuivait jusqu’au moment même où les délégués belges et congolais discutaient de l’indépendance du Congo à la Table Ronde. Primo : le 18 janvier 1960, le premier d’une série de 20 avions militaires Fouga Magister arriva à Kamina. Six mois après, l’escadrille était au complet. Secundo : en février de la même année, les commandos belges venus de Kitona sont allés à Kamina accomplir une formation de paras pour le brevet A.

Les Congolais des années 50-60 se rappellent de l’image de ces avions Fouga Magister, dont la caractéristique principale était leurs ailerons relevés en forme de la lettre « V ». En tout cas, il est à noter que, malgré cette forme quelque peu bizarre et leur autonomie en carburant d’un peu plus de deux heures seulement, les Fouga Magister étaient des avions performants, surtout lorsqu’il leur fut ajouté au nez une mitrailleuse et aux ailes des lance-roquettes. Les « conseillers » belges et occidentaux de Moïse Tshombé, président de la sécession katangaise, avaient amené ce dernier à créer son « Avikat » (aviation katangaise) en payant neuf de ses appareils. Seulement trois lui furent livrés, tandis que les six autres étaient « égarés » dans les obscures arcanes de la maffia internationale de l’armement.  Cela dit, il importe de souligner aujourd’hui un destin commun à la base de Kamina et Kitona.

En effet, le nom de la localité au doux climat de Kamina, en province du Katanga, fut attribué depuis 1939 à un navire en construction à Anvers (Belgique), sur les chantiers navals de la sidérurgie Cockerill à Hoboken, non loin de la raffinerie du cuivre importé du Congo. Lancé en mer le 8 mai 1940, capturé peu après par la marine d’Adolf Hitler, le navire fut rebaptisé en 1943 « Hermann von Wissmann » (1853-1905). Les Allemands voulaient ainsi ironiser sur leur présence au Congo bien avant la conférence de Berlin, avec cet officier prussien Hermann von Wissmann qui travailla successivement pour Léopold II et pour le Reich allemand. Pour le roi des Belges, il fonda (1884) la station à laquelle il donna le nom de Luluaburg. Pour son pays il fut (1885-1896) gouverneur de l’Afrique orientale allemande (Burundi, Rwanda et Tanganyika). 

Récupéré à la fin de la guerre d’abord par la Royal Navy sur les côtes norvégiennes, ce bateau reprit fin 1950 son nom de Kamina TNA (transporteur naval auxiliaire) dans la marine belge. Avec une jauge de 5 tonnes et une capacité d’accueil d’un bataillon de soldats, le Kamina transporta (aller et retour) pour la guerre de Corée en décembre 1950 le corps expéditionnaire belge et luxembourgeois. Et le 15 avril 1953 il appareilla vers le Congo avec à son bord des paras belges. Rebaptisé AP 957 et mouillant régulièrement dans les eaux congolaises, c’est le bateau Kamina qui, avec le M906 Breydell, rapatria en 1960, tant les civils belges quittant Matadi que leur corps expéditionnaire caserné à la base militaire de Kitona. Destin commun : le navire Kamina transporteur des troupes de Kitona.

Traité d’amitié belgo-congolais

N’ayant pas fait l’objet d’un accord clair à la Table Ronde, la question du « Cometro » s’imposa à l’actualité trois jours avant l’indépendance (27 juin 1960). Précisément lors des négociations du traité d’amitié qui devait guider les rapports entre les deux nouveaux Etats souverains. Le texte préparatoire était produit par la partie belge, dirigée alors par le ministre des Affaires étrangères Pierre Wigny. Il est écrit ce qui suit dans ce texte : « les deux gouvernements s’accorderont au Congo des facilités mutuelles en personnel, matériel et utilisation des installations militaires dans une mesure et selon des modalités précises dans un protocole»  (article 5).

Certes, l’on voit que cette disposition esquisse de « délai d’attente ». D’une part : en utilisant le verbe au futur (« les deux gouvernements s’accorderont… »). D’autre part : en ajoutant formellement une incise (« …selon les modalités »).

Mais, il était plus réaliste et plus concret de déterminer un statut « intermédiaire » de ces bases, en attendant un compromis obtenu dans un contexte d’égal à égal. Car, nul n’ignorait que le Congo n’avait aucune compétence pour une quelconque utilisation « mutuelle » de ces bases qui, en plus, n’existaient pas sur le sol belge mais uniquement sur le territoire congolais. En tout cas, cet article 5 suscitait une énorme méfiance de la partie congolaise, qui ne cessait de penser à une « armée parallèle ». Il fut donc finalement supprimé dans le texte du traité d’amitié paraphé, mais non pas signé, le 29 juin 1960. Cette disposition fut remplacée par une autre ayant été adoptée (article 6) : « toute intervention militaire des forces belges stationnées dans les bases du Congo ne pourra avoir lieu que sur la demande expresse du ministre congolais de la Défense nationale ».

Quoi qu’il en soit, la nouvelle stipulation n’est guère contraignante ni avantageuse pour les Congolais. En effet, d’une part, elle rend légitime la présence « des forces métropolitaines stationnées dans les bases du Congo ». Ainsi, tout ce qui resterait à négocier, de manière occasionnelle, ne concerne que « l’intervention » des ces forces. D’autre part, en acceptant cette éventualité d’intervention des troupes belges, quoi que sur appel ou sur accord  uniquement du « ministre congolais de la Défense nationale », la partie congolaise tombait dans le gros piège de personnalisation d’un texte d’Etat. Car, précisément, dans son gouvernement, le Premier ministre s’était attribué à lui-même le portefeuille de la Défense nationale.

Ces insuffisances n’ont pas manqué d’être relevées par l’opposition politique ainsi qu’une partie de la presse. L’on rappela également que, pendant six mois (mars-juin 1960), Patrice Lumumba faisait partie du Collège exécutif (gouvernement provisoire) qui s’était exercé à la gouvernance, en prenant en charge les affaires administratives de l’Etat, dont celles relatives aux affaires politiques, administratives et juridiciaires. Ainsi, le Premier ministre Lumumba se trouva-t-il exposé, seul, en face des opérations militaires terrestres et aéroportées effectuées, sur l’ensemble du territoire national, par les troupes belges naguère stationnées à Kamina et à Kitona.

 Alerte manquée

Ainsi qu’on peut s’en rendre compte, à propos de la présence des « forces blanches » au Congo indépendant, les précautions prises à la Table Ronde n’ont pas été à la hauteur de ce que redoutait déjà le quotidien Le Courrier d’Afrique. Pour la rédaction de ce journal, les renforts d’hommes et de matériel acheminés depuis 1958 sur les bases de Kamina et de Kitona ne pouvaient que correspondre à l’idée d’une menace à dimension très élevée.

Nous venons de voir également que, au moment même où se discutait l’indépendance du Congo à Bruxelles (janvier-février 1960), les troupes belges casernées à Kamina et à Kitona continuaient hardiment à se préparer au combat. Entre-temps, même à la Table Ronde économique qui eut lieu du 26 avril au 16 mai de cette année, la partie belge refusa net d’accepter la motion, présentée pourtant par un membre de la délégation belge, le sénateur socialiste Henri Rolin, envisageant la cession des bases de Kitona et Kamina au gouvernement de la jeune République.

En tout cas, il y avait comme une idée derrière la tête du pouvoir colonial finissant. Nos chroniques antérieures ont relevé que, après le décret royal du 17 août 1959 instituant les libertés fondamentales, il y eut celui du 10 octobre 1959 envisageant la proclamation de l’état d’exception, « en cas de guerre, de mobilisation en Belgique et au Congo, de troubles ou de circonstances graves menaçant la sécurité ou l’intérêt publics » (article 1er).

Evidemment, après le 30 juin 1960 il ne fut pas décrété cet état d’exception. Cependant, entraînées à cet effet, les « forces blanches » de Kamina et de Kitona ont exécuté  tout le plan élaboré par le « Cometro » pour ce qui n’était plus une simple éventualité.

Comment on peut s’en rendre compte aujourd’hui, l’article du Courrier d’Afrique du 18 février 1960 était tout à fait prémonitoire. Cette précieuse alerte a néanmoins échappé à l’attention des aux acteurs politiques encore présents à Bruxelles. Conséquence  grave : l’intervention des troupes belges basées naguère à Kamina et Kitona, considérée comme une « agression » du jeune Etat indépendant, a occasionné la toute première rupture des relations diplomatiques entre la Belgique et le Congo, le 14 juillet 1960. Seulement deux semaines après l’indépendance !

Prochaine chronique :Kasavubu et le contentieux belgo-congolais

 

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